le feu du scorpion
Chapitre 62
Le calme régnait à Abydos. Les chacals s’inclinèrent devant le maître de leur clan, précédant Narmer ; il le conduisit au principal sanctuaire dont la porte s’ouvrit à l’approche du roi du Sud.
Ayant confié à la reine Neit et à Scorpion le soin de gouverner la région de Nékhen, le monarque venait consulter l’Ancêtre, avec l’espoir qu’il n’avait pas quitté le site sacré.
Dès qu’il franchit le seuil, Narmer fut rassuré. Capable de voir clair dans les ténèbres, il distingua la haute stature de l’Ancêtre aux yeux brillants.
— As-tu vaincu les Vanneaux ? demanda la voix aux intonations si profondes qu’elle ébranlait les parois de la chapelle.
— Ils ont cessé les hostilités, je ne les redoute plus.
— T’es-tu emparé de leur force, sauras-tu utiliser leur masse sans en être esclave ?
— Le vautour de Nékhen m’incite à régner sur le Sud.
Un long silence s’établit.
Si l’Ancêtre désapprouvait sa désignation, Narmer n’hésiterait pas un instant à lui remettre la couronne blanche.
— Tout est né à Abydos, affirma l’Ancêtre, et tout y reviendra à la fin des temps. Aujourd’hui, Narmer, tu es responsable d’une naissance. Un monde, comme les humains n’en ont jamais connu, pourrait surgir, au terme de ton chemin et de tes épreuves ; mais nul destin n’est tracé.
— Quelle sera la prochaine étape ?
— La reconquête du Nord et l’expulsion des Libyens, ces gens de l’arc qui ne songent qu’à détruire et à répandre le malheur.
Narmer redoutait d’entendre ces paroles.
— Ne serait-il pas préférable de renforcer les défenses du Sud et d’y vivre en paix ?
— Les Libyens ne te l’accorderont pas ; si tu laisses croître leur capacité de nuisance, ils s’en serviront pour envahir le Sud. Prends grand soin d’Abydos, Narmer, et ne tarde pas à te décider. Peut-être nous reverrons-nous à la cité du pilier.
Une colonne de flammes enveloppa l’Ancêtre ; quand elles rentrèrent dans le sol, il avait disparu.
En sortant du sanctuaire, le roi vit Chacal fixer les lointaines collines du désert.
— L’année des hyènes est terminée, annonça le chef de clan ; elles ne sont plus nos ennemies et se contenteront de leur domaine. Puissent les dieux nous offrir une bonne crue !
— Un bataillon entier assurera la protection d’Abydos, décida Narmer ; quoi qu’il advienne, ton territoire sacré sera préservé.
— Ainsi la porte de l’au-delà demeurera-t-elle ouverte, même si l’Ancêtre a regagné le Nord, au cœur de la tourmente. Moi, je demeure ici ; c’est Geb, fidèle serviteur, qui te ramènera auprès de Neit afin que vous preniez ensemble une décision.
*
Le Vieux passait de longues heures à regarder sculpter Gilgamesh, auteur d’une dizaine de palettes à fards vantant les exploits de Narmer, roi du Sud et maître des animaux ; peu porté sur la boisson, l’artiste avait une main d’une sûreté exceptionnelle.
— On est rudement bien, constata le Vieux ; on ne se prive de rien et, selon les spécialistes, la crue sera excellente. Ton pays ne te manque pas trop, gamin ?
— À certains moments, si ; mais qu’en reste-t-il, après ce déluge ? Et puis, à Nékhen, nous arrivons à vivre en paix, et j’incarne les visions qui me traversent l’esprit. Il y a tant d’œuvres à créer !
— La paix… Profitons-en.
Un joyeux brouhaha intrigua les deux hommes ; le Vieux quitta l’atelier et en découvrit la cause : le roi revenait d’Abydos, guidé par un superbe chacal.
Le visage grave, il se rendit à sa résidence où il s’enferma en compagnie de la reine.
*
Lorsque Scorpion franchit le seuil de la salle d’audience du couple royal, il se sentit animé de la puissance du démon aux yeux rouges ; voué à l’animal de Seth, le jeune guerrier excluait toute forme de trêve. Seule la violence menait à la victoire. Depuis son couronnement, Narmer était tenté par un repli inadmissible sur le Sud ; son épouse conforterait-elle cette orientation ?
Scorpion ne leur dissimulerait pas sa position. Et s’il fallait se battre seul, il le ferait.
— J’ai vu l’Ancêtre, révéla Narmer.
— A-t-il indiqué ta prochaine épreuve ? demanda Scorpion.
— La reconquête du Nord et l’expulsion des occupants libyens. Autrement dit, un conflit effroyable ! Nous n’avons aucune chance d’en sortir vainqueurs, face à des combattants largement supérieurs en nombre, expérimentés et féroces.
