le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 24 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 24

 

Le Vieux s’était bien débrouillé. En obtenant de Scorpion le droit de surveiller les fours à pain de Nékhen, de petites merveilles composées de briquettes rectangulaires en limon, il prélevait un nombre suffisant de galettes et les échangeait contre d’admirables conserves de volailles séchées, salées et préservées dans des pots d’argile. Cette guerre lui permettait de manger à sa faim, de boire quotidiennement du vin et, vu sa nouvelle position, de bénéficier d’un certain respect.

Que demander de plus ? Après sa sieste, le Vieux aimait observer la vaste basse-cour où dominaient de belles oies au plumage brillant ; gavées et rôties, elles seraient succulentes. Et leur graisse rendrait les gâteaux goûteux !

Privilège inespéré : une chambrette à côté du quartier des officiers supérieurs où logeait Scorpion ! Doté de plusieurs nattes confortables, le Vieux n’avait jamais connu sommeil si profond. Bénéficier d’un tel confort relevait du miracle et sa santé s’améliorait ; l’ossature devenait moins douloureuse, les oreilles et le nez se débouchaient, les mouvements s’amplifiaient. Décidément, cette ville sainte avait du bon !

Chasseur l’interpella :

— J’ai besoin de personnel pour consolider l’une des tourelles ; tu en es ?

— Désolé, répondit le Vieux, je suis exclusivement préposé au service de mon patron.

— Je n’ai pas vu Scorpion, ce matin.

— Normal, il n’est pas levé. Sa nuit fut agitée…

— Cette Fleur est aussi inépuisable que lui !

— Ils sont jeunes et amoureux. Moi, je pourrais te raconter…

— Une autre fois, j’ai du travail.

Le Vieux jugeait Chasseur trop nerveux et sans cesse préoccupé de sécurité, mais ce genre d’inquiet n’était pas inutile ; grâce à lui et à Narmer, perpétuellement en éveil, le siège durerait longtemps, et les nouveaux habitants de Nékhen n’auraient qu’à se laisser vivre.

*

Le Maître du silex allait d’éblouissement en découverte. Les Âmes lui avaient légué des outils inconnus qu’il apprenait à manier en appréciant leur efficacité : scies, haches au manche incurvé, marteaux… Sous le regard tendre de la vache et du veau de Narmer, qui s’étaient pris d’affection pour lui, l’artisan commençait à fabriquer des meubles et à percer les secrets du bois. Apprendre à maîtriser ce matériau lui faisait oublier la guerre, et le solide barbu progressait vite.

Une forge, plusieurs ateliers, des entrepôts… Il n’avait osé rêver d’un pareil domaine ! Négligeant la suspicion de Scorpion, l’ex-Vanneau appréciait l’appui de Narmer, l’encourageant à utiliser ce trésor.

L’équipe du Maître du silex continuait à produire des armes, et Taureau se réjouissait de voir ses soldats bénéficier d’un équipement à la fois offensif et défensif qui surpassait de loin celui de l’adversaire. L’ouverture de la grande porte de Nékhen avait porté un sérieux coup au moral de Lion et de Crocodile, mais ce n’était qu’une péripétie, non la victoire. Et le chef de clan redoutait les ruses de ses ennemis dont l’inertie n’était probablement qu’apparente.

En dépit de la beauté du site de Nékhen, Taureau éprouvait la nostalgie de ses vastes territoires du Nord qu’occupaient des barbares. Parfois, il avait envie de se lancer à la tête de ses troupes, de piétiner ses adversaires et de rentrer chez lui ; il refusait encore de céder à ces bouffées de rage, repoussant les incitations du général Gros-Sourcils à tenter ce coup de force auquel Narmer était fermement opposé, prônant la nécessité de maîtriser le nouveau rapport de force en tirant avantage de la ville sainte.

*

Derrière le sanctuaire principal de Nékhen, où il rendait chaque jour hommage aux Âmes, Narmer venait de découvrir l’entrée d’un souterrain. S’éclairant à l’aide d’une torche, il descendit des marches grossièrement taillées et aboutit à une tombe stupéfiante. Sur des briques recouvertes de plâtre, avaient été peintes d’étranges figures d’humains et d’animaux, évoquant des épisodes du règne des Âmes : combats, scènes de chasse et de navigation, magiciens soumettant des fauves ou maniant des massues afin de fracasser le crâne d’êtres maléfiques… Ocres rouge et jaune, blanc et noir animaient ce mémorial dont la splendeur impressionna le jeune homme.

