le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 22 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 22

 

 

D’ordinaire si sûr de lui. Lion faisait grise mine. En voyant la grande porte de Nékhen s’ouvrir et l’armée de Taureau s’engouffrer dans la ville sainte, à l’abri des remparts, il douta du triomphe final.

Crocodile, lui, demeurait imperturbable.

— Notre raid a été un échec total, rappela Lion, et voilà l’ennemi installé à Nékhen ! Lancer un assaut massif se terminerait en désastre. D’abord traverser la zone piégée en subissant de lourdes pertes, puis se heurter à ces fortifications… Il ne nous reste plus qu’à attendre que Taureau et les siens meurent de faim et de soif ! Alors, ils tenteront une sortie, et nous livrerons enfin bataille. Jusque-là, la situation est figée.

— Surtout, qu’ils en soient persuadés.

— Ne serait-ce pas le cas ?

— La chaleur ne cesse d’augmenter, le soleil devient généreux ; dès demain, j’interviendrai en utilisant le secret de mon clan.

— Nous donnera-t-il la victoire ?

— J’ai bon espoir. Grâce à de nouveaux alliés, nous attaquerons à la fois par le désert et par le fleuve ; belle surprise en perspective pour les défenseurs de Nékhen ! Continuons à rassembler les Vanneaux et à les masser devant la ville. L’adversaire doit croire qu’il s’agit de notre unique stratégie.

Gardant les paupières mi-closes, d’une parfaite immobilité, Crocodile savourait à l’avance sa prochaine manœuvre.

*

Le coup de gueule de Lion effrayait les trois meneurs des Vanneaux, Mollasson, Gueulard et Vorace qui s’accommodaient d’un long siège au cours duquel ils appréciaient leurs nouveaux privilèges. La perte d’une centaine de leurs compatriotes, lors du raid raté, ne provoquait en eux nulle émotion ; cette preuve du dévouement aveugle du peuple des bords du Nil ne jouait-elle pas en faveur des trois manipulateurs, aptes à mobiliser leurs troupes ?

Cette fois, Lion exigeait davantage, sans doute en vue d’une ruée sanglante.

— Même les jeunes et les vieillards ? s’étonna Mollasson.

— Je veux voir des milliers de Vanneaux s’agglutiner face à Nékhen, aussi nombreux que les grains de sable du désert ! À vous d’assurer l’intendance.

— L’attaque serait-elle imminente ? s’inquiéta Gueulard.

— Te crois-tu chargé de notre stratégie ?

Cinglante, la question de Lion condamna Gueulard au silence.

— Notre tâche ne s’annonce pas facile, déplora Mollasson, surtout après nos premières pertes.

— Quand je donne un ordre, on l’exécute ; en cas d’échec, je vous confie tous les trois à Crocodile, et je m’occupe moi-même des Vanneaux.

— Soyez sans crainte, nous réussirons ! promit Vorace ; acceptez-vous de nous fournir une aide qui facilitera notre démarche ?

— Explique-toi !

— Pourrions-nous être accompagnés de deux lionnes ? Leur présence découragera d’éventuels contestataires et cautionnera notre fonction.

Lion réfléchit.

— Accordé, mais je te préviens : elles ne supporteront pas le moindre écart. Au travail, ramenez ici un maximum de pouilleux !

*

Crocodile s’éloigna de Nékhen, descendit la berge, se glissa dans le fleuve et atteignit un îlot herbeux dominant un banc de sable. Ensoleillé, le lieu était surveillé en permanence par des crocodiles femelles qui y avaient caché leurs œufs ; plusieurs centaines de reptiles attendaient la venue du maître du clan pour briser la coque et venir au jour. De l’humus, de l’herbe et de la terre dissimulaient les nids, bénéficiant de la chaleur des végétaux en décomposition, s’ajoutant à celle du soleil.

Une centaine de jours s’était écoulée depuis la ponte, et Crocodile émit un rictus de satisfaction en voyant apparaître le premier museau équipé de dents déjà coupantes. Une nouvelle cohorte de prédateurs naissait.

