le feu du scorpion
Chapitre 5
À la tête de ses « gens de l’arc », guerriers inégalables, le guide suprême Ouâsh commençait à prendre la mesure de sa formidable conquête. Les maigres poches de résistance étaient éliminées une à une, et le Nord tout entier appartiendrait bientôt aux Libyens. Restait à organiser l’occupation qui se transformerait peu à peu en installation définitive.
La priorité consistait à faire construire des forteresses par les esclaves afin que les garnisons soient en parfaite sécurité, bien nourries et dotées du meilleur confort. Les paysans, durement imposés, travailleraient pour leurs nouveaux maîtres, lesquels choisiraient les femelles à leur goût. Les éventuels fauteurs de troubles seraient exécutés en public, et des messagers ne cesseraient de parcourir le delta en vantant les mérites du grand Ouâsh, garant du bonheur de ses sujets.
Un aide de camp apporta une jarre de vin à son chef. Assis sur un tabouret rustique, il assistait de loin à la facile conquête d’un bourg dépourvu de défense. Les vainqueurs mettaient le feu aux masures et emmenaient le bétail. Seuls avaient été épargnés les adultes valides.
Les joues rougies d’indignation, Piti interpella le guide suprême :
— Seigneur, un couple a osé résister ! Il a blessé l’un de nos hommes.
Le visage carré, Ouâsh se leva.
— Montre-moi ces rebelles.
À pas rapides, il atteignit l’aire de dépiquage des grains où gisaient les coupables, mains liées derrière le dos. L’homme était jeune et robuste, son épouse plutôt jolie, les seins petits et les jambes fines.
— Relevez-les, ordonna Ouâsh.
Battu à coups de pied et de poing, le résistant peinait à tenir debout. Malgré une plaie au visage, la femme gardait le regard haut.
— Implorez mon pardon, agenouillez-vous et baisez-moi la main. Je vous épargnerai peut-être une fin atroce.
— Taureau t’anéantira, barbare ! proclama le rebelle.
— Taureau s’est enfui et ne reviendra pas. À genoux, vite !
Le front baissé, le prisonnier fonça vers le Libyen.
Protégeant leur chef, plusieurs soldats interrompirent la course de l’agresseur et le plaquèrent au sol.
— Pendez-le par les pieds à une branche d’arbre, ordonna Ouâsh, narquois, et que les archers le prennent pour cible. Ce fou mourra lentement, très lentement.
Le guide suprême s’approcha de la femelle.
— Toi, te montreras-tu plus raisonnable ?
Elle lui cracha au visage.
Aussitôt, un serviteur procura de l’eau à son maître qui se nettoya avec calme.
— Dénudez-la, exigea-t-il.
Humiliée, la jeune femme ne baissa pas les yeux.
Ouâsh ramassa une pierre et, d’un geste précis, expédia le projectile d’une main rageuse. Il toucha sa victime à la poitrine.
Bravant la souffrance, elle se redressa et fixa son bourreau.
— Lapidez-la.
Les Libyens se déchaînèrent.
Leur excitation écourta le supplice, et les dernières pierres ne frappèrent qu’un cadavre couvert de plaies.
En l’apercevant, le Nubien Ikesh n’éprouva aucune émotion. S’il voulait asseoir son autorité, Ouâsh ne devait pas changer de ligne de conduite.
— Enfin, te voilà ! M’as-tu ramené le fuyard ?
— J’ai été contraint de l’abattre.
— Tu me prives d’un plaisir, Ikesh !
— Désolé, seigneur, la situation ne me laissait pas le choix.
— J’espère que tes explications me satisferont.
Piti en saliva. Le conseiller du guide suprême n’appréciait guère le géant noir, craignant qu’il ne prît trop d’importance.
— Le fuyard a tenté de se réfugier dans un camp fortifié, probablement la capitale de Taureau. Ma flèche l’a foudroyé avant qu’il n’en franchisse le seuil.
Ouâsh fronça les sourcils.
— Un camp fortifié… De quelle taille ?
— Énorme, et les palissades culminent à une hauteur impressionnante. De là-haut, les archers atteignent une belle distance. Si mon commando avait attaqué, il aurait été exterminé. L’essentiel était de vous avertir.
— Exact, Ikesh, je te félicite.
Piti avala sa déception.
— Ainsi, tu aurais déniché le centre de la résistance. Excellent ! Démanteler l’ultime bastion de Taureau achèvera notre conquête du Nord. En route.
Au passage, Ouâsh cracha sur la dépouille de la paysanne martyrisée.
*
Au sein de la capitale de Taureau, c’était le branle-bas de combat. Certes, l’avant-garde libyenne avait battu en retraite, mais le commandant de la place forte ne se faisait aucune illusion. Elle allait prévenir son chef et, d’ici peu, l’armée des envahisseurs lancerait un assaut massif.
Quantité de réfugiés, vieillards, femmes, enfants et blessés avaient trouvé un refuge précaire. Les réserves de nourriture ne tarderaient pas à s’amenuiser, il serait bientôt impossible de s’aventurer à l’extérieur de l’enceinte. Et les archers ne devraient tirer qu’à coup sûr, afin d’économiser les flèches.
