le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 50 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 50

 

À l’ombre d’un saule, les yeux mi-clos, Crocodile avait assisté à la prise de Nékhen par les envahisseurs, équipés d’armes redoutables et assistés de la foule des Vanneaux que commandait Lion. Les reptiles s’étaient contentés de dévorer les blessés et d’empêcher toute tentative de fuite du côté du fleuve.

Impressionnant le chef de clan, les bateaux des Sumériens leur donnaient la maîtrise du Nil ; il faudrait une véritable meute d’hippopotames en furie pour les renverser, à condition qu’ils échappent aux flèches et aux harpons d’équipages aguerris.

Quelles étaient les intentions de ces étrangers qui venaient de terrasser Taureau, jusqu’alors invincible ?

Un tel triomphe ne s’accompagnerait pas de compassion et d’alliances. Les Libyens au Nord, les Sumériens au Sud ! Voilà le pitoyable résultat de la guerre des clans, presque tous détruits. Lion rêvait en croyant garder son rang.

Crocodile serait le seul rescapé. Lui et les siens devraient reprendre leur existence antérieure, en se cachant et en se contentant de rapines. À moins que… Une nouvelle idée germa dans son esprit. Avant de la mettre en pratique, Crocodile désirait constater l’évolution de la situation ; aussi envoya-t-il un espion à Nékhen afin de savoir comment les envahisseurs agiraient après leur formidable conquête. Connaissant Lion, il tenterait d’imposer son autorité, et la masse des Vanneaux lui fournirait un argument majeur.

La discussion se transformerait-elle en confrontation sanglante ? Réjouissante perspective ! Les troupes de Crocodile n’auraient à combattre que des débris d’armées et obtiendraient un succès facile.

Étant donné la confusion et la liesse régnant à Nékhen, l’espion s’y introduirait aisément et assisterait aux événements décisifs qui ne tarderaient pas à se produire.

L’avenir du clan Crocodile n’était peut-être pas si sombre.

*

Sumériens et Vanneaux pillaient Nékhen, dévastaient la résidence, les locaux d’habitation et les chapelles. Le général Enki appréciait ce déferlement de violence stupide, car les nerfs des vainqueurs se relâchaient, et seuls les remparts de la place forte possédaient une réelle valeur.

Lui recherchait une tombe dont la taille prouverait son importance aux yeux des fondateurs de la cité ; il en découvrit deux, et donna l’ordre à sa garde rapprochée d’en interdire l’accès aux fêtards.

La première sépulture, celle d’un éléphant, témoignait de la puissance d’un clan à présent disparu ; la seconde, ornée de peintures et de dessins étrangers, semblait évoquer la conquête des Sumériens ! Un voyant avait pressenti cet événement majeur, confié au domaine de la mort. Gilgamesh saurait compléter ces figures et leur conférer l’ampleur nécessaire.

Bien que l’au-delà ne fut qu’ombres et vide douloureux, il fallait néanmoins empêcher ses forces destructrices de se répandre sur la terre des vivants. Voyant leur repos troublé, les ancêtres de Nékhen tenteraient de se venger des envahisseurs ; les magiciens de Sumer avaient façonné un objet capable de clore la bouche des défunts et de les clouer au fond des profondeurs.

Enki déposa le vase hanté au centre de la tombe. Sa panse était ornée d’une tête d’apparence humaine, inspirant la terreur en raison de ses yeux, disposés à une hauteur différente et de sa bouche tordue. Rappelant les maléfices d’une âme déchue, ce récipient empêcherait les anciens habitants du site de le reprendre aux Sumériens.

Sa tâche accomplie, le général remonta à la surface. Peu à peu, le tumulte s’apaisait ; les ateliers avaient été dévastés, les entrepôts vidés de leurs richesses ; ivres, gavés, les vainqueurs commençaient à s’assoupir.

Enki était fier de son triomphe. L’orgueilleuse cité était tombée en un minimum de temps, et le rude Taureau avait pris la fuite. Grâce à la qualité de ses soldats et à l’intelligence de sa stratégie, le général venait d’anéantir un monde ancien auquel succéderait celui des Sumériens.

Un personnage flamboyant, entouré d’une garde d’honneur, s’avança vers Enki. Doté d’une superbe chevelure, la tête haute, le poitrail conquérant, il semblait sûr de sa force.

