le feu du scorpion
Chapitre 58
Assis sur la berge, le garde sumérien épongea son front trempé de sueur, espérant que la relève ne tarderait pas.
Ce fut sa dernière pensée.
La lame en silex du couteau de Scorpion l’égorgea.
La voie libérée, les membres du commando se glissèrent dans le fleuve. Répartis en quatre groupes, ils nagèrent sous l’eau pour atteindre leurs objectifs, les bateaux sumériens. Cachée au sein des roseaux, Fleur attendait les éventuels survivants.
Scorpion se chargeait du navire amiral, Nageuse du plus gros bâtiment, servant au transport ; mille fois répétés, les gestes furent effectués avec rapidité et précision.
À cause de la canicule, la plupart des marins sommeillaient, et la surveillance était réduite au minimum ; qu’avaient à redouter les équipages ? Il ne subsistait qu’un groupuscule de résistants, terrés au fond du désert, que des patrouilles extermineraient tôt ou tard.
En bâillant, le préposé au contrôle de l’ancre traînait des pieds afin d’accomplir sa tâche : au moment où il se penchait, il vit la tête de Scorpion sortir de l’eau mais n’eut pas le temps de donner l’alerte, car un javelot lui transperça la gorge.
Suivant leur chef qui bondit sur le pont, les nageurs surprirent les Sumériens assoupis. Seul le capitaine, jaillissant hors de sa cabine, opposa une résistance ; de ses poings réunis, Scorpion lui brisa la nuque.
Le silence surprit les vainqueurs, maîtres du navire amiral.
— Bandez les arcs et tirez ! ordonna Scorpion.
Le bateau voisin faisait l’objet d’une lutte féroce : les archers remplirent un rôle décisif, éliminant les marins regroupés à la poupe. S’inspirant de cet exemple, les nageurs prirent à leur tour pour cibles les Sumériens du troisième bateau, menaçant de terrasser leurs adversaires.
Nageuse jouait de malchance. L’homme de proue avait repéré les assaillants à l’instant où ils sortaient du fleuve, et les marins, brutalement réveillés, s’étaient emparés de leurs piques aux lames de bronze. Le corps à corps s’engagea, d’une absolue férocité ; la Vanneau montra l’exemple, fouillant les chairs de son poignard, insensible aux multiples blessures que lui infligeaient les Sumériens. Ivre de fureur, ne songeant qu’à frapper, Nageuse percuta le capitaine qui tentait de se réfugier dans sa cabine ; affolé, il essaya d’étrangler cette femelle déchaînée. D’un coup de genou porté au menton, elle se dégagea et, de toutes ses forces, l’éventra.
Redoutant l’irruption d’un autre marin, elle se retourna.
Des cadavres entremêlés encombraient le pont ; Nageuse était l’unique survivante. Un voile noir obscurcit sa vue, elle se sentit soudain au bord du malaise. Ayant perdu beaucoup de sang, elle n’était plus en état de combattre. Les onguents que Cigogne avait confiés à Fleur fermeraient les plaies. La Vanneau plongea, l’eau calma les brûlures.
Scorpion et les siens livraient une lutte acharnée à bord du dernier bateau sumérien présentant encore une résistance ; une surprenante victoire se dessinait.
Heureuse, Nageuse atteignit la rive ; Fleur quitta l’abri des roseaux.
— Aide-moi, supplia la Vanneau, je suis épuisée.
Les yeux vides, Fleur brandit une lame de silex et perfora la poitrine de la rivale qui l’avait humiliée. Rageuse, elle la piétina.
Au même moment. Scorpion poussa un cri de triomphe d’une violence inouïe.
*
L’armée de Taureau avait belle allure ; au premier rang, les fantassins de Lion. Ayant retrouvé leur fierté, ils étaient pressés d’en découdre. Leur présence sema un vent de panique chez les Vanneaux disposés à l’ouest de la place forte ; des officiers sumériens peinèrent à rétablir la discipline.
— Cette masse est incapable de manœuvrer, jugea le chef de clan ; nous l’enfoncerons au centre et nous harcèlerons ses flancs. Les Vanneaux se marcheront dessus !
Le taureau brun-rouge, les naseaux fumants, se porta à la hauteur de son maître ; sur la tête du monstre se posa l’abeille de Neit, venue l’oindre du miel de la déesse.
Taureau caressa l’encolure de son meilleur guerrier.
— Cette bataille n’est peut-être pas perdue, Gros-Sourcils !
Malgré les admonestations des gradés, les Vanneaux peinaient à s’organiser, et des consignes contradictoires fusaient.
Le grand mâle brun-rouge ne résista pas à l’attrait du combat ; en s’élançant, il répandit une onde de frayeur. Les hurlements des premiers Vanneaux encornés provoquèrent la dislocation de leurs rangs.
Et Taureau s’engouffra dans la brèche.
*
Vent du Nord précédait Neit, portant l’étoffe sacrée de la déesse, et Narmer, une jarre de vin.
Des soldats sumériens les encadrèrent.
— Laissez-nous passer, ordonna la prêtresse ; nous apportons des offrandes au général Enki.
Un âne et un couple désarmé… Un gradé accepta de prévenir le chef suprême qui finissait d’inspecter les locaux réservés à sa garde rapprochée. Intrigué, Enki, accompagné de deux lionnes enchaînées, accepta d’écouter ces solliciteurs.
