le feu du scorpion
Chapitre 27
Lorsque Cigogne sortit enfin de la chambre où reposait Taureau qu’elle tentait de soigner, malgré la gravité de sa blessure, la tristesse de son visage fit craindre le pire à Narmer, Scorpion, Chacal et Gros-Sourcils qui patientaient depuis des heures, attendant le diagnostic de la guérisseuse.
— Il n’a pas survécu ! déplora le général, les traits tirés.
— Taureau vivra, affirma Cigogne, mais sa guérison prendra du temps ; les griffes du crocodile ont profondément entaillé les chairs et, sans sa robuste constitution, il aurait succombé.
— Peut-il parler ? demanda Narmer.
— Il désire vous voir.
Le torse couvert de bandages, l’œil terne et le souffle court, le puissant chef de clan semblait proche du trépas.
— Avons-nous triomphé ? questionna-t-il.
— J’ai massacré bon nombre de Vanneaux, répondit Scorpion, et repoussé les troupes de Lion qui campent sur leurs positions ; la grande porte a été remise en place, et nos archers veillent.
— Les reptiles et les soldats de Crocodile furent contraints de se retirer, ajouta Narmer ; de part et d’autre, les pertes sont considérables. Nous avons restauré la partie des remparts qu’avaient détruite les assaillants et sommes à nouveau en sécurité.
— Taureau, ta percée s’est révélée décisive, précisa le général Gros-Sourcils, et ton courage a forcé l’admiration ! Grâce à toi, nous vaincrons.
— Méfions-nous des illusions, objecta Narmer ; l’adversaire n’est pas terrassé, et l’issue du combat demeure incertaine. La masse des Vanneaux reste impressionnante, et le coup d’éclat de Scorpion, au péril de sa vie, ne doit pas nous aveugler. Quant à Crocodile, il nous réserve forcément de mauvaises surprises. J’ai l’intention de creuser un fossé autour de Nékhen afin de retarder les prochains assauts, mais la tâche ne sera pas facile.
— Profitons du désarroi de l’ennemi, préconisa Gros-Sourcils, et attaquons ! La sortie massive de notre armée le surprendra et, sous mes ordres, elle anéantira les félons. Permets-moi de diriger cette grande offensive, Taureau, et la gloire t’en reviendra !
Le chef de clan incapable de combattre, le commandement serait logiquement attribué au général, officier expérimenté.
Le sabotage des armes ayant échoué, Gros-Sourcils avait décidé d’éliminer Taureau afin de prendre la tête des troupes et de les conduire au massacre ; Lion et Crocodile lui en sauraient gré, comme promis. Et la survie de Taureau présentait un avantage remarquable : le chef de clan en personne adouberait son successeur !
— Tu es un bon général, reconnut le blessé, et tu sais imposer la discipline ; cependant, cette guerre exige des qualités particulières. Jusqu’à mon rétablissement, Scorpion assurera le commandement de l’ensemble des soldats et tu lui obéiras ; Narmer, lui, s’occupera de consolider nos défenses et d’organiser le quotidien.
— L’inexpérience de Scorpion, sa jeunesse, sa…
— Il suffit ! trancha Taureau ; j’ai besoin de dormir.
*
Narmer procura à Cigogne du lait caillé et de l’argile que la guérisseuse utiliserait en pansement pour éviter la suppuration des plaies et hâter la cicatrisation ; Taureau avait perdu beaucoup de sang, mais nul organe vital n’ayant été gravement atteint, la vieille dame, en dépit de sa prudence, se voulait optimiste.
N’étant pas parvenu à trouver un témoin du drame, Narmer peinait à comprendre comment Taureau s’était fait surprendre ; par mesure de précaution, deux soldats d’élite garderaient sa chambre jour et nuit, et personne ne serait autorisé à y pénétrer en dehors de la réunion quotidienne du conseil de guerre regroupant Scorpion, Chacal, Cigogne, le général Gros-Sourcils et lui-même. Seule Cigogne, assurant de multiples soins, bénéficiait d’un libre accès.
Dirigée par Chacal, la cérémonie de deuil prenait fin. Les belligérants avaient observé une trêve afin d’enterrer leurs morts et, selon ses tristes prévisions, le chef de clan avait utilisé les étoffes provenant d’Abydos pour envelopper certaines dépouilles, notamment celles de ses fidèles sujets qui s’étaient battus avec un dévouement admirable ; deux taureaux sauvages avaient également succombé.
