le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 43 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 43

 

 

— Les revoilà ! hurla l’éclaireur.

Pour la dixième fois, des hyènes attaquaient la colonne de rescapés qui se dirigeaient vers Nékhen. Irrité, le taureau sauvage grattait le sable de ses sabots ; les archers se mirent en position, de manière à protéger les civils.

D’ordinaire, une volée de flèches suffisait à repousser les prédateurs qui revenaient sans cesse, guettant le moindre signe de faiblesse. Les hyènes avaient déjà dévoré un bambin, éloigné de ses parents, égorgé une sentinelle endormie et tué un matamore croyant pouvoir les affronter seul.

— C’est anormal, dit le capitaine à Neit ; ces fauves sont plutôt craintifs, et n’attaquent que la nuit, de préférence des charognes !

— L’année des hyènes, elles sont habitées d’une fureur dévastatrice, rappela la prêtresse.

Une centaine de bêtes, les yeux fixes, empêchèrent la colonne d’avancer ; et leurs congénères commençaient à encercler leurs proies. Cette menace sema la panique, et le capitaine éprouva des difficultés à rétablir l’ordre.

— Chantez, tapez dans vos mains, faites un maximum de bruit ! ordonna-t-il.

Le vacarme demeura inopérant, et le rire des hyènes glaça le sang de leurs futures victimes. Les soldats eux-mêmes tremblaient à l’idée d’affronter des griffes et des crocs dont ils connaissaient l’horrible efficacité.

— Nous risquons de succomber sous le nombre, murmura le capitaine, affolé.

Neit partageait cet avis. Avoir échappé aux Libyens, traversé le désert, et périr ainsi à proximité du but… Seule la déesse pouvait repousser la fatalité.

Écartant deux archers, la jeune femme sortit du groupe et s’avança à la rencontre de la meute.

— Reviens, supplia l’officier, elles vont te dévorer !

Neit interpella une énorme hyène, fort agitée.

— Toi, je connais ton nom ! Tu es la voleuse, et tu ne cherches qu’à égarer ton peuple. À cause du mal que tu répands, la déesse te châtiera.

Ôtant le tissu sacré, la prêtresse l’éleva à bout de bras et le tendit entre elle et le soleil.

Montrant leurs crocs, une dizaine de fauves s’approchèrent, prêts à bondir.

— Disparais, Voleuse, ou bien les flèches de la déesse t’abattront !

Feulant, la hyène s’élança.

Du tissu jaillirent deux traits de lumière entrecroisés qui transpercèrent le ventre de la meneuse. Tuée net, elle s’effondra, la langue pendante ; désemparée, sa meute se dispersa.

De nouveau recouverte de l’étoffe sainte, Neit exhorta la colonne à reprendre sa marche en avant.

Selon l’éclaireur, Nékhen n’était plus très loin.

*

Sachant qu’il s’agissait de sa dernière nuit, Taureau n’avait pas dormi, désireux de se remémorer les étapes de son existence et les belles heures de son clan. Il aurait préféré mourir chez lui, dans son domaine, en nommant son successeur, mais le destin en avait décidé autrement, et le puissant guerrier n’éprouvait pas de sentiment de révolte. Jusqu’au terme, il lutterait pour les siens et une juste cause.

Peinant à se mettre debout, il fut heureux d’accueillir Cigogne dont les onguents lui redonnaient vigueur et souplesse.

— Une folie… Scorpion commet une folie !

Taureau n’avait jamais vu la vieille dame aussi bouleversée.

— À la tête de sa milice, poursuivit-elle, il a ouvert la porte de la citadelle et attaque les Vanneaux, à un contre mille !

Taureau sortit de sa résidence et se heurta à Narmer.

— Scorpion nous a tous pris au dépourvu.

— C’est insensé, jugea le chef de clan ; pourquoi tient-il à se faire massacrer ?

— Nous n’avons plus le choix : imitons-le en attaquant du côté du fleuve, avec le gros de nos troupes. Si nous réussissons une percée, une partie des nôtres s’échappera.

Chacal et Cigogne acquiescèrent, Taureau céda.

*

À moitié soûl, le Vieux suivait son chef ; comme la réserve de vin était épuisée, inutile de continuer à vivre.

Maniant une massue en calcaire d’une dizaine de kilos que lui avait remise la veille le Maître du silex, Scorpion traçait un sillon sanglant dans les rangs des Vanneaux, surpris par la férocité de l’attaque. Frappant et frappant sans cesse, il frayait un chemin à ses meilleurs soldats, équipés de leurs amulettes et maniant, eux aussi, des massues.