— Je suis Lion, chef du clan dominant. Es-tu le général commandant cette armée étrangère ?

— En effet ; mon nom est Enki, et j’ai guidé jusqu’ici le peuple des Sumériens.

— Ne possédais-tu pas un territoire ?

— Un déluge l’a anéanti, et j’ai décidé de m’installer dans une contrée moins exposée aux colères des dieux.

— Ton aide nous a été précieuse pour vaincre un abominable tyran, le chef de clan Taureau ; en remportant cette guerre et en lui brisant les reins, moi, Lion, je deviens le seul maître de ce pays et je t’accorde volontiers l’hospitalité.

— C’est fort aimable, apprécia Enki ; comme il reste quelques détails à régler, nous serons plus à l’aise sur mon bateau. Je serais très honoré de t’y accueillir en compagnie de tes principaux subordonnés.

Lion appela ses officiers supérieurs et les deux collaborateurs Vanneaux, Mollasson et Vorace, qui l’avaient si bien servi. Tous admirèrent l’impressionnant navire amiral et s’installèrent à l’abri d’une large toile tendue au-dessus de quatre piquets. On but de la bière brassée à Nékhen.

L’espion de Crocodile se glissa dans l’eau et se tint à proximité de la coque, de manière à entendre les interlocuteurs, assis sur des tabourets pliants. Les marins d’Enki étaient armés d’épées, de poignards et d’arcs ; et leur visage n’avait rien d’amical.

— Belle discipline, nota Lion.

— Elle nous a permis de traverser des contrées hostiles et d’atteindre cette région ; le paysage est magnifique, la bière délicieuse. Pourquoi la guerre des clans a-t-elle éclaté ?

— Les ambitions de Taureau l’ont égaré. Chassé du Nord par des barbares venus de Libye, il a tenté de s’emparer du Sud, lequel m’appartient depuis toujours. Les autres clans, malheureusement disparus au cours du conflit, m’avaient désigné commandant suprême afin de les mener à la victoire. Et les Vanneaux, peuple des bords du fleuve, se sont placés, eux aussi, sous mon autorité.

Mollasson et Vorace inclinèrent la tête.

— Combien de temps comptes-tu séjourner ici ? demanda Lion à Enki.

— Mes hommes ont besoin de repos.

— Je le comprends ; vu ton engagement à mes côtés, je t’accorde une lunaison et ne prélèverai qu’une faible contribution. Disons… une centaine d’épées.

— Les Sumériens ne consentiront pas à donner leurs armes.

Lion s’énerva.

— Je fais la loi, je dicte mes conditions et je déteste être contrarié ! Souviens-t’en, et nous resterons bons amis.

— Ton amitié ne m’intéresse pas.

— Personne n’est autorisé à me parler sur ce ton !

Le général sumérien se releva.

— Ta vanité t’aveugle, Lion ; cette guerre, c’est moi qui l’ai gagnée, et Nékhen m’appartient. Maintenant, tu me dois obéissance.

Outré, le chef de clan se releva à son tour et toisa l’étranger.

— Tu perds la raison, Sumérien ! Implore immédiatement mon pardon. Sinon…

— Sinon ?

Lion eut un sourire méprisant.

— Tu possèdes des bateaux et des armes redoutables ; moi, je dispose d’un nombre de guerriers très supérieur au tien, et je n’aurai aucune peine à exterminer ton peuple.

— Tu te trompes.

— Les Vanneaux sont des milliers !

— Exact.

Un instant, Lion fut désemparé.

— Puisque tu le reconnais, pourquoi me défier ?

— Parce que les Vanneaux ont trouvé un meilleur maître.

Interloqué, le chef de clan jeta un œil courroucé à Mollasson et à Vorace qui se placèrent derrière Enki.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Tu ne maîtrises plus qu’une petite milice incapable d’affronter mon armée. Désormais, la masse des Vanneaux m’obéit. Entre nous deux, ils ont choisi. Ces collaborateurs préserveront leur avenir et leurs privilèges.

Lion voulut massacrer Mollasson et Vorace, mais l’épée du général Enki l’en empêcha.

— Sois raisonnable, toi aussi, et mets ton clan à mon service, ou bien je t’exécuterai de mes propres mains. Je t’accorde une nuit de réflexion.

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