le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 19 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 19

 

 

Narmer se dirigeait vers l’atelier du Maître du silex quand le visage de Neit s’imposa à lui ; impossible, cependant, de distinguer nettement ses traits et d’entendre les paroles qu’elle prononçait. Le pessimisme de Cigogne avait ébranlé le jeune homme, persuadé que la prêtresse était prisonnière des Libyens.

Comment lui venir en aide ? Peut-être avait-elle déjà été torturée, les barbares cherchant à s’emparer de sa magie. Ne lui servirait-elle pas à repousser l’inéluctable, la déesse ne lui accorderait-elle pas sa protection ?

Narmer retourna auprès de Cigogne, occupée à préparer les décoctions de plantes cueillies par ses messagères.

— Puisque ta pensée traverse les espaces, ne pourrais-tu communiquer ma force à Neit ?

— J’ignore le lieu où elle se trouve et je dois préserver ma propre énergie pour soigner les soldats.

— Si tu obtenais des précisions, accepterais-tu d’agir ?

La vieille dame hocha la tête.

Narmer lui présenta le coquillage sacré, ultime trésor de son clan disparu.

— Il m’a guidé en illuminant le chemin ; ne conduira-t-il pas ta vision jusqu’à Neit ?

Cigogne prit doucement la relique et la posa sur ses genoux. Elle se mit à tourner, l’une des pointes grandit et indiqua une direction ; fermant les yeux, la chamane se concentra. Son âme quitta son corps et, se nourrissant de la lumière du soleil, gagna le sommet du ciel.

De longues minutes s’écoulèrent ; Cigogne semblait victime d’un sommeil mortel, et le coquillage se décolorait. Narmer n’avait-il pas exigé un effort démesuré ? Si l’âme-oiseau ne trouvait pas le chemin du retour, la guérisseuse périrait.

Mais une lueur ranima la relique, et Cigogne recommença à respirer.

— Neit est vivante, déclara-t-elle, le tissu de la déesse l’environne ; et ta force lui a été transmise.

*

Le Maître du silex travaillait la journée durant, et son équipe produisait un maximum d’armes, en prévision de l’inévitable affrontement.

Narmer examinait des pointes de flèches d’une longueur inhabituelle.

— Elles causeront des dommages irréparables, précisa l’artisan ; plus les jours passent, et plus notre équipement s’améliore.

— Reste notre problème de ravitaillement.

— D’abord, tu es revenu d’Abydos et tu trouveras une solution ; ensuite, l’offrande de Chacal convaincra les Âmes de Nékhen de nous accueillir. À l’abri de ces murailles, ne serons-nous pas invulnérables ?

— Tous ne partagent pas ton optimisme.

Le Maître du silex abandonna son ouvrage et, les mains sur les hanches, dévisagea Narmer.

— Ne me prends pas pour un idiot ! Tu examines ces armes de crainte qu’elles ne soient sabotées. Comme Scorpion, tu me suspectes de traîtrise, moi qui suis né chez les Vanneaux ! Si j’approuvais leur conduite, je quitterais cet atelier et j’irais en installer un autre au bénéfice de l’ennemi. Continuez à me soupçonner, et je démissionne.

Cette colère ravit Narmer.

— L’affaire est close.

— Alors, donne-moi l’accolade.

Les deux hommes s’embrassèrent. Ne doutant pas de la sincérité de Narmer, le Maître du silex se remit à l’ouvrage.

— Je façonne un nouveau javelot, léger et précis, confessa-t-il ; il faudra préparer nos fantassins à le manier.

— Scorpion sera un excellent instructeur.

*

La lune serait bientôt pleine, et chacun attendait la démarche de Chacal que l’on espérait décisive. Le prestige du mystérieux chef de clan, en contact avec les morts et capable de guider les justes à travers les paysages de l’au-delà, était immense. Aussi rétives fussent-elles à se mêler des querelles humaines, les Âmes ne sauraient rester indifférentes à une offrande provenant d’Abydos. La présence de Chacal aux côtés de Taureau ne prouvait-elle pas que le puissant guerrier défendait une noble cause ?