Lutter efficacement contre la mort n’impliquait-il pas de bâtir de multiples sanctuaires comparables à celui-ci ? Une certaine vie y était préservée, et les ombres des disparus ne s’estompaient pas ; au contraire, ils affirmaient leur éternelle présence et, par la magie du dessin et des couleurs, demeuraient dans le monde des vivants.

Ébloui, Narmer songea à un pays en paix, accueillant des artisans capables de créer de semblables chefs-d’œuvre en vénérant la mémoire des ancêtres, socle de l’avenir. Un simple rêve, alors que se préparait un affrontement sanglant et que les Libyens ravageaient le Nord.

L’explorateur n’était pas au terme de ses surprises. À quelque distance, une seconde tombe, elle aussi d’envergure. À l’intérieur, un jeune éléphant d’une dizaine d’années, inhumé avec soin ; une tête de massue, un bracelet d’ivoire, des récipients en albâtre et un curieux objet en pierre

l’accompagnaient pour son voyage en éternité(3).

Ainsi, les Âmes de Nékhen avaient accordé une sépulture à l’un des membres du clan d’Éléphante, probablement tué lors du retrait du troupeau en direction du grand Sud. Cette dépouille évoquait des temps heureux où la vieille dame, garante de la paix, voyait les siens parcourir librement de grands espaces.

Convoqué, le Maître du silex examina l’objet insolite dont la beauté l’étonna.

— Du schiste, conclut-il ; taille admirable !

Il respira la pierre.

— Des traces d’onguents au parfum subtil, peut-être des fards servant à maquiller le défunt afin que sa jeunesse soit préservée sur les chemins de l’au-delà. Une forme si pure… Je ne l’oublierai pas.

— Te voilà loin des armes !

— Un jour, elles se tairont, il faudra commémorer notre victoire en créant des merveilles comme celles-là !

Narmer se recueillit de longues heures face au représentant du clan disparu ; il pria Éléphante de lui accorder sa sagesse et sa force, persuadé que cette rencontre ne devait rien au hasard. Outre l’abri des remparts, les Âmes de Nékhen, alliées à l’Ancêtre, lui offraient une aide supplémentaire.

*

Nue, parfumée, radieuse, Fleur admira le corps harmonieux de Scorpion avant de s’étendre sur lui et d’éveiller au plaisir chacun de ses sens. La chambre aux murs blancs était spacieuse et confortable, le séjour à Nékhen un véritable régal ; des serviteurs se montraient aux petits soins pour la maîtresse du jeune guerrier, et nulle rivale ne l’indisposait. Depuis leur arrivée à Nékhen, Fleur et Scorpion passaient le plus clair de leur temps à faire l’amour, constatant leur capacité à inventer des jeux inédits. Un seul vainqueur : le mâle.

— Assez de minauderies ! éclata Scorpion en renversant la jeune femme et en lui écartant les bras.

— Ton esclave t’est soumise, susurra-t-elle ; dispose d’elle selon tes désirs.

— Ça suffit, décréta son amant en quittant sa couche.

Fleur se redressa, choquée.

— T’ai-je déplu ?

— Je dois me réveiller.

Elle s’accrocha à lui.

— Que me reproches-tu ?

Scorpion se délivra brutalement, se vêtit d’un pagne et sortit de sa chambre d’amour en martelant le sol.

Et ses appréhensions se vérifièrent.

Les membres de sa milice n’étaient pas en état de combattre ; les uns étaient ivres, les autres dormaient, affalés au pied des remparts. Sans consignes de leur chef, ils se laissaient aller.

Scorpion agrippa le premier par les cheveux, botta les fesses du deuxième et souleva le troisième avant de le projeter à dix pas.

— Debout, bande de feignants ! Je vous rappelle que nous sommes en guerre et qu’il faut vous secouer.

Les miliciens se rassemblèrent avec une rapidité inattendue, redoutant la hargne de Scorpion. La tête embrumée, les jambes molles, ils craignaient une sanction sévère.

— Le Maître du silex a façonné un javelot d’une légèreté extraordinaire, mais difficile à manier. Le maîtriser exigera des heures d’entraînement, et nous avons pris du retard. Le principal responsable, c’est moi, et je ne commettrai plus ce genre d’erreur. Le combat décisif approche, nous serons prêts.

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