le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 16 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 16

 

Le Nubien Ikesh et ses hommes s’immobilisèrent à la limite de l’épais brouillard que même le vent ne dissipait pas. Ce phénomène, par conséquent, n’avait rien de naturel ; il s’agissait d’une protection magique, servant à dissimuler le sanctuaire de Neit.

— Toi, dit-il à l’un de ses soldats, pénètre à l’intérieur.

— Seul ?

— Seul.

— C’est peut-être dangereux, je…

— C’est un ordre.

Craignant d’être abattu, le Libyen obéit et s’engagea dans le cocon de brume.

Un hurlement déchira les oreilles de ses camarades qui virent ressortir un pantin aux chairs brûlées. Il fit quelques pas et s’effondra.

— Ne restons pas ici, supplia l’adjoint d’Ikesh ; cette terre est maudite, la magicienne nous tuera tous !

— Possible, mais nous avons une mission à remplir.

— L’adversaire nous est supérieur, reconnaissez-le !

Ikesh demeura silencieux.

*

La prêtresse célébra le rituel du matin en offrant à la déesse des plantes et du parfum pour attirer son énergie créatrice et rendre ainsi la terre habitable. Elle prononça les sept paroles de puissance et accomplit sept fois le tour du sanctuaire où était conservée l’étoffe sacrée, l’œuvre primordiale.

Grâce au brouillard, le territoire de Neit avait été préservé et l’ennemi s’était éloigné. Le chef de la garde personnelle de la ritualiste lui adressa son rapport quotidien.

— Les Libyens ont décampé, comprenant qu’ils ne perceraient pas nos défenses. Néanmoins, nous restons vigilants. Seul problème : nous allons manquer de nourriture ; bientôt, il faudra chasser.

— Demain, j’implorerai la déesse de dissiper le brouillard pendant l’après-midi.

Mal à l’aise, le militaire passa entre les deux crocodiles, apparemment endormis, et s’éloigna du sanctuaire afin d’annoncer la décision à ses subordonnés.

*

Le grognement était caractéristique : un cochon sauvage, véritable festin en perspective ! Avançant pas à pas au sein des hautes herbes, le chasseur serra sa pique à la pointe de silex. Il devrait la lancer avec un maximum de précision et de force pour clouer la bête au sol avant de l’égorger.

Le brouillard dissipé, c’était bon de revoir le soleil et de reconstituer les réserves de nourriture ! Une moitié des gardes avait été affectée à cette tâche, l’autre continuait à veiller sur la belle prêtresse, tellement attirante.

Nouveau grognement, encore plus proche ; la proie ne se méfiait pas. En écartant une ultime barrière de roseaux, le chasseur l’apercevrait.

L’eau à la bouche, il s’exécuta lentement.

Stupéfait, il se figea.

Face à lui, deux Libyens qui avaient imité l’animal. Féroces, ils plantèrent leurs poignards dans le cou et le ventre du garde.

*

Le capitaine du corps d’élite aurait préféré combattre auprès de Taureau, le chef de son clan, et participer à sa victoire. Cependant, il appréciait sa fonction et se félicitait d’assurer la sécurité de Neit, une femme d’exception dont le rôle n’était pas négligeable. Sans la magie de la déesse, les guerriers, à commencer par les taureaux sauvages, perdraient de leur force.

Pas un seul chasseur n’était revenu, et le soleil commençait à décliner. L’heure de la relève approchant, l’officier alla réveiller le prochain fonctionnaire. Recroquevillé, à l’ombre d’un tamaris, il dormait profondément.

— Debout, mon gars ! C’est ton tour de garde.

Aucune réaction.

Le ton monta.

— Tu t’es assez reposé, au travail !

En se penchant, le capitaine discerna un filet de sang coulant de la tempe.

Consterné, l’officier se releva ; comme il se retournait, un violent coup de poing en plein visage le projeta au sol.

La pointe d’un javelot lui perça la poitrine.

— Si je l’enfonce, annonça Ikesh, tu crèves ! Combien de gardes autour du sanctuaire ?

