le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 11 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 11

 

Après avoir fait l’amour à une Fleur avide de caresses, Scorpion avait quitté sa couche au milieu de la nuit. À l’exception des chacals de garde, sans cesse sur le qui-vive, le camp militaire dormait.

Silencieux et rapide, le jeune homme atteignit le pied de la muraille de Nékhen. Ne supportant plus cette attente interminable et l’indécision de Taureau, il avait décidé de s’introduire dans la ville sainte et de découvrir ce qui s’y passait. Affronter les Âmes de Bouto ne l’effrayait pas, et il était résolu à ouvrir lui-même la grande porte afin d’offrir à l’armée un refuge imprenable.

Au moment où Scorpion commençait son escalade, un bruit étrange l’alerta.

Un froissement d’ailes.

Levant la tête, il aperçut une cigogne en perdition, hésitant à se poser.

— Viens, lui dit-il, ne crains rien !

Rassuré, le grand oiseau parvint, au prix d’un vol chaotique, à descendre jusqu’à Scorpion qui le prit dans ses bras. Son front était couvert de sang, sa respiration haletante.

— Calme-toi, tu es en sécurité.

Il emmena la blessée auprès de sa cheffe de clan. Malgré son grand âge, Cigogne dormait peu ; voyageant au sein des cieux, son esprit demeurait en contact avec les barques divines parcourant de merveilleux paysages. Elle rêvait du temps où les clans, respectant leur pacte, vivaient en paix. Nostalgie inutile, puisqu’une ère nouvelle était née ; mais ne serait-elle pas celle du malheur et de la violence aveugle ?

À la vue de sa messagère, elle oublia sa désespérance et devint une guérisseuse efficace, aux gestes précis.

— Je la sauverai, affirma-t-elle.

Scorpion considéra Cigogne d’un autre œil. Contrairement aux apparences, l’aïeule disposait d’une énergie insoupçonnée qu’elle savait mobiliser en cas d’urgence.

— Qu’a-t-elle à dire ?

— Ne sois pas si pressé, Scorpion ; cette héroïne doit d’abord être soignée et réconfortée. Quand elle sera en état de parler, je l’écouterai.

Le jeune homme avala cette vexation ; l’oiseau était peut-être porteur d’informations essentielles. Et seule la vieille Cigogne parlait sa langue.

L’attente fut exaspérante.

Enfin, la cheffe de clan sortit de sa tente.

— Ma messagère est sauvée ; après quelques jours de repos, elle volera de nouveau.

— Qu’a-t-elle vu ?

— Je dois ces révélations à Taureau, ne crois-tu pas ?

— À cette heure, il dort !

— Je m’autorise à le déranger. Tu peux m’accompagner.

Scorpion refréna son irritation ; défier la vieille dame, vénérée de tous, ne lui procurerait aucun avantage.

La hutte de Taureau était étroitement gardée par des chacals et des soldats armés de gourdins. À la vue de la guérisseuse au long visage, ils s’inclinèrent.

— Va réveiller ton maître, ordonna-t-elle à un officier.

— Il sera mécontent, très mécontent…

— Urgent et important.

Taureau avait le sommeil lourd et détestait être importuné. Quand Cigogne et Scorpion furent admis à pénétrer dans son antre, le corpulent personnage ne cachait pas sa méchante humeur.

— Que se passe-t-il ?

— L’une de mes messagères vient de rentrer du Nord.

— Ah… De bonnes nouvelles ?

— Fort mauvaises. Les Libyens ont envahi la quasi-totalité de ton territoire, seule ta capitale fortifiée résiste.

Taureau ne parut pas inquiet.

— Les barbares ne parviendront jamais à s’en emparer ! Ma garnison dispose d’une arme décisive qui les dispersera.

— Le monstre que la prêtresse de Neit anime magiquement, précisa Cigogne ; si les Libyens la font prisonnière, ton taureau ne sera plus invincible.

— La prêtresse saura se défendre !

— Puisse la déesse la protéger… Ma messagère m’a également appris que la ville sainte de Bouto est intacte, entourée d’une muraille de brouillard.

— Les Âmes de Bouto résisteront aux envahisseurs, affirma Taureau.

— Leur puissance n’ira-t-elle pas en s’amoindrissant ? s’inquiéta Cigogne. Isolées, attaquées, elles quitteront notre terre.

— Nous n’en sommes pas là !

La vieille dame esquissa un sourire.

— J’ai tout de même une nouvelle réjouissante : ma messagère a survolé Chacal, Narmer, Vent du Nord et un troupeau d’ânes. Ils traversaient le désert et ne se trouvaient qu’à une journée de marche de Nékhen.

— Fabuleux ! s’exclama Taureau ; ils sont porteurs de la magie d’Abydos qui nous donnera la victoire. J’ai eu raison de me montrer patient.

— Je ne partage pas ton optimisme, objecta Scorpion.

— Aurais-tu préféré la mort de ton ami ?

Le regard noir du jeune homme devint hargneux.

— As-tu bien conscience de notre situation ? Nous sommes encerclés, traverser les lignes adverses est impossible ! Narmer et Chacal crèveront de soif dans le désert ou seront transpercés par les flèches ennemies. Une seule solution pour leur porter secours : lancer une grande offensive et briser le dispositif adverse.

Comme Taureau réfléchissait, Scorpion eut l’espoir qu’il accepterait enfin ses arguments et sortirait de sa léthargie.

— Hors de question. Moi, le chef de l’armée, je n’engagerai pas le combat avant la décision des Âmes de Nékhen ; soit elles nous ouvrent les portes de la ville et nous disposerons d’une base stratégique, soit elles nous rejettent et j’agirai en conséquence.

— Condamnes-tu à mort Chacal et Narmer ?

— Contrôle tes paroles !

— Toi, regarde la réalité en face. Si nous restons inactifs, ils n’ont aucune chance de nous rejoindre.

— Chacal est un chef de clan, il tracera un chemin.

— Utopie ! Sans notre intervention, échec assuré.

La grogne de Taureau monta.

— Propose-moi une solution acceptable, Scorpion, et je l’étudierai.

Le front haut, le jeune guerrier se retira.

*

Vent du Nord s’immobilisa, sa troupe l’imita. Chacal huma longuement l’air ambiant.

— Nous ne sommes pas suivis, jugea-t-il, et nous approchons de Nékhen. Progresser nous mettra à portée des guetteurs adverses ; je redoute surtout les lionnes en chasse. Elles savent masquer leur odeur en utilisant les vents.

— Si l’armée de Taureau est bloquée et encerclée devant Nékhen, comment rejoindrons-nous les nôtres ?

— La tâche s’annonce périlleuse.

— Veux-tu dire… impossible ?

— Je vais m’assurer de l’ampleur des difficultés.

— De quelle manière ? s’inquiéta Narmer.

— Reste ici en sécurité, avec les ânes ; moi, je m’approcherai au plus près de l’ennemi et tâcherai de déceler un passage.

— Trop risqué, Chacal !

— C’est ma responsabilité de chef de clan. Si je ne suis pas de retour dans deux nuits, regagne Abydos ; peut-être l’Ancêtre t’indiquera-t-il un nouveau chemin. Crois-moi, il n’existe pas d’autre stratégie.

Narmer ne chercha pas à convaincre Chacal de renoncer. En le regardant s’éloigner, léger et rapide, il garda espoir.

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