le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 49 sur 62

Pages du PDF

le feu du scorpion

Chapitre 49

 

 

Les habitants de ce pays misérable ne pouvaient imaginer la rapidité des bateaux sumériens, et l’attaque-surprise se déroulait comme prévu, sous les regards des deux chefs de clan qui n’avaient pas conclu de nouvel accord et entendaient, chacun de son côté, tirer profit d’un éventuel succès des envahisseurs.

À la tête de milliers de Vanneaux sortis de leurs cachettes et rassemblés à proximité, Lion ne prendrait pas le moindre risque et attendrait la défaite de Taureau pour porter le coup de grâce ; soigneusement dissimulés dans les hautes herbes, Crocodile et ses soldats d’élite adoptaient la même stratégie, croyant utiliser Enki.

En réalité, c’était le général sumérien qui les manipulait ; certes, il aurait à sacrifier une première vague d’assaut afin de convaincre ces faux alliés d’intervenir, mais cette manœuvre assurerait la victoire qu’il saurait ensuite exploiter.

Nul ne prévoyait la puissance dévastatrice de ses armes ; en maniant le cuivre et l’étain, les forgerons sumériens avaient obtenu un matériau d’une résistance remarquable, le bronze. Boucliers, épées, pointes de lances et de flèches… Les soldats d’Enki terrasseraient aisément des adversaires réduits à l’emploi du silex. De plus, la taille de leurs arcs et la portée de leurs traits leur assuraient un avantage décisif.

Rendant grâce à la Grande Déesse de l’avoir amené jusqu’ici, Enki songea aux braves qui rejoindraient le domaine des trépassés, froid et obscur, peuplé d’ombres languissantes ; redonner un pays aux rescapés du déluge était à ce prix.

Tirant depuis leurs bateaux, hors de portée de l’ennemi, les Sumériens abattirent nombre d’archers ; en tombant des créneaux, ils percèrent les branchages et les couches de sable recouvrant les fosses creusées au pied des remparts.

Du côté du désert, les envahisseurs connurent un succès identique ; protégés par des volées de flèches dégarnissant les rangs des défenseurs et les empêchant de riposter, les assaillants repérèrent les pièges et tracèrent des chemins permettant de les éviter. Bientôt, ils atteindraient la grande porte et parviendraient à l’enfoncer.

— C’est le moment, suggéra Mollasson à Lion ; les Vanneaux sont prêts à déferler. Vorace et moi transmettrons vos ordres.

Secouant sa crinière, le chef de clan ne résista pas à l’envie de prendre sa revanche. Cette fois, Taureau allait connaître une défaite définitive.

— À l’attaque, décida-t-il.

*

En retirant la flèche de la poitrine de Chasseur, Scorpion contempla un matériau inconnu, responsable de l’anéantissement de ses archers d’élite, morts ou gravement blessés. Impossible d’opposer une parade à la précision et à l’intensité des tirs adverses ; jonchés de cadavres, les remparts ne formaient plus qu’une défense muette, et la prise de Nékhen s’annonçait inévitable.

Quand la meute hurlante des Vanneaux s’élança, l’issue de l’assaut ne fit plus aucun doute.

— Enfuis-toi, sauve ta vie, recommanda Chasseur dont la vue se brouillait.

— Je t’emmène.

— Inutile de te charger d’une dépouille… J’ai été heureux de te rencontrer et de te servir.

Un flot de sang jaillit de la bouche de Chasseur, il se cramponna au bras de Scorpion, émit un soupir de souffrance et rendit l’âme.

Furieux de n’avoir pas eu le temps de se charger d’énergie auprès de l’animal de Seth, Scorpion brandit le poing vers le ciel.

— Donne-moi au moins la force de sortir de cette prison !

Descendant des remparts, Scorpion massa des fantassins derrière la grande porte qui commençait à céder. À l’intérieur de la cité, la panique se propageait ; et du côté du fleuve, les Sumériens apportaient des échelles qu’ils dresseraient contre les murs. Après avoir détruit les bacs de Taureau et leurs équipages, proies des reptiles de Crocodile, ils ne rencontraient pas d’opposition.

S’agrippant à son couteau, le Vieux regrettait de ne pas être complètement ivre ; qu’elle prît la forme d’une flèche ou du piétinement des Vanneaux, la fin ne serait pas douce.

Entouré de ses derniers taureaux de combat, protégeant la vieille Cigogne qui refusait de partir, le chef de clan rassemblait ses sujets, assisté de Narmer. Abasourdi, le Maître du silex tâtait les pointes de bronze. Et Neit implorait la déesse de ne pas abandonner ses enfants.

— Toute résistance est inutile, déclara Scorpion ; notre unique chance de survie consiste à quitter Nékhen.

— Ne songeons pas à la grande porte, constata Narmer ; la direction du Nil nous étant interdite, perçons le mur et tentons une sortie. Là, l’ennemi ne devrait pas nous attendre.

Taureau approuva, les soldats se mirent à l’ouvrage, frappant à coups de massue ; et les cornes des quadrupèdes élargirent la trouée. Le mâle brun-rouge s’élança le premier, suivi du chef de clan, de Scorpion et de l’ensemble des habitants de Nékhen, au moment où les premiers Sumériens arrivaient au sommet des remparts. La masse des Vanneaux venait d’enfoncer la grande porte, et Lion leva les bras, au comble de l’exaltation.

