le feu du scorpion
Chapitre 59
Scorpion s’était rendu maître des quatre bateaux sumériens ancrés à proximité de Nékhen ; en prime, les arcs et les épées aux lames de bronze ! Pas un ennemi n’avait survécu, et il ne subsistait qu’une vingtaine de membres du commando, plus ou moins valides.
— À l’aide ! implora une voix féminine.
Scorpion aperçut Fleur, sur le point de couler, maintenant hors de l’eau la tête de Nageuse.
Il plongea et, ne se déplaçant qu’avec ses jambes, ramena à terre les deux femmes.
Fleur vomit, Nageuse demeura inerte.
— Elle est morte, constata Scorpion.
— Je l’ai vue tomber d’un bateau, affirma Fleur en hoquetant, et j’ai tenté de la sauver.
— Son corps est parsemé de blessures… Nageuse s’est bien battue ! Suis-moi, nous regagnons le navire amiral.
*
Le commandant sumérien se rendit à l’évidence : Taureau, ses bêtes sauvages et ses guerriers surexcités se frayaient un chemin à travers la masse des Vanneaux, incapables de leur résister.
— Ces pouilleux ne savent pas se battre, déplora-t-il ; envoie un messager à Nékhen, que nos bateaux se déplacent et que le général Enki nous procure des renforts sumériens. Il ne nous faudra pas longtemps pour briser l’ultime offensive des résistants.
Taureau s’en donnait à cœur joie ; à coups de massue, il faisait le vide autour de lui, et le monstre brun-rouge, aux cornes dévastatrices, continuait à éclaircir les rangs des Vanneaux.
La manœuvre réussissait : enfoncés au centre et harcelés sur leurs flancs, les alliés des envahisseurs réagissaient de façon désordonnée. Comme les fantassins de Lion prenaient un plaisir particulier à tuer les officiers, la chaîne de commandement était rompue.
Le général Gros-Sourcils ne cédait pas à l’illusion ; cette percée ne constituait qu’un succès dérisoire. La contre-offensive d’Enki la réduirait à néant.
Alors que Taureau reprenait son souffle, Gros-Sourcils lui planta un poignard entre les épaules et s’éloigna en courant, rameutant ses fantassins afin de poursuivre l’assaut. Au moment opportun, il révélerait à Enki sa participation au triomphe sumérien.
Malgré l’atroce souffrance, le chef de clan arracha le dard et continua d’avancer. Si près du succès, pas question de renoncer.
*
Le messager était décomposé.
— Impossible d’entrer à Nékhen, déclara-t-il.
— Pour quelle raison ? s’étonna le commandant.
— Des lionnes interdisent l’accès de la cité, il n’y a plus un seul archer sur les remparts. Et nos bateaux sont aux mains des insurgés qui ont abattu mon escorte !
— Enki s’est enfui, murmura le commandant, consterné ; le général nous a abandonnés ! J’ordonne la retraite.
Lorsque Scorpion, maniant sa lourde massue, accentua la déroute des Vanneaux, les derniers Sumériens, démoralisés, implorèrent grâce. Le jeune guerrier ne la leur accorda pas ; à ceux-là de payer la mort de Nageuse.
Une foule de Vanneaux tenta de se réfugier dans ses repaires habituels, les massifs de roseaux des bords du Nil, mais un adversaire leur barra le chemin : Narmer, accompagné de ses deux lionnes, d’une meute de hyènes affamées et du griffon du désert. Le maître des animaux lança ses troupes contre les fuyards, et les fauves opérèrent un carnage.
Sauvé par la magie de Neit, Narmer lui avait confié la garde de Nékhen ; assistée d’un groupe de lionnes libérées de leurs cages, elle ne redoutait pas la garnison sumérienne démobilisée, ne quittant pas du regard le cadavre du général Enki et les débris du vase maléfique qu’avait piétinés Narmer avant de rejoindre le lieu de l’ultime affrontement.
La masse des Vanneaux s’éparpillait, l’armée de Taureau remportait une victoire éclatante. Abasourdi, le général Gros-Sourcils ne comprenait pas comment un tel miracle avait pu se produire, tant la supériorité des Sumériens et de leurs alliés était évidente. L’assassin de Taureau se félicitait d’avoir utilisé un poignard à la lame de bronze qui prouvait la culpabilité de l’ennemi.
La fureur s’apaisait, les vaincus se jetaient à terre, réclamant pitié ; sous l’impulsion de Scorpion, dont la colère ne retombait pas, bien des existences furent tranchées.
Le rire des hyènes, quittant le champ de bataille après s’être rassasiées, interrompit l’élan de Scorpion.
Face à lui, Narmer.
— C’est terminé, mon frère.
