le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 30 sur 62

Pages du PDF

le feu du scorpion

Chapitre 30

 

Jour après jour, Neit nouait les tiges de papyrus que les Libyens lui apportaient et confectionnait des barques légères, pouvant supporter le poids de deux ou trois hommes.

Sceptique, Ikesh en avait essayé plusieurs ; vu sa taille et sa corpulence, le Nubien, étonné, constata la robustesse de ces frêles embarcations, désormais stockées dans des paillotes.

Pourquoi la prisonnière offrait-elle un tel trésor aux conquérants ? Unique raison possible : comprenant qu’elle ne retrouverait pas la liberté, elle se soumettait et tentait de se rendre indispensable afin de préserver sa vie. Oubliant son passé, elle se pliait aux exigences de son nouveau maître, le guide suprême, avec l’espoir de le séduire.

Deviendrait-elle une menace ? Peu probable, car Ouâsh saurait la briser et la réduire à l’état d’esclave lorsqu’il aurait tiré d’elle le maximum de plaisir. Rassuré, le colosse noir la laissa poursuivre son travail.

*

Avant de s’assoupir, la prêtresse éprouva une intense satisfaction. Malgré sa méfiance, Ikesh n’avait pas perçu ses véritables intentions ; vérifiant par lui-même la fiabilité de sa production, il adresserait un rapport positif à son chef et Neit continuerait à façonner ses pièges.

Délivrée de la surveillance permanente du Nubien, elle dénouerait les ligatures des barques entreposées, sans trace visible, et prononcerait sur elles une formule de malédiction qui les condamnerait à couler.

Fermant les yeux, elle ressentit la force de Narmer.

Il vivait et continuait à lutter, mais d’une autre manière ; elle le vit au milieu des flots, contemplant un lac immense.

La crue… La crue atteindrait bientôt le Nord ! Ne s’accordant qu’un bref repos, Neit se remit à la tâche. Elle ne préserverait qu’une embarcation, sa seule chance de s’enfuir.

*

— Cesse ton labeur, ordonna la voix mielleuse de Piti.

— Ma flottille est insuffisante, objecta-t-elle ; vous êtes nombreux, il me faut encore beaucoup de bottes de papyrus.

— Le guide suprême veut te voir. Immédiatement.

Le ton sec inquiéta la jeune femme ; les Libyens avaient-ils découvert son stratagème ?

Docile, elle suivit Piti, nerveux.

Souffrant de la chaleur, Ouâsh était couché à l’ombre d’un sycomore, buvant de l’eau à intervalles réguliers et dégustant des dattes ; les yeux mi-clos, il admira la démarche si gracieuse de sa future épouse.

— Assieds-toi, Neit ; Piti, apporte-nous de la bière.

La jeune femme se tint à distance respectueuse du guide suprême.

— Te procure-t-on les matériaux nécessaires ?

— Tes hommes sont efficaces, seigneur, j’ai déjà fabriqué des dizaines de canots et je dois me hâter, car la crue approche. Le comportement des insectes et la reproduction des grenouilles sont des signes qui ne trompent pas.

— Ikesh m’a vanté la qualité de ton travail, et j’ai le sentiment que tu ne crois plus au retour de Taureau.

Neit baissa la tête.

— Tes troupes s’installent, n’est-ce pas ?

— En effet, et pour toujours ; nos forteresses formeront une frontière infranchissable et décourageront toute tentative d’agression. À présent, tu en es consciente : la misérable capitale des résistants tombera, et je serai le seul maître du Nord. Dis-moi la vérité : comment priver de magie le taureau sauvage ?

La jeune femme hésita.

— Puisque j’ai cessé de présenter des offrandes à la déesse, cette magie s’éteindra d’elle-même, et le monstre redeviendra une simple bête, à portée de vos flèches et de vos lances.

Un sourire satisfait envahit le visage du guide suprême.

— Tu as fait le bon choix, Neit, en te ralliant à mon autorité, et tu mérites une récompense. Que te plairait-il d’obtenir ?

La prêtresse parut gênée.

— Cela semblera si futile… Quand je célébrais le culte, j’utilisais des onguents et je disposais de parfums, de spatules, de peignes et d’épingles. Pourrait-on me redonner mon matériel de maquillage ?

