le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 2 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 2

 

 

En pénétrant sous terre, et en franchissant le seuil du temple des scarabées, le jeune Narmer tentait de triompher de la deuxième épreuve que lui imposait l’Ancêtre. Après avoir assimilé les qualités de la chouette, sa vision nocturne, sa capacité de faire silence et de descendre au plus profond de soi-même, il avait vécu nombre de transformations qu’évoquait le signe sacré du scarabée. Mais la traversée des ténèbres aurait-elle une fin heureuse ?

L’Ancêtre… Ce génie de l’autre monde présent parmi les humains afin de leur enseigner les paroles de puissance. À Narmer, seul rescapé du clan Coquillage massacré par un mystérieux prédateur qu’il s’était promis d’identifier, l’Ancêtre avait fixé un objectif impossible à atteindre : franchir sept étapes et acquérir sept forces de création pour connaître l’invisible et façonner un pays aimé des dieux.

L’entrée du sanctuaire disparut, la bouche du monde inférieur se referma.

Un monde obscur et glacé, peuplé de grouillements inquiétants et de chuchotements menaçants. Désormais, impossible de reculer et quelle direction prendre ? Perdu au sein de cette immensité étouffante, l’explorateur aurait pu mourir de peur ou perdre la raison.

La vision de la chouette ne suffisait pas, tant les ténèbres étaient épaisses ; elle lui permit cependant d’éviter un gouffre et d’apercevoir une multitude de galeries. Songeant à l’étoile à cinq branches que l’Ancêtre avait gravée dans la paume de sa main droite, Narmer l’ouvrit.

Un faisceau de lumière en jaillit.

Grâce à lui, il discerna les chemins sans issue, les parois aux roches aiguisées, les plafonds menaçant de s’écrouler.

Comment choisir la bonne direction ? Partir au hasard le conduirait à l’échec. Il ne disposait que d’une arme, dérisoire en de telles circonstances : le grand coquillage à sept appendices, emblème sacré de son clan dont il avait hérité.

Narmer le posa sur le sol.

La relique fut animée d’un lent mouvement de rotation, et son appendice majeur se pointa vers un couloir suintant d’humidité.

Au moment où le jeune homme s’y engagea, un éboulement se produisit derrière lui. S’il avait hésité davantage, il aurait été enseveli.

Et il revécut la tragédie qui avait bouleversé son existence de pêcheur, voué à couler des jours tranquilles dans les zones marécageuses du Nord. Une horde dévastait le village du clan Coquillage et tuait tous ses habitants, notamment son chef et la petite voyante dont la perspicacité lui avait sauvé la vie. Décidé à la venger, il espéra découvrir le visage de l’assassin. Mais ce ne furent qu’enchevêtrements d’ombres hurlantes, frappant et frappant encore.

L’une d’elles se jeta sur Narmer.

D’instinct, il lui opposa la lumière de l’étoile. Transpercé, le spectre se transforma en fumée noirâtre et nauséabonde. Le voyageur la traversa, ressentant l’âme du clan Coquillage et ses vertus le renforcer. Son peuple martyrisé n’était pas mort, il continuait à vivre en lui.

Le responsable du massacre s’enfuyait, ne laissant comme trace qu’un peigne en ivoire, orné de la figure stylisée d’une gazelle. En poursuivant son chemin, Narmer assista à une scène atroce. Entouré de ses impitoyables guerriers et de ses meutes de prédatrices, l’orgueilleux Lion, chef d’un clan conquérant, assassinait la belle et douce Gazelle. Désarmée, génie de la diplomatie, elle avait tout tenté pour empêcher la guerre. Avant d’expirer, elle sourit à Narmer. Il parcourut de nouveau le désert en compagnie de la jeune femme qui lui apprenait à choisir les bonnes pierres afin de réaliser un rêve : bâtir des sanctuaires à la gloire des divinités.

Et l’âme du clan Gazelle anima la démarche de Narmer, lui faisant entrevoir un monde harmonieux où ne s’appliquait pas la loi du plus fort. Lui donner naissance impliquait de vaincre les deux chefs décidés à conquérir le pays au prix d’un bain de sang, Lion et Crocodile. Alliés improbables, ils s’apprêtaient à détruire l’armée de Taureau et de Scorpion, immobilisée devant Nékhen, la cité sacrée du Sud. En refusant d’en ouvrir les portes, les Âmes à tête de faucon ne condamnaient-elles pas leurs protecteurs à périr ?

Une nouvelle tragédie se préparait.

