le feu du scorpion
Chapitre 3
Abydos(1) avait été « la Montagne de l’Éléphant » avant de devenir le territoire de Chacal, chef d’un clan hostile à la guerre et préoccupé d’accomplir les rites envers les défunts reconnus « justes de voix ». Connaissant les secrets des routes de l’autre monde et de leurs impitoyables gardiens, Chacal comptait les cœurs, jugeait les humains et guidait les êtres de rectitude.
Le maître d’Abydos ne possédait-il pas la clé de l’immortalité qu’abritait un coffre aux pouvoirs redoutables que lui seul pouvait manipuler ? Désirant assurer la pérennité de son clan, Oryx avait vainement tenté de s’emparer du territoire sacré. Modestes mais braves, les troupes de Chacal étaient parvenues à repousser les guerriers du désert.
Après le début de la guerre des clans, Lion avait envoyé un commando chargé de prendre possession du site laissé à l’abandon, Chacal et les siens ayant rejoint l’armée de Taureau. Narmer passa près des cadavres de lionnes et de soldats, abattus par le rayonnement de l’Ancêtre.
Immense, vêtu d’un long manteau, la tête couverte d’un masque triangulaire, la pointe en haut, il fixa le jeune homme de ses yeux de perles blanches.
À la fois terrifié et fasciné, Narmer s’agenouilla.
— Tu as franchi les épreuves de la chouette et du scarabée, admit l’Ancêtre d’une voix si profonde et si puissante qu’elle faisait trembler la terre. Que t’a révélé le temple des profondeurs ?
Narmer relata ses visions.
— Dépositaire de l’âme des clans disparus, reprit l’Ancêtre, tu dois à présent mener le grand combat, car l’heure n’est plus à la paix. L’assassinat de Gazelle a éteint tout espoir de négociation avec Lion, Crocodile et leurs alliés, les Vanneaux. En cas de triomphe de cette coalition, le pays entier sera maudit et calciné, privé d’ancêtres. Es-tu décidé à te battre, au péril de ta vie ?
— Je le suis.
— La troisième étape consiste à terrasser les Vanneaux et à maîtriser ce qui constitue leur force : l’effet de masse. Tu apprendras à l’utiliser sans en devenir esclave, et tu distingueras la connaissance du savoir. La première t’offrira l’intuition créatrice et l’accès au monde des dieux, le second les moyens d’agir. Ne mésestime pas les Vanneaux ; ils paraissent faibles, lâches, divisés, mais leur nombre et leur capacité de trahison sont de véritables dangers. Au service de Lion et de Crocodile, ils formeront une vague inquiétante et une foule meurtrière. S’y opposer ne sera pas facile, l’issue du combat apparaît incertaine. Persistes-tu à vouloir le mener ?
— Je persiste.
— Nul humain n’avait réussi à percer les ténèbres du temple du scarabée et à ressortir au jour. Cependant, ne crois pas avoir éprouvé toutes les formes de peur et de désespoir. En essayant de franchir la troisième étape et de vaincre les Vanneaux, tu subiras bien pire. Courage et détermination ne suffiront pas.
— Ne m’avez-vous pas révélé les formules de puissance, l’esprit des clans défunts ne continuera-t-il pas à m’animer ? Je n’ai qu’une hâte : rejoindre Taureau et mon ami Scorpion à Nékhen, combattre et triompher ! Grâce à vous, je les mettrai en garde contre les Vanneaux.
— Ouvre ta main droite.
Narmer s’exécuta.
— L’étoile à cinq branches y est définitivement gravée, affirma l’Ancêtre. Elle te relie à la porte du ciel et te permettra de parcourir le chemin du mystère. Mais la puissance des forces destructrices décidées à ravager ce pays est d’une telle intensité que le soleil et les étoiles sont peut-être condamnés à disparaître.
Une crainte douloureuse envahit Narmer, sans lui ôter l’envie de lutter. En le rendant lucide, l’Ancêtre lui donnait l’énergie.
Et il osa lui poser la question qui le hantait :
— J’ai vu la silhouette et le visage de la prêtresse de Neit. Est-elle… vivante ?
Une timide lueur sembla animer le regard de pierre de l’Ancêtre, et sa tête s’inclina.
— N’agis pas de manière désordonnée, exigea-t-il. Affronter l’adversaire est ton premier devoir, lié à la préservation d’Abydos. Rien ne renaîtra si ce domaine sacré tombe aux mains de l’ennemi.