Le ton du roi traduisait sa décision : démobiliser.
— N’avons-nous pas terrassé les Sumériens et les Vanneaux ?
— Un émissaire de Cigogne vient de nous décrire l’état des lieux : les Libyens ont implanté de nombreuses forteresses, et il n’existe plus un seul foyer de résistance. Comparées aux régiments des gens de l’arc, nos forces sont dérisoires.
— Cigogne est trop pessimiste, objecta Scorpion.
— Cette fois, elle se montre réaliste.
— Donc, tu renonces à combattre.
— Oublies-tu le sanctuaire de Neit et la ville sainte de Bouto ? intervint la reine. Les envahisseurs ont profané le premier et menacent la seconde. Quel souverain digne de ce titre accepterait une telle situation ?
— Que dois-je comprendre ?
— Que j’obéis à l’Ancêtre, précisa le roi ; il te reviendra de commander l’armée de libération.
Narmer et Scorpion s’étreignirent, les propos fielleux de Fleur étaient oubliés.
*
L’examen attentif des bateaux sumériens avait permis aux charpentiers, sous la gouverne du Maître du silex, d’apprendre leurs techniques et de façonner une flotte de guerre comportant plusieurs dizaines de bâtiments.
Le Vieux était atterré. À son âge, repartir en campagne et affronter des barbares… De quoi forcer sur les jarres de rouge capiteux, réservées à des fêtes qui ne seraient pas célébrées.
Refusant de songer à l’avenir, Gilgamesh continuait à sculpter des palettes tandis que la vieille Cigogne, neurasthénique, préparait des centaines de pots d’onguents destinés à soigner les blessés.
Seul Scorpion, allant du chantier naval aux terrains d’exercice des archers et des fantassins, était d’humeur joyeuse. Il forçait le général Gros-Sourcils à intensifier la cadence, car le futur adversaire ne manquerait pas de répondant. En dépit de leurs inquiétudes, les soldats se nourrissaient de l’enthousiasme du jeune guerrier qui les avait toujours menés à la victoire.
— J’ai une proposition honnête, lui dit le Vieux.
— Je t’écoute.
— Puisqu’on va laisser les vieillards, les femmes et les enfants à Nékhen, je me verrais bien chargé de la gestion de cette ville.
— Astucieux… Mais je ne me sépare pas de mes proches, Fleur, ma nouvelle servante sumérienne, et toi. Un beau voyage en perspective, non ?
*
La crue montait, la flotte de guerre était prête à partir, et Scorpion s’impatientait. Attaquer les premiers et à l’improviste lui semblait essentiel ; pourquoi Narmer perdait-il du temps, au risque de s’exposer à une tentative d’invasion des Libyens ?
À la proue du navire amiral, le roi contemplait le nord.
— Qu’attendons-nous ? demanda Scorpion.
— À toi de répondre.
— À moi ?
— Nous tentons l’impossible, mon frère ; sans un signe du ciel, je ne donnerai pas l’ordre d’appareiller. Et toi seul peux provoquer ce signe.
Au milieu du navire amiral, avait été aménagée une vaste cabine, jouxtant la chapelle où la reine déposerait le tissu sacré de la déesse Neit. Scorpion assista aux derniers préparatifs prouvant que le couple royal était fermement décidé à combattre les Libyens. Et c’était à lui de déclencher l’offensive !
La nuit tombée, il sortit de Nékhen et s’aventura jusqu’à un monticule dominant le désert.
Bras et jambes écartés, il en appela à son génie protecteur auquel il avait vendu son âme.
— La guerre continue, ta volonté s’accomplit ; alors, manifeste-la !
Du sommet d’un ciel étoilé et pur, jaillit un éclair d’une rare violence ; frappant la surface du fleuve, il déclencha des flammes gigantesques.
Scorpion courut jusqu’au Nil ; si les bateaux brûlaient, impossible d’attaquer le Nord !
Narmer se trouvait déjà sur la rive.
Aucun des bâtiments n’avait été touché ; les flammes dansaient autour d’eux, se contentant de lécher les coques et les mâts.
— Voici le signe, déclara Scorpion.
— Nous partirons à l’aube.
Fasciné, Scorpion contempla ce feu, capable de changer le monde.
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1 Cité sacrée d'Osiris, en Haute-Égypte, à 500 km au sud du Caire.
2 Per-Our.
3 Ces deux tombes font partie des trouvailles majeures des fouilleurs de Nékhen
(Hiérakonpolis).
4 Per-neser.
5 Ouadjyt.
6 Aha, mot masculin en hiéroglyphique, pour désigner la lune.
7 Le Tigre et l'Euphrate.
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Vous avez terminé le feu du scorpion
Christian Jacq