Crocodile… Un tueur froid, à la tête de troupes redoutables et rusées ! N’était-ce pas lui, le briseur de paix, le destructeur du clan Coquillage, le manipulateur de l’ombre, le maître de la violence aveugle ? La volonté de combattre fit ressurgir Oryx, le chef d’un clan courageux et fier, mais coupable d’une faute fatale : avoir tenté de s’emparer d’Abydos, le territoire de Chacal. Oryx avait payé cette erreur de sa vie, incapable de résister à l’assaut de Lion, heureux de se débarrasser d’un rival.

La force d’Oryx anima les jambes de Narmer. Bondissant, il franchit un précipice et atteignit l’entrée d’une vaste galerie aux parois polies. Le coquillage confirma qu’il s’agissait de la bonne direction.

Au loin, le voyageur de dessous terre aperçut la vieille Éléphante, à la tête de son clan. Elle le guidait vers la savane du grand Sud, à l’abri des conflits qui déchiraient son ancien domaine. Sa mission accomplie, elle s’endormait à l’ombre d’un sycomore et ses yeux, remplis de bonté et d’intelligence, transmettaient à Narmer l’âme de son peuple. La sérénité d’Éléphante apaisa le cœur du jeune homme et lui permit de contrôler ses émotions. Avançant d’un pas décidé, il écarta des ombres torturées et admira l’envol d’une cigogne battant de ses larges ailes.

Coquillage, Gazelle, Oryx, Éléphante… Ces quatre chefs étaient morts et, selon la décision de l’Ancêtre, ils ressuscitaient en Narmer.

Mais la digne Cigogne, en dépit de son grand âge, était, elle, bien vivante !

Que signifiait cette apparition, sinon la nécessité de changer de monde, de quitter les ténèbres des défunts et de rejoindre la lumière ? Levant les yeux, Narmer distingua une trouée. De l’air frais l’enveloppa, une silhouette sortit de la pierre.

Celle de Neit, la prêtresse, dont il était tombé éperdument amoureux. Neit, demeurée dans le Nord qu’avaient attaqué les Libyens. Était-elle libre, prisonnière ou… morte ? À contempler la silhouette, Narmer fut persuadé que la jeune femme avait échappé aux envahisseurs. Sans doute se cachait-elle, avec l’espoir de rejoindre le Sud.

Il s’approcha, Neit disparut ; et le doute lui serra la gorge. Une vision de l’au-delà, ultime message d’une défunte… Non, puisqu’elle succédait à l’envol de Cigogne ! Le chemin du temple des scarabées ne mentait pas, les étapes du parcours révélaient la vérité.

Repérant du bout des doigts les aspérités de la roche, Narmer entama une longue et dangereuse ascension. Plus il s’élevait, moins il avait droit à l’erreur, car la chute serait mortelle.

La hargne d’Oryx et la prudence d’Éléphante… Narmer déploya les qualités nécessaires pour atteindre le sommet de ce boyau vertical. À proximité du but, une gueule de brute aux yeux exorbités poussa un cri strident et le menaça de ses dents pointues. Surpris, le grimpeur lâcha prise ; se tenant à la paroi de la main gauche, il frappa le monstre de son poing droit.

Aussitôt, le bec d’un immense pélican perça le crâne du gardien de l’orifice marquant le terme du monde nocturne. Le péril écarté, Narmer se retrouva face à l’oiseau au plumage lumineux qui libérait la course de la barque solaire à travers les étendues célestes.

Le bec du pélican s’ouvrit largement.

Comme il n’existait pas d’autre issue, le voyageur y pénétra, conscient qu’il connaissait peut-être ses derniers instants. L’ultime transformation ne consistait-elle pas à retourner au sein de l’océan sans limites d’où naissaient les multiples formes d’existence ?

Incarnation de la mère Ciel, le pélican mit au monde Narmer une nouvelle fois. Son enfant traversa son corps et sortit au jour, baigné de la lumière du soleil de l’aube, vainqueur des ténèbres.

Ébloui, tremblant, peinant à croire qu’il revoyait son pays, Narmer sentit le museau humide de son âne, Vent du Nord, lui toucher la main. Des larmes de joie emplissaient les yeux de l’animal.

La tête du quadrupède se posa sur l’épaule du rescapé de l’abîme qui le caressa longuement.

— Mon fidèle compagnon… Toi, tu ne trahiras jamais !

Seigneur d’Abydos, seuil de l’au-delà, le chef de clan Chacal s’approcha. Élancé, les yeux orange et vifs, il considéra le jeune homme avec étonnement.

— Tu es le premier humain à sortir vivant du temple des scarabées, observa-t-il. Suis-moi, l’Ancêtre t’attend.

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