le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 15 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 15

 

Pendant que Chacal psalmodiait la formule de l’ouverture de la bonne route, destinée aux âmes des justes, Narmer pointait le coquillage sacré aux sept appendices pointus en direction de Nékhen. Il tourna lentement et s’immobilisa face à une langue de terre surélevée où se tenaient des sentinelles armées de gourdins, à l’orée de la zone piégée. Suivant leur chef, sans le moindre bruit, les ânes se massèrent derrière Vent du Nord.

Grâce à la parfaite vision nocturne que lui avait conférée l’épreuve de la chouette, Narmer distingua les pieux plantés en biais, à l’extrémité pointue, destinés à entraver une attaque ; deux étaient écartés, laissant un passage.

— Ce n’est pas une erreur, jugea Chacal, mais un traquenard.

— Une fosse creusée juste après les pieux… Il faudra marcher à côté.

— Il ne s’agit pas du seul danger ; je redoute les tessons de poterie tranchants, plantés dans le sol.

— Les sentinelles ne sont pas nombreuses, observa Narmer ; plusieurs sommeillent.

— Si elles donnent l’alerte, nous serons submergés.

— Scorpion interviendra et nous facilitera la tâche.

Sceptique, Chacal s’étonnait de la confiance de Narmer. L’entreprise risquait de tourner au désastre, mais rejoindre ses ancêtres, les Âmes de Nékhen, était indispensable ; privé de leur aide, Taureau perdrait la guerre des clans. Vainqueurs, Lion et Crocodile imposeraient leur tyrannie, répandant mort et désolation ; Abydos elle-même serait détruite, et son clan disparaîtrait, comme ceux de Gazelle, d’Oryx et d’Éléphante. Aussi Chacal n’hésiterait-il pas à prendre un maximum de risques afin d’éviter ce cataclysme.

— Je vais m’approcher davantage et mieux apprécier les difficultés.

— Patientons, recommanda Narmer ; puisque le coquillage demeure stable, nous sommes au bon endroit.

*

— On devrait prévenir Taureau, préconisa le Vieux.

— Sûrement pas, objecta Scorpion ; il nous interdirait de tenter l’impossible.

— Ah, tu reconnais ta folie ! Cette belle lucidité ne t’incite-t-elle pas à renoncer ?

— Au contraire, j’aime ce genre de pari.

— C’est bien ma chance… Tomber sur un fou furieux ! Il est encore temps de renoncer et d’aller dormir.

— Ne gaspille pas ta salive.

— Et si ton ami n’est pas là ?

— J’ai ressenti sa présence.

— Et s’il se trouve au mauvais endroit, loin du débouché de ma piste ? Te guider n’aura servi à rien !

— Les pouvoirs de Narmer lui permettront de ne pas se tromper.

— Les pouvoirs, les pouvoirs… Ils ne le rendront pas plus fort qu’une armée entière !

— Ça vaut la peine de vérifier.

Atterré, le Vieux traîna les pieds jusqu’à la limite séparant le camp de Taureau de la zone piégée. Ultime espoir : que les gardes leur interdisent de la franchir.

De fait, un officier s’interposa.

— Halte !

— Tu ne me reconnais pas ?

— Scorpion… Où vas-tu ?

— Tournée d’inspection.

— En compagnie du Vieux ?

— On doit vérifier l’emplacement des pieux.

— En pleine nuit ?

— Connais-tu un meilleur moment pour échapper aux flèches ennemies ?

— As-tu l’accord de Taureau ?

— Évidemment ! Si tu en doutes, réveille-le.

L’officier n’avait pas envie de provoquer la colère de son chef.

— Mets tes archers en position, exigea Scorpion, et qu’ils tirent sur mon ordre.

— Sans voir leurs cibles ?

— Contente-toi d’obéir. En avant, le Vieux !

L’interpellé se concentra ; une seule erreur, et ce serait la catastrophe. Pourvu que sa mémoire ne lui fasse pas défaut…

D’abord, cinq grands pas l’amenant aux premiers tessons tranchants, soigneusement dissimulés ; ensuite, la première fosse à éviter en s’écartant sur la gauche et en revenant dans l’axe.

