le feu du scorpion
Chapitre 12
À plat ventre au sommet d’un monticule, Chacal avait une vue d’ensemble du dispositif militaire de Lion et de Crocodile. Leurs troupes encerclaient celles de Taureau, massées devant la ville sainte de Nékhen. Entre les deux armées, une vaste zone plus ou moins dégagée comportant, à certains endroits, des pieux dont les pointes étaient orientées vers l’assaillant. Les passages apparemment libres devaient comporter des pièges.
Massés dans un campement rudimentaire qu’encadrait une milice de Crocodile, des milliers de Vanneaux qui seraient sacrifiés lors d’une attaque massive. Ensuite, Lion et Crocodile porteraient le coup de grâce.
La grande porte de Nékhen restant close, Taureau, réduit à la défensive, ne pouvait manœuvrer. Quelle que fut sa vaillance, il serait écrasé sous le nombre. Chacal aperçut les membres de son clan, montant une garde vigilante ; ils se battraient jusqu’au dernier, même sans espoir de vaincre.
Soudain, il les sentit.
Des lionnes en maraude venaient de le prendre en chasse. En s’aventurant trop loin, Chacal était devenu une proie.
Le chef de clan ne redoutait pas la mort, mais il ne s’inclinerait pas face à l’adversité et tenait à accomplir sa mission. Ne cédant pas à la panique, il creusa plusieurs trous, urina et dessina des sillons ; en se frottant au sable, il imprima sa marque.
Les prédatrices perdraient du temps en examinant ses traces. Malheureusement, elles arrivaient du nord et de l’ouest, lui coupant la route du retour en direction de Narmer. À supposer qu’il parvînt à s’échapper, Chacal mettrait beaucoup de temps à le rejoindre.
À bonne distance, il s’arracha des poils, les répandit et se mordit une cuisse au sang. Le chaud liquide imprégna des pierres, offrant aux lionnes une piste supplémentaire. Les leurres seraient-ils suffisants ? Sur une longue distance, la rapidité de Chacal était un facteur de survie ; et sa vigilance lui permettrait peut-être d’échapper à une attaque-surprise.
Quant à sortir de cette nasse, c’était une autre affaire.
*
Plus Scorpion était en rage, mieux il faisait l’amour ; Fleur s’en réjouissait, sachant répondre à ses exigences. Cette fois, cependant, sa fougue l’épuisa et lui parut presque inquiétante.
— Crois-tu que nous serons exterminés ?
— Pour le moment, je cherche un moyen de sauver Narmer.
— Et si c’est impossible ?
Scorpion serra la gorge de sa maîtresse.
— Chasse cette pensée de ton cœur ! Jamais je n’abandonnerai mon frère, fut-ce au prix de ma vie. Et j’éliminerai quiconque tentera de m’éloigner de lui.
Les yeux révulsés, Fleur émit un souffle approbateur. Scorpion desserra son étreinte et sortit à l’air libre, maniant un gourdin qu’il fracassa contre la muraille de Nékhen.
— Belle énergie, commenta une voix éraillée.
Surpris, Scorpion se retourna et découvrit un vieillard d’une maigreur affolante. Mal rasé, les côtes apparentes, les pommettes saillantes et le nez pointu, il riait nerveusement.
— Tu m’as l’air bien énervé, gamin ; pourquoi te mets-tu dans des états pareils ?
— Ça te regarde, le vieux ?
— Le Vieux… C’est le nom qu’on me donne depuis ma jeunesse ! J’ai toujours eu cette trogne-là. Même en mangeant pendant des heures, je ne grossis pas. Et toi, tu as des ennuis.
— Appartiens-tu au clan de Taureau ?
— Et toi ?
— Moi, je suis Scorpion.
— À t’observer, je m’en doutais… Une fameuse réputation, parmi les soldats !
Le jeune homme croisa les bras.
— Que dit-on ?
— Violent, courageux, acharné, le seul capable de défier Taureau… On t’estime et on te craint. À mon avis, tu n’as pas encore fait tes preuves.
— Souhaites-tu mourir, le Vieux ?
— Si moche qu’elle soit, la vie a ses charmes.
— Vu ton état, tu ne tarderas pas à t’éteindre ; inutile de gaspiller mon énergie à te briser les reins. Disparais, et ne croise plus mon chemin.
Le Vieux ricana.
— Tu as tort, Scorpion ; je pourrais t’aider.
— M’aider… Aurais-tu perdu l’esprit ?
— Tu t’agites, tu interroges les officiers, tu te demandes comment briser notre encerclement, et tu ne trouves aucune solution. Pénible, non ? Et tu n’aimes pas échouer.
