le feu du scorpion
Chapitre 55
— Tu me sembles tout à fait guéri, dit Nageuse à Scorpion qui venait de la combler de caresses, les unes presque délicates, les autres si intenses que la farouche Vanneau, pourtant habituée aux assauts de son amant, en fut étonnée.
— Tu détestes la routine, moi aussi.
Elle s’étira, bras et jambes allongés, attirante au point de rendre fou n’importe quel mâle. Ce soir, demain, Scorpion la répudierait ou la mort la prendrait. Alors, autant s’ouvrir à tous les plaisirs et savourer l’instant, sachant qu’elle n’aurait pas le temps de vieillir.
Un rire menaçant la fit sursauter.
— Les hyènes ! Elles reviennent sans cesse…
Scorpion s’allongea sur sa maîtresse et l’immobilisa.
— Ne t’inquiète pas, murmura-t-il, l’oie gardienne donnera l’alerte en cas d’urgence.
— Ne redoutes-tu aucun adversaire ?
— Seulement celui que j’aurais le tort de croire plus faible.
La fougue du baiser surprit Nageuse. Oubliant ses craintes, elle céda aux assauts de ce guerrier infatigable. Connaîtrait-il, lui, le privilège d’atteindre un grand âge ?
Fleur leur apporta du vin et de la viande séchée. À l’écart, silencieuse, elle acceptait son sort et se réjouissait d’accueillir son maître lorsqu’il le désirait ; satisfaisant ses exigences, elle se contentait de sa condition et préférait la soumission à l’exclusion.
Nageuse n’émettait pas de jugement ; à chacun de tracer son chemin en tentant de rester vivant.
— Si tu refuses de t’incliner devant les Sumériens, dit la Vanneau à son amant, qu’envisages-tu ?
— Je réserve mes projets au conseil de guerre, ma jolie ; rassure-toi, tu y seras associée.
*
Une hutte, une natte, des morceaux de calcaire, des pigments, des tiges de roseau servant à écrire, à dessiner et à peindre, de la nourriture… Gilgamesh croyait rêver. Scorpion ne l’avait pas tué, on ne le torturait pas, on lui permettait de s’adonner à ses passions. Probablement une courte trêve, mais autant en profiter !
Souvent, le Vieux venait discuter avec le Sumérien, curieux d’entendre parler d’un pays lointain et disparu. Gilgamesh évoquait son enfance, son admiration pour les dessinateurs et les sculpteurs, son apprentissage et la découverte de ses dons. Rêvant de figures merveilleuses, il ne s’intéressait guère au monde extérieur ; quand Enki l’avait remarqué, son existence s’était brusquement modifiée. La protection de ce puissant personnage lui offrait la possibilité de prouver sa valeur, sans souci matériel.
Et puis le déluge, l’exil forcé, l’épreuve du désert et le succès dû à la volonté inflexible du général Enki que Gilgamesh avait trahi en révélant son secret.
En voyant apparaître Scorpion, le Sumérien crut sa dernière heure arrivée.
— Tu as mauvaise mine, Gilgamesh ; le Vieux ne t’ennuie pas trop ?
— Au contraire, il me réconforte ! As-tu… pris ta décision ?
— Donne-moi une nouvelle leçon d’écriture cunéiforme ; certains points demeurent obscurs.
Le professeur s’empressa de donner satisfaction à son élève, attentif et doué.
— Grâce à toi, conclut Scorpion, nous parviendrons peut-être à chasser les envahisseurs ; cela mérite bien de vivre encore un peu.
*
Le conseil de guerre se déroula dans une atmosphère pesante qu’alourdit le rapport de Cigogne dont les rides s’étaient accentuées.
— Les Sumériens ont abattu deux de mes messagères ; la portée de leurs arcs est terrifiante. Les missions d’observation devront être menées avec une extrême prudence et se raréfier. Les envahisseurs occupent Nékhen, sillonnent le fleuve et contrôlent les bacs ; des officiers encadrent les Vanneaux qui travaillent dur afin de nourrir leurs nouveaux maîtres. À l’évidence, Enki prend pleinement possession du pays.
— Lion et Crocodile ? demanda Narmer.
— Aucune trace, mais un indice : le général sumérien a soumis des lionnes. Elles participent désormais à la défense de Nékhen.
