le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 35 sur 62

Pages du PDF

le feu du scorpion

Chapitre 35

 

Les eaux s’étaient retirées, les vastes étendues verdoyantes du delta brillaient au soleil.

— Quel magnifique pays ! dit le guide suprême à Piti.

Ouâsh ne regrettait pas le désert de Libye et ses solitudes arides. Goûtant l’ombre douce d’une palmeraie, il se félicitait de sa conquête. Le chef de clan Taureau avait eu grand tort de quitter son territoire et de s’engager dans une aventure sans issue, en abandonnant de telles richesses ; mais comment aurait-il pu prévoir le coup de force d’un adversaire dont il ignorait l’existence ?

Ouâsh ne commettrait pas la même erreur ; conforter son absolue domination était sa priorité. En détruisant la capitale de Taureau, la crue lui avait rendu un fier service ; ne subsistait qu’un seul obstacle : la ville sacrée de Bouto.

— J’ai réuni nos meilleurs soldats, affirma Ikesh ; ils sont à vos ordres.

— Bouto n’est qu’un endroit reculé, dépourvu d’intérêt stratégique, rappela Piti ; ne conviendrait-il pas de l’oublier ?

— Ma souveraineté ne saurait souffrir d’aucun défaut, jugea le guide suprême. Des révoltés ont osé s’attaquer à des Libyens, ils seront châtiés.

— Vous exposer, seigneur…

— Je ne le permettrai pas, affirma Ikesh.

Les deux dignitaires se défièrent du regard. Depuis la fuite de la sorcière, Piti ne craignait plus le Nubien ; avoir tenté de tuer Neit prouvait que le conseiller voyait juste. Et si le grand Noir le dénonçait au guide suprême, ce dernier comprendrait son geste.

— En route, ordonna Ouâsh.

*

À Bouto, Neit vivait des heures exceptionnelles. Assurant à la fois le culte de la flamme et celui de la déesse serpent, elle communiait avec des puissances qui ouvraient son esprit à la connaissance du processus de création utilisé, à chaque instant, par les divinités. Servant le feu immortel, partageant ses mouvements incessants, la prêtresse dansait en lui et percevait le secret de ses métamorphoses ; quant au cobra femelle, il lui enseignait l’intimité de la vie et de la mort, l’impossible mariage d’où naissait pourtant toute prospérité.

Bouto ne manquait de rien ; les annexes du temple regorgeaient de nourriture, de mobilier, de vases et de tissus. Au matin, les trois Âmes disparaissaient, s’unissant à la lumière de l’aube ; au couchant, elles revenaient chez elles. Neit n’omettait pas de vénérer sa déesse protectrice en tissant des nœuds magiques disposés autour des sanctuaires.

La décrue l’angoissait. Elle permettrait aux clans de Lion et de Crocodile de reprendre le combat ; Narmer serait à nouveau en première ligne. Nourrie de l’énergie de Bouto, la jeune femme restait déterminée à le rejoindre et devrait bientôt quitter cet abri providentiel.

En s’éveillant, Neit fut étonnée : les Âmes ne s’étaient pas envolées et se tenaient côte à côte, sur le seuil de l’épais brouillard interdisant l’accès à la cité.

Elle ne tarda pas à comprendre : le guide suprême et son armée allaient tenter de s’emparer du site sacré et d’en extirper la magicienne qui avait osé défier Ouâsh.

*

D’abord, les Libyens avaient traversé aisément une savane ; ensuite, une zone marécageuse, pullulant d’insectes et de serpents, s’était révélée plus hostile ; enfin, ils aboutissaient à l’endroit où un détachement avait été massacré.

— Sinistre, estima Piti, les joues rougies et la voix tremblante.

Un sol spongieux, des murailles de papyrus que leur densité rendait infranchissables, un vent froid, des bruits étranges, une brume gluante qui cachait le soleil.

Les membres du commando, de féroces gaillards habitués au combat, n’en menaient pas large ; serrant leurs massues et leurs arcs, ils se demandaient à quel genre d’adversaire ils seraient confrontés. Et lorsqu’un fantassin aperçut un bras sectionné et la dépouille d’un camarade éventré, le front percé et les yeux vidés, le moral fut en berne.

Impressionné, Ikesh tenta de faire bonne figure ; mais il y avait ici tant de magie que les armes risquaient d’être inutiles.

— Le lieu est dangereux, reconnut-il.

— Aurais-tu peur ? lui demanda le guide suprême.

— Je suis inquiet pour votre sécurité.

— Ce territoire m’appartient, ce territoire tout entier, et nous vengerons les Libyens qu’ont assassinés des révoltés.

Les soldats se sentirent obligés d’acclamer leur chef.