Scorpion considéra le Vieux d’un autre œil. De l’expérience, de la perspicacité, une intelligence aiguë… L’une de ces rencontres à ne pas dédaigner.
— Cette solution, tu l’aurais trouvée ?
— Possible, susurra le Vieux, amusé.
— Et pourquoi me la donnerais-tu ?
— Depuis que je t’observe, je te trouve différent de cette bande d’officiers bornés et de cet imbécile de général Gros-Sourcils qui vont nous conduire au désastre. Alors, j’ai pris mes précautions. Comme j’ai participé à la préparation du terrain piégé où mourront de nombreux ennemis, j’ai aménagé un chemin de sortie. En cas de défaite, pas question de crever ici.
— Ça ne ressemblerait pas à une désertion ?
— Non, à un sauve-qui-peut !
— Je pourrais te faire exécuter, le Vieux.
— Et tu perdrais la plus précieuse des informations… À toi de juger.
— Que demandes-tu en échange ?
— L’impunité et une jarre de vin par jour.
— Si tu ne mens pas, ça paraît correct ; mais si tu t’es vanté, je réglerai moi-même ton cas.
— Assieds-toi, je vais t’expliquer.
Du bout de l’index, le Vieux traça dans le sol le dispositif de défense de Taureau.
— Nous avons creusé des fosses recouvertes de branchages et de minces couches de terre, planté des pieux et dissimulé quantité de tessons coupants, en respectant un quadrillage. Quand l’ennemi attaquera, il perdra beaucoup de soldats. Mais nous, puisque les portes de cette ville demeurent obstinément closes, nous sommes coincés ! C’est pourquoi j’ai aménagé une voie de sortie, un sentier en zigzag au beau milieu des pièges. Voici son tracé.
*
Deux nuits et deux jours s’étaient écoulés, et Chacal ne réapparaissait pas. Narmer aurait dû rebrousser chemin et retourner à Abydos.
Ne supportant pas une telle défaite, il consulta Vent du Nord.
— Acceptes-tu de continuer vers Nékhen, malgré le danger ?
En signe d’approbation, l’oreille droite se leva.
— À toi de choisir le meilleur chemin et d’imposer le silence à ta troupe. Sauras-tu dénicher un point d’eau ?
L’âne répondit affirmativement.
— En vue de l’ennemi, je trouverai une solution pour rejoindre Scorpion.
À peine le soleil levé, la petite troupe se mit en marche. Tous les sens en alerte, Narmer et Vent du Nord tentaient de repérer le moindre péril. De brèves et fréquentes haltes leur permettaient d’économiser leurs forces.
Au moment d’escalader une dune, le quadrupède rechigna. D’un mouvement du menton, il recommanda à Narmer de la gravir.
Au sommet, il découvrit un corps, le dos ensanglanté.
— Chacal !
Le chef de clan respirait. Narmer alla chercher de l’eau, le nettoya et le fit boire.
— J’ai échappé aux lionnes de justesse, murmura-t-il ; lorsqu’elles m’ont labouré les chairs de leurs griffes, j’ai couru si vite qu’elles se sont essoufflées.
— Peux-tu marcher ?
— Aide-moi à me relever.
Chacal réussit à se tenir debout et à descendre seul la pente, sans émettre une plainte. Les grands yeux tendres de Vent du Nord, heureux de retrouver son compagnon de route, le réconfortèrent.
— Les Âmes n’ont pas ouvert la grande porte de Nékhen, révéla-t-il, l’armée de Taureau est bloquée entre les murailles et l’ennemi ; et les soldats de Lion et de Crocodile sont appuyés par des milliers de Vanneaux. Encerclement total. Impossible d’atteindre les nôtres.
Désappointé, Narmer insista :
— Tout système de défense a une faille.
— Je n’en ai pas remarqué. Je comprends ta déception, mais tenter de passer serait suicidaire.
— Tu oublies un fait capital : une cigogne nous a survolés et s’est certainement posée dans notre camp. Prévenu de notre arrivée. Scorpion nous aidera.
— De quelle manière ?
— Il trouvera un moyen !
— L’amitié ne t’aveugle-t-elle pas ?
— Taureau a besoin de la magie d’Abydos que tu incarnes, il a exigé de Scorpion une stratégie pour nous rapatrier. Et ses ressources sont insoupçonnées.
Sceptique, Chacal hocha la tête.
— Auras-tu les forces nécessaires ? s’inquiéta Narmer.
— Accorde-moi une heure de repos, et nous nous dirigerons vers Nékhen.
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