Utilisant un couteau rituel, Chacal avait symboliquement ouvert la bouche des défunts, reconnus « justes de voix » et aptes à parcourir les chemins de l’au-delà.
L’heure était maintenant aux réjouissances ; les rescapés méritaient un banquet bien arrosé. Pendant quelques heures, ils oublieraient l’affrontement passé et celui à venir ; et les chants joyeux hâteraient la guérison de Taureau. Dépité, Gros-Sourcils vida coupe sur coupe, de façon à effacer son échec momentané ; chacun croirait qu’il participait à la fête en toute sincérité.
À l’écart du brouhaha, Narmer s’approcha de Cigogne.
— As-tu dit la vérité à propos de Taureau ?
— En douterais-tu ?
— S’il mourait, le moral de l’armée s’effondrerait.
— Tu n’as pas tort.
— Aurais-tu menti pour éviter une démobilisation ?
— Non, Narmer ; je parviendrai à guérir Taureau, et il recouvrera sa force légendaire.
Soulagé, le jeune homme respira mieux ; néanmoins, une autre inquiétude l’oppressait.
— Mes messagères continuent à survoler le Nord, indiqua Cigogne ; elles ont vu des villages brûlés et des cohortes de déportés. La capitale de Taureau est intacte, le sanctuaire de Neit également ; mais pas trace de la prêtresse.
Brusquement, le vacarme s’interrompit.
Scorpion brandissait la lourde massue avec laquelle il avait fracassé le crâne de tant d’adversaires, et ce geste éteignit la liesse. Fallait-il déjà entamer un nouveau combat ?
— Rassurez-vous, clama-t-il, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer !
La curiosité fut éveillée, la nervosité se dissipa.
— Votre vaillance mérite récompense, estima le chef de l’armée. Un banquet, du vin et… le Vieux apporte votre surprise !
Pas peu fier d’être le point de mire, le serviteur de Scorpion s’avança, suivi d’une cinquantaine de jeunes femmes nues, reliées par une corde.
— Prise de guerre ! proclama Scorpion. Au lieu de tuer ces femelles Vanneaux, j’ai décidé de vous les offrir !
Une clameur salua cette déclaration.
Affolées, les malheureuses baissèrent la tête et tentèrent, en vain, de défaire leurs liens.
Sauf une.
Une grande brune arrogante, à la poitrine ferme et à la toison de jais ; semblant indifférente à son sort, elle méprisait ses futurs violeurs.
— Les officiers d’abord, décréta Scorpion ; ensuite, les hommes de troupe.
Des acclamations remercièrent le généreux donateur ; en un instant, il venait de conquérir des guerriers prêts à lui obéir aveuglément.
Scorpion coupa la corde et remit les proies à leurs prédateurs en rut.
— Toi, dit-il à la grande brune, approche.
Dédaigneuse, elle consentit à avancer d’un pas.
L’agrippant par le bras, Scorpion la plaqua contre lui.
— Je ne te plais pas ?
Elle lui cracha au visage.
Le Vieux étouffa un soupir d’indignation ; cette femelle allait beaucoup souffrir avant de réclamer la mort !
— Tu as du caractère… Ton nom ?
— Nageuse.
— As-tu conscience de la gravité de ton acte ?
— Si j’avais pu te crever les yeux et trancher ton sexe, je n’aurais pas hésité. Ainsi, mon peuple aurait été vengé.
— Toi, Nageuse, tu me plais ; à ta place, j’aurais réagi de la même manière. Nous partageons un désir identique : vivre, à n’importe quel prix !
L’argument fit vaciller les yeux noirs de la belle.
Scorpion n’eut pas à s’exprimer pour poser les conditions du pacte : ou bien elle devenait sa maîtresse, ou bien il la tuait, ne supportant pas qu’elle appartînt à une kyrielle de soldats.
De la paume de sa main, d’une douceur exquise, elle essuya le visage de son futur amant qui l’entraîna vers ses quartiers.
Fleur n’avait rien perdu de la scène. Folle de rage, elle bouscula des fantassins ivres, courut jusqu’à sa chambre et s’effondra en pleurs.
Le Vieux dodelina de la tête.
— De sérieux ennuis en perspective, marmonna-t-il.
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