Gros-Sourcils était désemparé. Non seulement il n’avait pas réussi à supprimer Taureau, mais encore son plan initial volait en éclats ; son crime accompli, il aurait commandé l’armée des vainqueurs, Lion et Crocodile, aujourd’hui séparés. Et l’intrusion des Sumériens lui brouillait l’esprit ; à qui se fier désormais, et quelle option adopter ? Les envahisseurs ignoraient son existence, lui ne connaissait pas leurs intentions, à l’issue de leur triomphe ; et Lion misait-il toujours sur le général ?

Incapable de trancher, Gros-Sourcils se laissa entraîner par la vague que provoquait le chef de son clan ; et il fut même contraint, comme les autres, de se battre pour préserver son existence.

Voyant Fleur affolée au point de quitter le groupe, Nageuse lui saisit le bras et la replaça dans le rang.

— Cours, ne cesse pas d’avancer ! Si tu t’arrêtes, tu mourras.

Reprenant son sang-froid, Fleur tenta de se rapprocher de Scorpion.

Lors de cette ruée vers la survie, hommes, femmes, enfants et animaux étaient mélangés ; le Vieux veillait sur la vache et le veau de Narmer, inséparables, et Vent du Nord, tête haute, entraînait ses compagnons.

Au début de la percée, Taureau crut à un succès presque facile ; exaltés, ivres de joie, criant et dansant, Sumériens et Vanneaux envahissaient la ville de Nékhen et recherchaient du butin. Ni Lion ni Enki ne pouvaient freiner cette liesse ; pourtant, le premier parvint à rameuter des fantassins équipés d’armes en forme de griffes auxquels se joignirent des Sumériens qui se trouvaient à l’extérieur de la cité.

Courroucée de voir s’échapper tant d’adversaires, la horde les poursuivit. Lançant leurs piques, les envahisseurs atteignirent l’arrière-garde de Taureau et brisèrent l’élan de son clan.

Gilgamesh eut le tort, en se tenant à l’écart, de croiser le chemin de ses compatriotes qui l’entraînèrent avec eux et lui confièrent un glaive ; exterminer les fuyards serait un bel exploit que le général Enki saurait récompenser.

Scorpion perçut le danger.

— Demande à Taureau de presser l’allure, dit-il à Narmer, et toi, maintiens la cohésion ; grâce au reste de ma milice, je vais vous protéger.

— Trop risqué, je…

— Tu le sais, il n’existe pas d’autre solution ; à bientôt, mon frère.

Les soldats désignés touchèrent leurs amulettes ; se joignit à eux le Maître du silex, à l’œil farouche, décidé à dissiper les derniers soupçons de Scorpion à son sujet.

— Nous n’en reviendrons pas, précisa le jeune guerrier.

— Quand tu me verras tuer des Vanneaux, je regagnerai ta confiance.

Résigné, le Vieux demeura auprès de son seigneur ; jusqu’au bout, il tenterait de lui éviter le pire. La jeunesse n’avait-elle pas besoin d’expérience ?

Le choc fut d’une violence inouïe.

Maniant sa massue à l’énorme tête de silex, Scorpion abattit une dizaine de Sumériens, surpris par une telle hargne ; impressionnés, les assaillants reculèrent. Mais un officier, entouré de Vanneaux surexcités, les remobilisa ; vu leur supériorité numérique, ils sortiraient vainqueurs de la mêlée. C’était sans compter avec la fureur ravageuse de Scorpion dont l’exemple rendait ses miliciens plus efficaces qu’ils ne l’avaient jamais été. Tenant sa promesse, le Maître du silex utilisait deux massues de belle taille afin d’éclaircir les rangs des Vanneaux.

L’officier comprit qu’il fallait supprimer le meneur de ces enragés ; se glissant derrière lui, il lui percerait les reins de son épée en bronze. Au départ du geste, le Vieux se jeta dans les jambes du Sumérien ; le coup mortel fut dévié, la lame épaisse entailla la jambe droite de Scorpion. Se retournant, il fracassa la tête de son agresseur et redressa le Vieux, étourdi.

La mort de leur supérieur désorganisa les assaillants ; et comme Scorpion, malgré sa blessure, continuait son massacre, les survivants se débandèrent.

— Ne me tuez pas, supplia une voix grelottante.

Regardant à ses pieds, Scorpion aperçut, sous deux cadavres, un Sumérien couvert de sang.

— Il est fichu, estima le Maître du silex, atteint au front et à la hanche ; je l’achève.

— Non, je vous en supplie ! Ce sang n’est pas le mien, je suis indemne !

— Pourquoi devrions-nous t’épargner ?

— Mon nom est Gilgamesh, je suis un proche du général Enki, et je vous fournirai de précieuses informations concernant mon peuple.

— Ne restons pas ici, préconisa le Vieux, encore brumeux ; l’ennemi pourrait revenir.

De la milice, il ne restait qu’une dizaine d’hommes, certains en piteux état.

Scorpion agrippa le Sumérien par ses longs cheveux et le remit debout.

— Tâche de nous être utile.

OceanofPDF.com