— Frayons-nous un passage, ordonna Ouâsh ; l’ennemi se croit à l’abri, il se trompe.

Maniant un couteau, Ikesh fut le premier à l’ouvrage, aussitôt imité par ses hommes, heureux de se défouler.

À leur grande surprise, ils vinrent facilement à bout du rideau végétal et découvrirent l’entrée d’un étroit couloir serpentant entre des papyrus hauts de six mètres.

— C’est un piège, jugea Piti ; des tueurs se cachent de part et d’autre !

— Probable, approuva le Nubien.

Il désigna quatre hommes et, suivant le colosse noir, ils progressèrent en rampant, tentant de discerner les pieds et les jambes des embusqués qu’ils s’apprêtaient à trancher. Mais ils ne repérèrent personne, et nulle attaque ne se produisit. Méfiant, Ikesh se mit debout.

— Nous pouvons avancer, seigneur.

Bien protégé au milieu des fantassins, le guide suprême manifestait une tranquille assurance.

Le couloir parut interminable.

Enfin, la brume devint moins dense. Frappée de stupeur, l’avant-garde s’immobilisa à l’orée d’une esplanade circulaire.

Face aux Libyens, trois géants à tête de faucon.

Affolé, un quadragénaire tenta de s’enfuir ; d’un coup de massue, Ikesh lui fracassa le crâne.

— Vous profanez un territoire sacré, proféra une voix si grave que même le colosse noir fut ébranlé.

La tête droite et le regard impérieux, le guide suprême s’avança.

— Je suis le nouveau maître de ce pays, et chacune de ses parcelles m’appartient. Ses habitants m’obéissent et toi, comme les autres, tu dois t’incliner devant moi.

L’autorité de leur chef rassura les Libyens ; ne les conduisait-il pas de victoire en victoire ?

— Tu n’es qu’un mortel, nous sommes les Âmes de Bouto.

— Peu m’importe ! Maintenant, vous êtes mes sujets.

— Disparais, Libyen, sinon notre fureur éclatera.

— À l’attaque, ordonna Ouâsh, détruisez-les !

Oubliant la crainte et libérant leur hargne, les soldats s’élancèrent.

Aucun n’eut le temps de se servir de ses armes, pas une seule flèche ne fut tirée : déployant leurs ailes, les trois Âmes enveloppèrent l’adversaire et, avec une rapidité foudroyante, les becs percèrent les chairs et les serres les déchirèrent. Malgré leur expérience, les Libyens furent incapables de réagir et de se défendre.

Piti avait déjà pris la fuite quand Ikesh perçut la gravité de la situation ; il se rua sur le guide suprême et le projeta dans un fourré de papyrus.

— Vite, seigneur, éloignons-nous !

Ouâsh avait envie de combattre, mais une giclée de sang lui inonda le visage et le persuada d’abandonner ce champ de bataille où gisaient les corps mutilés de ses guerriers d’élite. Sans l’intervention du Nubien, il aurait figuré au nombre des victimes.

Traverser le fouillis végétal fut une rude épreuve ; chaque pas exigeait des efforts, il fallait ignorer les griffures, les agressions des insectes, les cris des prédateurs importunés.

Et, surtout, ne pas penser à la chasse qu’avaient peut-être entreprise les Âmes de Bouto !

Une trouée.

Ouâsh et le colosse noir s’y engouffrèrent, retrouvant l’air libre et la clarté du jour. Essoufflé, Piti sanglotait.

Les faucons ne les avaient pas suivis ; à l’évidence, ils étaient les seuls survivants.

— Impossible de vaincre ces Âmes, déplora Ikesh.

— Tu as choisi la bonne solution, reconnut le guide suprême ; aujourd’hui, nous ne disposons pas de la force nécessaire pour les abattre. Tu positionneras un régiment autour de Bouto, et je veux être prévenu au moindre incident. Officiellement, le Nord entier est conquis, et ma souveraineté est totale ; toi et Piti êtes les seuls témoins de ces événements qui n’ont jamais eu lieu. Que votre bouche demeure scellée.

Les deux dignitaires s’inclinèrent.

— La sorcière se serait-elle réfugiée à Bouto ? questionna Piti.

— J’ai ressenti sa présence, confessa le guide suprême ; en obtenant la protection des Âmes, elle croit échapper à ma colère.

— Sauf votre respect, avança le Nubien, je déconseille un nouvel assaut.

— Pour le moment, que Neit reste enfermée dans cette prison, où elle dépérira jour après jour. Si elle tente d’en sortir, nos hommes l’intercepteront. Alors, elle saura ce qu’il en coûte de m’offenser.

OceanofPDF.com