— Terminé…
Scorpion regarda autour de lui. Des morts, des blessés, de la souffrance, des râles…
— Nékhen ?
— Nous l’avons conquise, le vase maléfique est détruit.
La massue s’abaissa.
— Où se trouve Taureau ? s’inquiéta Narmer.
L’agressivité de Scorpion se dissipa ; lui aussi éprouva une brutale angoisse.
Gros-Sourcils accourut à leur rencontre.
— Venez vite, Taureau est gravement atteint !
Le chef de clan gisait au milieu du champ de bataille, surveillé par le grand mâle brun-rouge, couvert de plaies.
— Qu’on envoie chercher Cigogne, exigea Narmer.
Livide, Taureau respirait encore.
— Un Sumérien m’a frappé dans le dos, indiqua-t-il en montrant le couteau à lame de bronze ; nous sommes vainqueurs, n’est-ce pas ?
— Nous le sommes, confirma Narmer, et le Sud appartient à ton clan.
Un faible sourire anima le large visage, inondé d’une mauvaise sueur.
— Transportez-moi à Nékhen.
— Ne faudrait-il pas attendre Cigogne ?
— Je veux revoir ma capitale avant de mourir.
— Elle te guérira, tu…
— Hâtons-nous, Narmer.
On confectionna un brancard, et il ne fallut pas moins de vingt hommes pour soulever la lourde carcasse de Taureau ; tout en adoptant un rythme soutenu, ils tentèrent d’éviter les mouvements brusques qui faisaient grimacer leur chef.
En voyant Narmer, les lionnes se couchèrent et libérèrent le passage ; Neit accueillit le convoi, la revoir soulagea Taureau.
Le brancard fut déposé sur le seuil de la résidence qu’avait occupée Taureau. À l’ombre, goûtant cette immense victoire, il se sentit mieux, comme si la vie ne consentait pas à le quitter.
— Inutile de me soigner, dit-il à Neit, la blessure est trop grave. Demande à mon clan de m’entourer.
Les vainqueurs s’approchèrent, Narmer et Scorpion à leur tête ; déjà, l’on s’interrogeait : quel serait le successeur du chef agonisant ?
— Naguère, déclara-t-il, j’aurais désigné le nouveau maître du clan ; mais les temps ont changé, le pays aussi ; il revient aux dieux et aux puissances célestes de choisir celui qui tentera de libérer le Nord, mon ancien territoire. Puisse ma mort être le ferment de cet exploit.
Un battement d’ailes fit se lever les yeux. L’immense vautour, la mère protectrice de Nékhen, survolait la cité ; dans ses serres, elle tenait un objet reflétant la lumière du soleil, une couronne blanche de forme allongée et se terminant par une sorte de bulbe. Après avoir décrit sept cercles au-dessus de sa ville, le rapace la déposa aux pieds de Cigogne et de Chacal qui venaient de franchir le seuil de la grande porte. Ressentant la souffrance de Taureau, la vieille dame avait depuis longtemps quitté l’oasis afin de le rejoindre, en compagnie de Chacal et des siens.
Les trois chefs de clan alliés, rescapés d’une guerre meurtrière, se trouvaient réunis avant le départ du plus puissant d’entre eux.
— Ne tente pas de me donner le moindre espoir, recommanda-t-il à Cigogne ; toi et moi savons que mes instants sont comptés. Tu m’as toujours soutenu et souvent empêché de commettre des erreurs ; je te souhaite de revoir nos terres du Nord.
Chacal présenta la couronne blanche à Taureau.
— Un roi… un roi doit naître !
Le grand mâle brun et rouge, paisible, s’avança en direction de Narmer et, au moment où le vautour femelle planait au-dessus de lui, s’agenouilla, cornes baissées.
— Que Narmer soit couronné roi du Sud, ordonna Taureau en se redressant pour contempler le rite.
Chacal et Cigogne posèrent lentement le symbole de son nouveau pouvoir sur la tête du jeune homme, tétanisé.
L’assistance eut le souffle coupé, chacun percevant la naissance d’un monde inconnu aux dimensions imprévisibles.
Les nombreux partisans de Scorpion furent surpris ; étant donné son engagement et ses capacités, n’aurait-il pas dû être désigné comme chef suprême ? Mais les dieux avaient parlé, et nul ne remettait en cause la légitimité du premier roi du Sud. Scorpion demeura impassible, ne manifestant aucune émotion. À l’exemple du taureau sauvage et des autres participants à cette extraordinaire cérémonie, il s’agenouilla, reconnaissant ainsi la souveraineté de Narmer.
Alors, la couronne devint si lumineuse et si brillante que les sujets du monarque furent contraints de fermer les yeux.
Ses dernières forces épuisées, Taureau s’allongea et cessa de lutter.
— Je vivrai en toi, Narmer, promit-il.
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