Et la grande porte de Nékhen s’entrouvrit.
Les fauves feulèrent, Vent du Nord s’immobilisa ; Neit et Narmer s’inclinèrent, respectueux.
La beauté de la femme éblouit Enki.
— Ton nom ?
— Je suis la prêtresse de la déesse Neit et je te présente cette étoffe en signe de soumission des derniers résistants ; mon serviteur, afin d’honorer ta grandeur, t’apporte cette jarre de vin. Cet âne vigoureux t’appartient, lui aussi.
Enki tourna autour du trio.
Était-ce la fin du conflit et la reconnaissance de sa victoire ?
— Quand les rebelles se rendront-ils ? interrogea le général.
— Si tu leur accordes la vie sauve et si tu leur permets de travailler pour toi, ils déposeront les armes aujourd’hui même.
— Accordé.
Dès que la colonne des vaincus approcherait de Nékhen, Enki ordonnerait de les massacrer.
— Toi, dit-il à Narmer, bois un peu de ce vin.
Le jeune homme obéit sans hésitation et s’accorda une belle rasade ; ce comportement rassura le Sumérien, craignant d’être empoisonné. Ce couple inoffensif venait bien lui signifier la reddition de l’ennemi ; il offrirait le garçon à ses lionnes et la fille à ses officiers.
Tête basse, portant l’étoffe à bout de bras, Neit gardait une attitude soumise.
Narmer comprit pourquoi le général était un adversaire redoutable. Froid, méfiant, déterminé, il ne laissait rien au hasard ; en lui, toute joie s’était éteinte et le désir de domination, à n’importe quel prix, brûlait son âme.
Le moment décisif approchait. D’un geste, Enki pouvait décréter la mort des porteurs d’offrandes ; mais il commit l’erreur qu’escomptait la prêtresse.
— En dépit du talent de nos tisserands, je n’avais jamais contemplé une étoffe d’un tel raffinement ; remets-la-moi, jeune fille.
À peine les doigts du Sumérien commettaient-ils le sacrilège de toucher l’étoffe de la déesse qu’en jaillirent des rayons rouges en forme de flèches croisées qui lui transpercèrent le buste.
Stupéfait, Enki eut la force de brandir son épée, avec l’intention de décapiter cette magicienne, occupée à recueillir la précieuse étoffe.
Abattant la lourde jarre, Narmer acheva le conquérant.
Éberlués, les gardes s’empressèrent de détacher les lionnes ; au lieu de s’enfuir, le jeune homme s’avança vers elles.
— Reconnaissez-moi, je suis votre maître ! En moi survit l’esprit de Lion, le chef de votre clan ! En m’obéissant, vous continuerez à le servir.
Gueules ouvertes, griffes sorties, regards furieux, les lionnes se disposèrent de part et d’autre de Narmer, se dressèrent et posèrent leurs pattes sur ses épaules, se gardant de le blesser.
— C’est lui le maître des animaux, s’exclama un officier sumérien, il a terrassé Enki ! Rendons-nous ou bien les fauves nous massacreront !
L’un de ses collègues refusa d’écouter l’avertissement et fonça, lance pointée en direction de Narmer ; d’un seul bond, les lionnes brisèrent sa course, et le lacérèrent avant de revenir auprès de leur seigneur.
Les soldats jetèrent leurs armes et se tassèrent dans un coin de la forteresse, redoutant la colère du mage, incarnation du dieu suprême.
Narmer interpella l’officier qui avait reconnu la défaite des Sumériens.
— Où Enki a-t-il dissimulé le vase maléfique ?
— À l’intérieur de la grande tombe décorée… Personne ne peut y toucher !
— Je vais le briser et j’en piétinerai les fragments devant vous tous.
Laissant les prisonniers sous la surveillance des lionnes, Narmer et Neit forcèrent la porte de la sépulture, marquée au sceau d’Enki.
L’atmosphère était presque irrespirable, un halo jaunâtre empêchait de distinguer les parois.
— Cet endroit est dangereux, jugea la prêtresse.
— Si nous ne détruisons pas le vase, cette victoire ne sera qu’un trompe-l’œil, et la malédiction d’Enki aura survécu à sa mort.
— Ce que je ressens est effroyable… Le général a capté la violence des ténèbres ! Il ne souhaitait pas le bonheur de son peuple, mais sa destruction et celle de notre pays. Nul ne devait lui survivre. Seule l’étoffe sacrée réussira peut-être à supprimer les émanations de cette bouche d’enfer.
— À moi de repérer le vase ; ensuite, tu agiras.
— Trop risqué ! Ce brouillard t’asphyxiera et…
Narmer s’était déjà élancé. Vite, le souffle lui manqua, et sa vue se brouilla ; faisant appel aux capacités de la chouette dont il avait hérité lors de sa première épreuve, il réussit à distinguer le réceptacle des forces démoniaques.
— Ici ! cria-t-il en levant le bras, avant de perdre connaissance.
Traversant à grandes enjambées l’espace embrumé et bloquant sa respiration, Neit parvint au but et enveloppa le vase orné d’une bouche tordue et d’yeux globuleux, disposés à des hauteurs différentes. Une vapeur malodorante s’en dégagea, le halo se dissipa, la jeune femme respira normalement.
Narmer gisait, inconscient.
— Reviens, supplia-t-elle, reviens-moi !
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