Seul le Vieux se contentait d’une lance dont la pointe de silex pénétrait les chairs avec jubilation.

La surprise passée, l’adversaire commençait à se ressaisir, et des soldats de Lion vinrent porter main-forte aux Vanneaux. La milice de Scorpion subit ses premières pertes, et son chef faillit se trouver isolé.

— Attention, dans ton dos ! cria le Vieux en voyant une griffe prête à labourer la nuque du jeune guerrier.

Le réflexe de Scorpion fut salvateur ; il reprit sa marche meurtrière, rencontrant une opposition de plus en plus résolue.

— Nous sommes fichus, marmonna le Vieux, ils sont trop nombreux.

Se jetant à terre, il évita une autre griffe et se faufila entre les jambes de Vanneaux pour rejoindre Scorpion, campé au centre d’un cercle menaçant. Coupé de ses hommes, il tenait encore à distance ceux qui rêvaient de l’abattre.

— Je t’ai prouvé ma valeur, clama-t-il, les yeux au ciel ; tiens ta promesse !

Pensant que son patron était devenu fou, le Vieux aperçut un petit nuage blanc grossir à une vitesse incroyable et se teinter de rouge ; en quelques secondes, il cacha le soleil et des éclairs jaillirent, brûlant des dizaines d’ennemis.

Le Vieux vacilla et tomba. Croyant d’abord à l’abus de vin, il vit les Vanneaux subir un sort identique, et Scorpion lui-même peinait à tenir debout. La terre tremblait, se fendillait, des crevasses s’ouvraient. Par centaines, des Vanneaux et des soldats de Lion furent engloutis.

Épouvanté, le Vieux s’accrocha à la jambe de Scorpion qui retint sa massue juste à temps. Le morceau de sol sur lequel ils se trouvaient fut épargné ; autour d’eux, des langues de feu montaient des profondeurs et transformaient les fuyards en torches.

Du côté du désert, Scorpion remportait une impossible victoire.

— On ne devrait pas rester ici, suggéra le Vieux.

— Tu as raison, allons aider Taureau !

*

La sortie de Taureau, à la tête de la totalité de ses forces, ne donnait pas de mauvais résultats. Archers et manieurs de frondes faisaient des ravages, et les taureaux de combat creusaient de larges brèches ; l’exemple du chef de clan galvanisait ses soldats, et l’on crut possible une percée décisive.

Et puis les reptiles lancèrent une contre-offensive. Sortant du fleuve en rangs serrés, les troupes de Crocodile déchiquetèrent l’avant-garde de Taureau, semant la terreur parmi des combattants pourtant aguerris.

Se rapprochant de son chef, le général Gros-Sourcils attendait le moment propice pour le frapper dans le dos ; quand il répandrait la nouvelle de sa mort, ce serait la débandade. Mais Narmer combattait aux côtés du Maître du silex et de Chasseur, et ne s’éloignait pas suffisamment du chef de clan.

Gueule ouverte, un monstre se précipita sur Taureau. Ses petits yeux fixaient sa proie avec avidité et, d’un coup de queue, il éventra deux fantassins protégeant leur maître.

Déjà rougies de sang, les dents acérées allaient broyer les mollets de Taureau lorsque Scorpion, d’un bond hallucinant, enfourcha le crocodile et, de coups répétés de sa massue, lui fracassa la tête.

— On ne recule pas ! ordonna le vainqueur, brandissant son arme.

Des soubresauts agitèrent le Nil, gênant le déploiement des reptiles ; côte à côte, Taureau et Scorpion enfoncèrent les lignes adverses. Piétinant les cadavres, ils contraignirent Crocodile à ordonner la retraite.

En proie à une exaltation qu’animait un feu invincible, Scorpion massacrait quiconque osait s’opposer à sa progression.

Haletant, couvert de sang, il s’arrêta quand sa massue frappa le vide.

Taureau peinait à reprendre son souffle, Narmer contemplait le champ de bataille, couvert de morts et de blessés. Les Vanneaux se dispersaient, les reptiles s’enfuyaient.

Hagard, Scorpion éprouvait une étrange souffrance ; exigeant son dû, l’animal de Seth dévorait son âme.

— Tu as gagné la bataille de Nékhen, lui dit le Vieux, assoiffé.

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