Calme, Scorpion le suivait.

Cinq nouveaux pas, une nouvelle fosse. Cette fois, il fallait s’écarter sur la droite avant de repartir à la perpendiculaire.

Et le pire restait à venir : une série de pieux profondément enfoncés, dont seules les pointes dépassaient, alternant avec des tessons tranchants. Un étroit chemin sinueux permettait de l’éviter. Nerveux, le Vieux l’emprunta en se remémorant le parcours exact.

Impassible, Scorpion l’imita.

Enfin, la bande de terrain dégagée, certes couverte de branchages, mais qui ne comportait pas de chausse-trappes.

Le Vieux se jeta à plat ventre, Scorpion le rejoignit.

— J’ai entendu deux sentinelles discuter, murmura-t-il. Si nous prenons la direction de l’ouest, on les évitera et on atteindra le désert.

— Aurais-tu l’intention de t’enfuir ?

— Ce ne serait pas une mauvaise idée.

— Nous sommes venus chercher Narmer, et tu nous guideras sur le chemin du retour au camp.

— On n’y arrivera jamais ! Où est-il, ton Narmer ?

— Regarde la lueur, là-bas.

À bonne distance, le coquillage sacré brillait au sommet d’une butte.

— Éliminons les sentinelles, décida Scorpion.

— À deux ? Inutile d’y songer !

— Tu comptes mal, l’ami, et tu oublies ma milice personnelle.

Le jeune homme délia la cordelette fermant un sac. Un jaillirent un couple d’énormes scorpions noirs et leur progéniture, d’assez jolie taille et d’une agressivité remarquable. Heureuse de se dégourdir, la meute silencieuse se dirigea à belle allure vers le poste de garde.

*

À l’instant où le coquillage cessa de briller, des hurlements brisèrent le calme de la nuit.

Piqués par le dard terminant la queue articulée du scorpion, les sentinelles cédèrent à la panique et s’éparpillèrent en tous sens.

— Allons-y ! s’écria Narmer, aussitôt suivi de Chacal, de Vent du Nord et des ânes disciplinés.

Les bras levés, Scorpion les aperçut.

— Suivons le Vieux et mettons nos pas dans les siens !

Le moment n’étant pas aux congratulations, les deux frères ne célébrèrent pas leurs retrouvailles et adoptèrent le rythme d’un guide qui pressa l’allure en espérant ne pas commettre un impair fatal.

Leur besogne achevée, les scorpions avaient rejoint l’abri du sac. Et la petite troupe aborda la zone dangereuse pendant que l’ennemi reprenait ses esprits.

Transpirant, les poumons en feu, les muscles tétanisés, nombre de sentinelles agonisaient.

— Des hommes et un troupeau d’ânes sont passés ! hurla un soldat qui croyait avoir rêvé.

— Les pieux les arrêteront, prédit un gradé. Tirons quand même des flèches !

L’une d’elles frôla la tempe du Vieux, incapable d’accélérer.

— À vous, mes archers ! ordonna la voix puissante de Scorpion.

Efficace, la riposte rassura les rescapés, proches du but. Évitant les ultimes pièges, ils arrivèrent indemnes au camp de Taureau ; intrigués par le remue-ménage, des soldats s’éveillaient, rejoignant leurs camarades venus assister à l’étonnant spectacle.

Le braiment de Vent du Nord alerta Narmer ; il retournait en arrière, à la rescousse d’un âne blessé, deux flèches fichées dans une patte, et ne parvenant plus à avancer.

— On s’en occupe ! lui promit-il.

Accompagné de plusieurs costauds, Scorpion aida Narmer à soulever le quadrupède, reconnaissant et docile.

Effaré d’avoir réussi, le Vieux reprenait son souffle ; fous de joie, les chacals entouraient leur chef, sain et sauf.

Enfin, Narmer et Scorpion se donnèrent l’accolade, conscients qu’ils bénéficiaient d’une sorte de miracle.

Les soldats s’écartèrent ; apparut Taureau, mal réveillé et de méchante humeur.

— J’attends des explications.

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