Le secret du chef de clan consistait à accélérer leur croissance, de manière à disposer très vite de guerriers redoutables qui, du côté du Nil, rongeraient les bases de la citadelle de Nékhen.

Crocodile plongea et, d’un mouvement ample et puissant, fendit les eaux pour toucher le fond du grand fleuve.

Le maître des reptiles savait le féconder et le purifier ; grâce à lui, les miasmes étaient écartés, et la lumière des profondeurs répandait ses bienfaits. Il savait qu’à l’origine des temps, le Nil avait jailli d’un immense océan où étaient nés le ciel et ses étoiles ; mais la première étendue liquide était froide et obscure. Son lointain ancêtre avait eu le courage de l’explorer et de découvrir un feu caché au cœur de l’eau.

C’était le soleil occulte que venait chercher Crocodile afin de le rapporter à la surface ; l’intensité de ses rayons transformerait rapidement les nouveau-nés en adultes. Subsistait une question angoissante : en quittant leur cité, les Âmes n’avaient-elles pas tari à jamais cette source de création ?

Crocodile fouilla la vase, trancha des herbes et provoqua un tourbillon de poussière ; faible, intermittente, une lueur attira son attention.

Presque éteint, l’ancien soleil des eaux était prisonnier d’une boue visqueuse ; le chef de clan le libéra et, d’un seul élan, le rapporta à la surface. Retrouvant de la vigueur, il transforma la surface du fleuve en une gerbe de clartés. Elles se réunirent en un faisceau qui illumina les œufs, provoquant la sortie de la totalité des reptiles, lesquels commencèrent à croître à vue d’œil.

Merveilleuse armée, avide de conquêtes et dépourvue de pitié !

*

Les serviteurs de Lion lui apportaient du vin, du gibier et des dattes, mais ces douceurs ne le déridaient pas. Du monticule où était installée sa tente, il voyait les archers de Taureau prendre position sur les remparts ; se sentir ainsi nargué le mettait hors de lui.

Seule consolation : l’afflux de Vanneaux emplissant le désert, sous la surveillance des lionnes. Mollasson, Gueulard et Vorace se montraient d’une remarquable efficacité et répartissaient les arrivants en carrés, dotés de nattes et de pains ; les vieillards acceptaient leur sort et les adolescents, curieux de connaître une nouvelle existence, étaient excités à l’idée de combattre. Mollasson ne leur promettait-il pas des récompenses inespérées ?

En dépit de son ampleur, cette marée humaine ébranlerait-elle les murailles de Nékhen ? Franchir la zone piégée, subir les tirs adverses, se heurter à ces hautes murailles… L’entreprise semblait vouée à l’échec. Lion n’aimait que les batailles gagnées d’avance, et celle-là n’en faisait pas partie.

Renoncer, sortir de ce guet-apens et sauver son clan… Le retrait de ses troupes devrait être rapide et discret, car les espions de Crocodile ne manquaient pas de vigilance. Les éliminer ? Dangereux ! Plutôt les gaver et les endormir.

— À quoi songes-tu ? demanda Crocodile, qui s’était approché sans bruit.

— Aux craintes des assiégés devant notre déploiement de forces ; malgré l’épaisseur des murs, ils se sentiront inférieurs. Regarde le nombre de Vanneaux… Impressionnant !

— Une nuée de médiocres, promis à la destruction. Ils fraieront le chemin à de véritables guerriers.

Le ton réjoui de Crocodile étonna Lion.

— As-tu utilisé le secret de ton clan ?

— Avec un beau succès.

— À savoir ?

— Des troupes supplémentaires dont Taureau découvrira trop tard la présence. Occupons-nous des Vanneaux et préparons-les de façon ostensible à un assaut d’envergure ; capter l’attention de l’ennemi est primordial.

La détermination de Crocodile rassura Lion ; à la réflexion, il était préférable de ne pas abandonner la coalition. Isolé, le clan de Lion ne saurait prétendre à la domination du pays, et la rancune de Crocodile serait meurtrière. Préserver leur alliance apparaissait comme la seule voie raisonnable ; Taureau abattu et Nékhen détruite, il serait temps d’aviser.

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