— La situation est claire, jugea Taureau ; Enki a vaincu Lion, en fuite ou prisonnier, et Crocodile se cache, reprenant ses habitudes de prédateur. Le temps des clans est révolu, Libyens et Sumériens s’affrontent pour la domination du pays.
— Ton clan existe toujours, rappela Narmer, et nous ne rendrons jamais les armes.
— D’autant plus que Gilgamesh m’a fourni de précieuses informations, ajouta Scorpion qui les transmit au conseil.
— Détruire ce vase maléfique me paraît essentiel, indiqua Chacal ; de l’énergie qu’il propage dépend, en grande partie, la force des Sumériens.
— Mission impossible ! objecta le général Gros-Sourcils ; il faudrait s’introduire dans Nékhen, et nous ne possédons pas les effectifs nécessaires. L’unique solution consiste à quitter ce village et à rechercher un nouvel abri avant qu’une patrouille sumérienne ne nous repère.
— Un grave souci me contraint d’approuver le général, déclara Neit ; nous allons manquer d’eau. Impossible de rester ici.
— Combien de jours m’accordes-tu ? lui demanda Scorpion.
— Trois au maximum.
— Je trouverai une solution, et nous poursuivrons cette guerre.
*
Cette nuit-là, la lune était ocre, et personne, à part Scorpion, n’osait la regarder. Alors qu’il s’apprêtait à sortir du village, Narmer lui barra le chemin.
— Quelles sont tes intentions ?
— Il vaut mieux que tu les ignores.
— Si tu risques ta vie, je t’accompagne.
Scorpion sourit.
— Notre vie nous appartient-elle vraiment ? Ne t’inquiète pas, mon frère, je connais le désert. Il nous procurera l’aide indispensable : toi, veille sur les nôtres.
Scorpion s’éloigna.
En affrontant les démons de la nuit, il espérait modifier le cours du destin, et Narmer ne le convaincrait pas de renoncer.
Réussirait-il, une fois encore ? S’il ne revenait pas, après avoir découvert un puits ou une source, le clan de Taureau n’aurait qu’à disparaître.
*
Au creux d’un oued asséché, l’animal de Seth attendait le jeune guerrier qui lui avait vendu son âme. Les oreilles dressées, les yeux d’un rouge vif, il se plaisait à constater la colère de son disciple.
— Est-ce là ta puissance ? questionna Scorpion en s’approchant. Incapable de lutter, l’illustre clan Taureau va s’éteindre en mourant de soif ! Ne me suis-je pas trompé en concluant un pacte avec toi ?
— La pleine lune est superbe, le Combattant avide de sang ; ne devrais-tu pas le vénérer ?
— C’est d’eau dont j’ai besoin ! Ensuite, je verserai le sang de mes ennemis.
Une grosse goutte heurta la jambe blessée de Scorpion.
— Suis l’orage, Scorpion, et nourris-toi de sa violence.
La pluie battante, le tonnerre, les éclairs… L’animal de Seth fut aspiré au ciel et Scorpion, trempé, sortit de l’oued se remplissant à vue d’œil. Tombant à plusieurs reprises, la foudre lui traça un chemin de feu.
*
Incrédule, Taureau contempla l’oasis où l’avait conduit Scorpion. Pluie et vent avaient dégagé une palmeraie, des jardins, des puits, des rigoles d’irrigation. Cigogne cueillait déjà des plantes médicinales qui lui permettraient de préparer des remèdes ; Vent du Nord et son troupeau d’ânes, les taureaux sauvages, la vache et le veau de Narmer se régalaient d’une herbe abondante et tendre.
— Mon patron est un sacré gaillard ! déclara le Vieux. Il nous a déniché un paradis. Il y a même une vigne ! Remercions les dieux, installons-nous ici et, surtout, oublions la guerre.
Les membres du clan partageaient cet avis, lequel provoqua la fureur de Scorpion. Ses mains serrèrent le cou de son serviteur.
— Crois-tu détenir un pouvoir de décision, vieil imbécile ?
— Narmer… Regarde Narmer !
Les mains croisées à la hauteur de la poitrine, ce dernier était plié en deux, et ses cheveux se teintaient d’or, formant une sorte de crinière.
Scorpion l’empêcha de tomber.
— Es-tu souffrant ?
— Lion… Lion est mort, et son esprit vient de passer en moi.
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