le feu du scorpion
Chapitre 40
Les chevilles enflées, Mollasson était d’humeur chagrine. En apparence, tout allait bien ; il bénéficiait d’une hutte confortable, s’offrait de longues siestes et appréciait la dévotion d’une dizaine de servantes qui, en satisfaisant ses moindres caprices, espéraient échapper à de pires conditions. Amateur de viandes grasses et de féculents, Mollasson n’éprouvait plus le besoin de posséder une femelle ; seul l’exercice du pouvoir l’intéressait.
La soumission du peuple Vanneau était un beau succès ; décidé à collaborer, il croyait aux discours de son trio de dirigeants, tellement estimés des chefs de clan, Lion et Crocodile, et lui promettant un avenir radieux après la victoire.
Victoire inéluctable, certes, mais qui en tirerait les fruits ? Au premier rang, Lion et Crocodile, soit un vainqueur de trop. L’un éliminerait l’autre, et s’emparerait de la totalité du Sud. Or, il serait impossible d’asseoir une autorité sans exploiter les Vanneaux, donc d’utiliser Mollasson et ses deux amis.
Ami… Était-ce le bon terme concernant Gueulard ? Ivre le jour, changeant de maîtresse chaque nuit, râleur impénitent, il s’était montré précieux lorsqu’il avait fallu bousculer son peuple. À présent, le personnage devenait encombrant.
— Tu souhaitais me voir ? demanda Vorace.
— Assieds-toi. De la bière ?
— Volontiers. Tu parais contrarié !
— Disons… soucieux.
Vorace ne prenait pas à la légère les états d’âme de son aîné. Vicieux et dissimulateur, Mollasson était un stratège hors pair, sachant abuser son monde ; désireux d’étendre son influence, Vorace avait besoin de ce tordu voûté, aux paupières lourdes.
— Redouterais-tu l’échec de notre grande offensive ?
— Pas un instant ! Taureau et ses alliés n’avaient pas prévu que la masse des Vanneaux les submergerait, et les deux chefs de clan sauront porter le coup fatal.
— Quelle est la cause de ton trouble ?
Mollasson feignit d’hésiter.
— Le comportement de Gueulard ne t’inquiète-t-il pas ?
— Il ne dessoûle pas, et son agressivité me pose des problèmes ; ce matin encore, il s’est querellé avec des officiers de Lion, et je l’ai remis à sa place afin d’éviter que la situation ne s’envenime. Ce genre d’incident pourrait nous nuire.
— Malheureusement, tu confortes mes craintes ! Au lendemain de la victoire, Gueulard se montrera-t-il à la hauteur des responsabilités qui nous seront confiées ?
— Peu probable, admit Vorace.
— Cet insensé ne menace-t-il pas notre sécurité ?
— Possible, en effet.
— Rester inactifs nous condamnerait à de sérieuses difficultés, voire à la déchéance, ne crois-tu pas ?
— J’en ai peur. Et… que proposes-tu ?
— J’y réfléchis depuis plusieurs jours et je n’ose envisager une solution… radicale.
— Soyons clairs : tu as perdu toute confiance en Gueulard, moi aussi. Et notre passivité ruinerait des mois d’efforts ! Nous avons conquis une place appréciable, et je n’entends l’abandonner à personne. Tu m’entends, Mollasson : à personne.
— Je t’approuve mon ami, d’autant plus que notre ascension n’est pas terminée ; toi et moi sommes différents de ce pitoyable Gueulard. Son attitude a prouvé sa médiocrité.
— Comment s’en débarrasser ?
— Il faut agir vite, en se servant des circonstances.
*
Lion et Crocodile réglaient les derniers détails de l’attaque. En bouleversant les alentours de Nékhen et en dévastant la zone naguère piégée, la crue leur avait fourni une aide inespérée. Entre eux et les assiégés, un terrain bosselé, difficile à parcourir ; de nombreux Vanneaux y perdraient la vie, mais certains parviendraient aux remparts et épuiseraient les défenses adverses avant l’assaut final des troupes des deux chefs de clan.
— Pas de raids fractionnés, préconisa Lion ; le caractère massif de la ruée étouffera l’ennemi. Même les soldats expérimentés seront épouvantés, certains seront incapables de se battre, d’autres rendront les armes.
— Je ne partage pas ton optimisme, objecta Crocodile ; Taureau saura donner à ses troupes l’énergie du désespoir, et la mêlée sera furieuse. Et cette stratégie repose sur l’engagement sans faille des Vanneaux.