— Des… des centaines. Et nous attendons des renforts.

— Mensonge stupide ! N’aie pas d’illusions : j’éliminerai tous tes hommes. À part le brouillard, quels sont les pouvoirs de la prêtresse ?

— Quand on l’approche de trop près, on ressent une atroce brûlure, et le cœur menace d’éclater… Moi, je m’en suis toujours tenu éloigné !

— Encore un mensonge !

— Non, non… Cette magicienne est terrifiante.

— Que contient la chapelle ?

— Je l’ignore.

— Tu ne me sers plus à rien.

Le Nubien enfonça la pointe de son javelot, au point de traverser le corps du capitaine. Secoué de convulsions, il vomit du sang et rendit l’âme.

Les Libyens se rassemblèrent, visiblement satisfaits. Ils avaient éliminé un à un les membres de la garde rapprochée de Neit et ne signalaient pas de fuyards.

Il ne leur restait qu’à détruire le sanctuaire et à s’emparer d’une femme. Pourtant, les envahisseurs ne paraissaient guère enthousiastes, et le géant noir évita de leur rapporter les propos du capitaine.

Au milieu d’un espace dégagé, dressé sur une plateforme, le sanctuaire de la déesse, précédé d’une enseigne comportant deux flèches dressées.

Plus le moindre défenseur en vue.

— La prêtresse doit se terrer à l’intérieur, avança un Libyen. Sa déesse ne l’a pas sauvée.

— Elle dispose sûrement de maléfices, objecta un camarade, et nous serons réduits en cendres !

— Certainement pas, affirma Ikesh ; si elle jouissait d’une telle puissance, pourquoi aurait-elle eu besoin d’une garde rapprochée ?

L’argument porta.

— Le brouillard mortel était son dernier rempart, elle n’a pas eu le temps de le reconstituer. Regardez cette modeste chapelle : qu’a-t-elle d’effrayant ?

Les soldats bombèrent le torse.

— Prime au premier entrant, décréta le Nubien.

Ce fut la ruée.

*

Par une fente, Neit vit les Libyens se regrouper. Les gardes éliminés, ils avaient le champ libre.

— Enfuis-toi, ordonna-t-elle à sa mangouste.

Les petits yeux brillants refusèrent.

— Ces barbares te dépèceront. En toi vit l’esprit de la déesse ; libre, tu pourras m’être utile.

La mangouste accepta. Empruntant une galerie qu’elle avait creusée, elle sortit du sanctuaire. Quand elle entendit les hurlements des Libyens se ruant à l’assaut, la jeune femme ôta son pagne et se revêtit du tissu sacré qui l’enveloppa du cou jusqu’aux chevilles. Les envahisseurs ne soupçonneraient pas sa valeur.

Deux Libyens forcèrent la porte de bois et aperçurent la prêtresse. Ce fut leur dernière vision, car les mâchoires des deux crocodiles de la déesse broyèrent leurs jambes ; secouant leurs proies, les reptiles les déchiquetèrent.

À ce spectacle, le reste des assaillants recula.

— Partez, dit Neit aux deux monstres ; ils sont trop nombreux.

La gueule ensanglantée, les crocodiles s’élancèrent à une vitesse stupéfiante et gagnèrent un bras d’eau, sans qu’aucun Libyen osât intervenir.

Cette fois, la jeune femme était vraiment seule.

Ikesh et ses hommes hésitèrent ; n’avait-elle pas disposé d’autres pièges ?

— Ne profanez pas cette demeure sacrée, exigea-t-elle en franchissant le seuil pour apparaître dans la lumière du couchant, digne et sereine ; sinon, la déesse vous châtiera.

Même le Nubien prit la menace au sérieux. Après tout, qu’importait cette médiocre bâtisse ? Laissée à l’abandon, elle se dégraderait. L’essentiel était la capture de la magicienne.

Les Libyens la redoutaient et n’osaient pas soutenir son regard.

— Dois-je t’entraver ou acceptes-tu de nous suivre ?

— Je vous suis.

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