L’on se pressa aux abords de la grande porte de la cité sainte, toujours hermétiquement close.

— Je n’y crois pas, marmonna le Vieux.

— Les Âmes seraient-elles insensibles ? s’étonna Scorpion.

— Elles ont leur monde, nous le nôtre ; offrande ou pas, on les dérange. Au fond, je les comprends, pourquoi pataugeraient-elles dans ce bourbier ?

— Parce qu’elles sont les ancêtres de Chacal. En les honorant, il les contraindra à intervenir.

— Celui-là, je m’en méfie… À trop fricoter avec les morts, il regarde les vivants d’un drôle d’œil ! Je suis sûr qu’il prépare une entourloupe.

— De quel genre ?

— Chacal, chef de clan des Âmes à tête de chacal… Tu ne perçois pas l’embrouille ? Curieux, pour un type aussi lucide !

— Ton pressentiment ?

— Chacal va entrer dans Nékhen retrouver ses ancêtres, lui, et lui seul ! Nous, on continuera à croupir au pied de ces murailles en écoutant leurs boniments.

— Possible, estima Scorpion ; en ce cas, nous reviendrons à mon plan initial.

Le Vieux éprouva une sorte de malaise.

— À savoir ?

— Escalader les remparts, s’introduire à l’intérieur de la cité et soumettre les Âmes. Nous serons trois à tenter l’aventure : Narmer, moi et… toi.

— Tu plaisantes ?

— En ai-je l’air ?

— Au cours de ma longue existence, je pensais avoir tout vu ! Mais là… J’espère que ton ami Narmer s’opposera à cette folie !

— Il m’a déjà donné son accord.

Des rumeurs animèrent la foule de soldats ; au premier rang, Taureau et Cigogne virent arriver Chacal, portant un coffret qu’avait acheminé Vent du Nord, fièrement campé à droite de Narmer.

Les oreilles dressées et l’œil aux aguets, plusieurs chacals accompagnaient leur maître.

Un profond silence s’établit. De son succès dépendait la survie de milliers de combattants.

Chacal déposa le coffret devant la grande porte de Nékhen. Agenouillé, les mains en prière, il implora ses ancêtres de l’accueillir, lui et ses alliés, afin d’empêcher un cataclysme et la destruction de la ville sainte.

La solennité du moment dilata le cœur de tous ceux qui assistaient à ce rite insolite, clé de leur avenir.

Marchant à reculons, Chacal s’éloigna.

Les regards fixèrent la grande porte. Allait-elle enfin s’ouvrir ?

— L’ennemi attaque ! hurla un guetteur.

Scorpion fut le premier à réagir, entraînant le Vieux.

— Aux armes, vite !

*

Obéissant à des officiers de Lion, une centaine de Vanneaux s’était engagée sur le chemin qu’avaient emprunté Chacal, Narmer, Vent du Nord et le troupeau d’ânes, souhaitant qu’il ne fut pas piégé.

Précis, Scorpion et ses archers abattirent les premiers assaillants ; une seule volée de flèches suffit, car les suivants eurent les pieds tailladés par les tessons de poterie ou tombèrent dans les fosses hérissées de pieux.

En peu de temps, l’attaque tourna au désastre.

Sous le rire tonitruant de Scorpion, les survivants tentèrent de s’enfuir, piétinant cadavres et blessés.

— Quand on sait pas, on va pas, commenta le Vieux ; ces imbéciles n’avaient aucune chance ! Voilà un beau spectacle… Vu la qualité de nos défenses, l’adversaire sera dépité.

Taureau, lui aussi, appréciait cette déconfiture ; mais ce n’était qu’un incident mineur, ne présageant en rien l’issue du conflit.

Narmer les apostropha :

— Suivez-moi tous !

— Que se passe-t-il encore ? demanda Taureau.

Narmer repartait à grandes enjambées, et l’on se regroupa autour de Chacal, toujours agenouillé, face à la grande porte de Nékhen.

Une porte entrouverte.

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