Fardée, ne serait-elle pas plus désirable ? Amusé, le guide suprême se redressa et lui prit la main.

— Je t’accorde ce privilège. Oublie ta déesse, et sois belle pour ton maître.

Neit s’inclina.

*

Le guide suprême était rayonnant ; rien ne s’opposait à sa suprématie et, par surcroît, il avait capté l’affection d’une magicienne dont il utiliserait les pouvoirs. Elle serait à ses côtés lorsqu’il raserait la citadelle de Taureau et torturerait les derniers résistants.

Les joues rougies, Piti accourait.

— Seigneur, seigneur, c’est incroyable !

— Calme-toi, mon ami, et réjouis-toi de ma bonne fortune ; la farouche prêtresse m’a cédé, et je te charge des préparatifs de mon mariage.

— Auparavant, seigneur, il faut quitter cet endroit !

Le front du guide se plissa.

— Que se passe-t-il ?

— L’eau monte à une vitesse folle, elle envahit tout ! Si nous ne partons pas, nous périrons noyés.

— Les canots de Neit nous sauveront ! Les a-t-on sortis des paillotes ?

— Ikesh s’en occupe ; hâtons-nous.

En découvrant le surprenant spectacle, Ouâsh comprit l’angoisse de Piti.

La steppe devenait un immense étang qui ne cessait de s’étendre et de gonfler. Pour des Libyens, ce phénomène était extraordinaire et les soldats, désemparés, couraient en tous sens, tentant de préserver leurs armes. Mais dans les étendues plates du Nord, sillonnées de canaux se transformant en fleuves agressifs, où se réfugier ?

— Utilisons les embarcations et rendons-nous au fortin le plus proche.

— Leur nombre est insuffisant, déplora Piti, et la plupart de nos fantassins ne savent pas nager.

— Ikesh et toi, rétablissez la discipline et sélectionnez nos meilleurs guerriers. Les autres se débrouilleront. Qu’on m’apporte immédiatement ma barque.

*

Neit remercia la déesse et lui présenta une modeste offrande de plantes médicinales. Se mouvant au sein de l’océan primordial, elle avait convaincu le conseil des divinités régnant sur le flot de déclencher une crue exceptionnelle et ravageuse. Certes, les conséquences seraient désastreuses : villages emportés, cultures détruites, victimes animales et humaines… Mais les clans félons et les envahisseurs libyens verraient leur agression stoppée.

Et la jeune femme avait enfin l’occasion de s’échapper et de rejoindre Narmer !

À proximité du camp d’Ouâsh, un bras du Nil, déjà navigable en temps normal, prenait d’inquiétantes proportions ; dangereuse, la vitesse du courant permettrait à la prêtresse de s’éloigner rapidement. Sa barque, la seule utilisable et pourvue de solides ligatures, se trouvait à une dizaine de pas de sa hutte ; encore quelques heures, elle serait au bord de l’eau.

À peine sortait-elle de sa prison que deux gardes la menacèrent de leurs lances.

— Interdiction de bouger ! Ordre formel d’Ikesh.

— Je dois terminer la fabrication de ce canot, il pourra transporter trois personnes et nous sauver la vie.

Les Libyens se consultèrent du regard.

— Dépêche-toi.

Toujours vêtue de l’étoffe sacrée de Neit, la jeune femme avait dissimulé dans un pli les longues et pointues aiguilles en os provenant de la trousse de maquillage restituée par Ouâsh.

Le grand Nubien ne parvenait pas à calmer l’agitation ; on criait, on se bousculait, on n’écoutait pas ses consignes ! Irrité, il fracassa le crâne d’un affolé glapissant, fit tournoyer le cadavre et le jeta sur un groupe se disputant une barque.

— À qui le tour ?

La question rétablit un semblant de calme.

Ikesh réussit à répartir des équipes et choisit les gaillards les moins excités, en tenant compte de leur robustesse et de leur férocité au combat. Offrant un abri sûr, le premier bastion libyen, récemment achevé, était assez proche ; vu la force croissante du courant, le voyage serait de courte durée.

OceanofPDF.com