— Ne veillez-vous pas sur ce sanctuaire ?
— Sois attentif aux paroles de Chacal, il te dictera ta conduite.
Une lumière aveuglante enveloppa l’Ancêtre, contraignant Narmer à s’éloigner.
— Ne restons pas ici, lui recommanda Chacal.
En compagnie de Vent du Nord, ils marchèrent vers une dune dont le flanc était sillonné de traces en zigzag trahissant le passage de serpents de belle taille.
— Grave cet endroit dans ta mémoire, ordonna le chef de clan.
Narmer regarda autour de lui, prenant plusieurs points de repère, notamment la chapelle principale du site et les tombes des chacals.
— Je ne l’oublierai pas, promit-il.
Chacal se mit à creuser. Gestes précis, rythme soutenu, effort maîtrisé… Apparut le coffre mystérieux contenant la puissance divine démembrée et reconstituée.
— Nulle relique n’est plus précieuse, Narmer ; elle seule incarne le passage de la mort à la vie. Jamais elle ne quittera Abydos que mon peuple et moi sommes momentanément obligés d’abandonner afin de lutter aux côtés de Taureau. Si nous disparaissons, tu sauras où trouver le coffre ; et si tu disparais, le pays sera livré aux forces du Mal.
— N’es-tu pas le seul à pouvoir le manier sans être dévoré par les flammes ?
Chacal eut un léger sourire.
— Une étoile n’a-t-elle pas été gravée dans ta main ? Touche le coffre mystérieux.
Crispé, Narmer obéit.
Le bois était brûlant, mais ne lui infligeait pas de blessure.
— Enfouis-le toi-même.
Le sable recouvrit le trésor.
— Reverra-t-il le jour ? s’interrogea Chacal. Au moins, il échappera à la folie des destructeurs.
Narmer ressentit la tristesse du chef de clan qui aurait souhaité vivre en paix et célébrer des rites. La guerre l’obligeait à emprunter un autre chemin et à rejoindre son peuple, exilé à Nékhen.
— Nous ne voyagerons pas les mains vides, annonça Chacal.
Intrigué, Narmer le suivit jusqu’à une chapelle annexe ; le maître des lieux en ôta les verrous de bois. À l’intérieur, des dizaines de corbeilles et des étoffes soigneusement pliées.
— Beaucoup d’animaux et d’hommes vont mourir lors des combats, prédit Chacal, et nous devrons les inhumer dignement. C’est pourquoi ce matériel nous sera indispensable.
— Comment le transporter ? Malgré sa robustesse, Vent du Nord ne supportera pas un tel poids !
— Des ânes sauvages habitent les collines avoisinantes. Le tien saura-t-il les soumettre à son autorité ?
Vu l’importance de l’enjeu, Narmer demanda au chef de clan de l’exposer clairement à Vent du Nord et de ne pas dissimuler les difficultés de l’entreprise.
Attentif, l’âne leva l’oreille droite en signe d’approbation.
— Le temps presse, ajouta Narmer.
L’âne gonfla ses naseaux, banda ses muscles, poussa un braiment d’une rare puissance et s’élança au galop en direction des collines.
— S’il échoue, précisa Chacal, il ne reviendra pas. Ses congénères deviendront féroces et se ligueront pour l’abattre.
Pendant des heures interminables, Narmer ne cessa de fixer l’horizon. Impossible, hélas ! de prêter assistance à son compagnon. Le perdre serait un coup terrible ; privé de ce confident irremplaçable, d’une vaillance à toute épreuve et d’une intelligence exceptionnelle, le jeune homme serait très affaibli.
Assis, les jambes repliées et croisées devant lui, Chacal méditait, s’emplissant de l’esprit de son domaine qu’il redoutait de ne plus revoir.
Au couchant, s’éleva une colonne de poussière agitée par le vent. Sortant du halo jaunâtre, à la tête d’une trentaine d’ânes en file indienne, Vent du Nord avançait avec fierté. Ses flancs étaient couverts de sang, le sien et celui des fortes têtes qu’il avait dû convaincre au prix de rudes combats.
En dépit de la fatigue, l’œil du triomphateur demeurait vivace.
— Je vais te soigner, assura Narmer. Une bonne nuit de repos, et tu nous conduiras à Nékhen.
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