Composée de guerriers formés à bonne école, la garnison saurait s’opposer à l’ennemi. Combien de temps tiendrait-elle ? L’envahisseur possédait l’avantage du nombre et, d’après les rescapés, sa férocité ne connaissait pas de limites.
Seule chance de survie : le retour de Taureau et de ses troupes. À ce sujet, hélas ! le commandant ne disposait pas d’informations, et il n’avait qu’une seule consigne à respecter : garder sa position.
D’ores et déjà, il avait imposé un strict rationnement et disposé des guetteurs en permanence. Une vingtaine de vaches, rapatriées en urgence, offriraient un lait précieux jusqu’à épuisement du fourrage. Ensuite, elles comme les bœufs gras fourniraient de la viande.
Le commandant vérifia que la grande porte d’accès avait été consolidée selon ses directives.
— Nous protégerez-vous de ces bandits ? demanda un vieillard d’une voix grelottante.
— Sois sans crainte, nos palissades sont infranchissables. Les Libyens s’y casseront les dents.
Le commandant ne s’était pas autorisé à occuper les appartements de Taureau, composés de plusieurs pièces en enfilade à l’intérieur d’une vaste hutte. Peut-être la guerre des clans, au Sud, serait-elle de courte durée. En ce cas, la colère du puissant maître du Nord serait dévastatrice, et les barbares fuiraient en désordre.
— Les voilà, annonça un guetteur.
Le commandant grimpa quatre à quatre l’escalier menant au sommet des remparts.
Et ce qu’il vit l’effraya.
À l’orée du terrain dégagé où trônait le camp fortifié, des milliers de soldats libyens.
— On ne croyait pas qu’ils seraient aussi nombreux, balbutia le guetteur.
— On tiendra, promit le commandant. Archers, ne tirez que sur mon ordre.
À l’évidence, un seul assaut suffirait ; une vague de cette ampleur submergerait les défenseurs.
Ouâsh patienta, heureux de voir la peur s’installer chez les assiégés. Elle rendrait les tirs moins précis et minerait le désir de résister.
Le guide suprême leva le bras, une première ligne s’élança.
Contrairement aux prévisions du chef des Libyens, les bras des archers égyptiens ne tremblèrent pas, et la quasi-totalité de leurs flèches touchèrent leurs cibles.
Irrité, Ouâsh envoya à l’attaque une meute hurlante qu’encourageait Ikesh. Beaucoup tomberaient, mais la majorité parviendrait jusqu’à la palissade.
La grande porte s’entrouvrit.
Apparut un taureau colossal, brun-rouge. De sa patte antérieure gauche, il gratta furieusement le sol avant de charger, tête baissée.
Ses cornes effectuèrent un ravage et le monstre sema la panique. Transperçant et piétinant, le taureau de combat désarticula l’adversaire. Ikesh tenta en vain de rameuter ses troupes, pressées de regagner un abri ; trois piques s’enfoncèrent dans les flancs de la bête, sans amoindrir sa férocité.
Après s’être acharné sur quelques blessés, il se campa fièrement au centre du champ de bataille et, calmé, regagna le camp retranché sous les acclamations des membres de son clan. Le commandant n’avait eu d’autre possibilité que d’utiliser la meilleure arme confiée par son seigneur.
*
Pour l’exemple, Ouâsh étrangla l’un de ses officiers, coupable d’avoir détalé lors de la charge du taureau sauvage. Les pertes étaient considérables, certains soldats frissonnaient encore d’effroi. Rassembler les égarés et reconstituer une armée digne de ce nom prendrait du temps.
— Toi, Ikesh, forme un bataillon capable d’éliminer cet animal. Notre prochain assaut sera le bon.
— Je vous le déconseille.
Le regard noir du guide suprême devint menaçant.
— Oserais-tu me dicter ma conduite ?
— Quand j’étais au service d’Éléphante et de Lion, j’ai constaté que les chefs de clan possédaient des pouvoirs surnaturels. Taureau a doté ce monstre d’une magie qui doit être brisée. En l’absence de son maître, quelqu’un entretient sa force ; il nous faut l’identifier afin de supprimer cet obstacle. Sinon, nos attaques échoueront.
Ouâsh ne prit pas l’avertissement à la légère.
— Et si ce magicien réside au cœur de la place forte ?
— Possible, seigneur. Mais il peut aussi animer le monstre de l’extérieur.
— Comment le saurons-nous ?
— En interrogeant les prisonniers et les esclaves, à ma manière. L’un d’eux nous fournira forcément un renseignement.
— Hâte-toi, Ikesh, ma patience ne sera pas infinie.
— Comptez sur moi, seigneur.
Cette trêve ne mécontentait pas le chef des Libyens. Elle servirait à restaurer la cohésion de ses troupes et à mieux les préparer pour franchir la dernière étape de la conquête du Nord.
Pas un des réfugiés du camp retranché ne survivrait.
Et Ouâsh transformerait en allié le magicien ennemi.
OceanofPDF.com