— De ce côté-là, aucun problème ! Cette racaille m’est totalement soumise et obéira à mes ordres.
« Si telle est la vérité, pensa Crocodile, mieux vaut qu’une majorité de Vanneaux soit anéantie lors de l’assaut. Ainsi, Lion ne disposera, après la victoire, que d’un nombre réduit d’esclaves auxquels il sera interdit de porter des armes. »
— Nous allons changer ce monde, promit Lion, exalté, et nous en deviendrons les maîtres ! Comme j’ai eu raison de déclencher la guerre des clans, comme tu as été perspicace de te rallier à ma cause !
— Il faut d’abord la gagner, cette guerre, puis expulser les Libyens.
— Rien ne nous résistera !
Un officier de Lion s’approcha et s’inclina.
— Seigneur, une Vanneau souhaiterait vous parler.
— Quelle impudence ! Fouette-la et offre-la aux fantassins.
— Elle prétend avoir d’importantes révélations à faire, susceptibles de modifier l’issue du combat.
— Une folle !
— Écoutons-la, préconisa Crocodile.
Haussant les épaules, Lion accepta.
La Vanneau était jeune, douce et aguichante ; tête baissée, elle s’agenouilla. Un seul coup de griffe de Lion, elle était morte ; aussi sa voix tremblait-elle.
— Seigneur, c’est horrible, si horrible…
— Explique-toi.
— Vos lionceaux… Ils ont été massacrés, et je sais…
Elle s’étrangla, les traits de Lion se durcirent.
— Que sais-tu ?
— Quelqu’un a ouvert l’enclos pour permettre aux hyènes d’y pénétrer. Sinon, les lionceaux auraient été épargnés.
— Son nom ?
— Gueulard.
— Comment l’as-tu appris ?
— Je suis sa favorite, chargée de lui procurer sans cesse de nouvelles femelles. Cette nuit, il était encore plus ivre que d’habitude et s’est vanté de son exploit. Il compte se débarrasser de ses amis, Mollasson et Vorace, et commander seul notre peuple.
Lion agrippa la Vanneau par les cheveux, lui arrachant un cri de douleur.
— Oserais-tu me mentir ?
— Je suis votre servante !
— Nous connaîtrons la vérité, assura Crocodile.
*
— Je t’en supplie, laisse-moi ! supplia l’adolescente.
Gueulard la plaqua sur le ventre.
— Tu me plais, petite, et je jouirai de toi comme il me convient.
Gueulard s’apprêtait à forcer sa dernière conquête quand les soldats de Lion le relevèrent brutalement, l’entravèrent et le conduisirent à leur chef, au regard enflammé.
À sa gauche, Crocodile semblait endormi.
— As-tu ouvert l’enclos de mes lionceaux pour les livrer aux hyènes ?
La tête embrumée, le Vanneau mit de longues secondes à comprendre la question. Lorsqu’il en mesura l’énormité, il vomit.
— Oh non, seigneur, bien sûr que non !
— Un témoin t’accuse.
— Qui… qui profère de tels mensonges ?
Lion poussa devant lui la jolie dodue.
— Toi !
— Tu m’as avoué ton crime, confirma-t-elle.
Rageur, Gueulard échappa aux gardes et, du front, percuta la poitrine de son accusatrice avec tant de violence qu’il lui défonça le sternum. Asphyxiée, elle ne survécut pas.
— Ennuyeux, marmonna Crocodile ; il n’existe plus qu’un moyen d’établir la vérité.
— Je suis innocent, innocent !
Les Libyens attachèrent Gueulard à un poteau, les jambes repliées sous lui. Sanglotant, il implora la pitié des chefs de clan.
À l’appel de Crocodile, une sorte de sifflement à peine audible, sept reptiles de belle taille encerclèrent le Vanneau. Et leurs gueules s’ouvrirent.
Les intestins de Gueulard lâchèrent.
— Si j’avoue, aurai-je la vie sauve ?
— La clémence est parfois une bonne solution, reconnut Lion, glacial.
— Alors, j’avoue ! En ouvrant l’enclos, je voulais sauver les lionceaux et leur permettre de s’échapper, non les livrer aux hyènes !
— Un acte héroïque… Qu’en pensent tes juges ?
L’un des reptiles referma ses mâchoires sur la cheville droite de Gueulard, donnant le signal de la curée.
OceanofPDF.com