le feu du scorpion
Chapitre 10
Pendant deux interminables journées, les prisonniers restèrent exposés au soleil, sans boire ni manger. Rugueux remonta le moral des défaillants, persuadés qu’ils seraient abattus.
Enfin, le géant nubien s’intéressa à leur sort.
— Debout, ordonna-t-il.
Rugueux fut le premier à se relever et défia du regard le tortionnaire.
— Cette petite attente ne t’a pas ramolli, déplora Ikesh. As-tu réfléchi ?
— J’ai passé mon temps à dormir.
— Le nom du magicien ?
— Il n’en existe qu’un : mon chef de clan.
— Tu me déçois, Rugueux ; néanmoins, j’ai décidé de me montrer clément. Vous allez courir le plus vite possible, et seul le moins rapide sera éliminé.
Les archers libyens se mirent en position. Rugueux comprit qu’il était inutile de discuter et considéra ses compagnons d’infortune avec tristesse.
— Courez ! rugit Ikesh.
Les captifs s’élancèrent, l’un d’eux chuta. Rugueux l’aida à se relever, mais le retard sur leurs concurrents était impossible à combler.
Et les premières flèches volèrent.
Deux traversèrent le mollet gauche de Rugueux, trois se fichèrent dans le cou et le dos de l’homme qu’il tentait d’aider.
Ikesh s’approcha.
— Tu as de la chance ; à quelques pas près, tu aurais été le dernier. De simples blessures… ça s’arrangera peut-être.
Le Nubien arracha les flèches, Rugueux ne put contenir des hurlements.
— Le nom du magicien ?
— Il n’existe pas…
— En continuant à t’entêter, tu provoqueras de grandes souffrances. Pourquoi ne pas te montrer raisonnable ?
— Je ne sais rien, rien !
Ikesh sourit.
— À présent, je suis persuadé du contraire.
Le géant noir attrapa le blessé par la tignasse et le traîna jusqu’à une flaque de boue.
— Bouche tes plaies !
Les Libyens rassemblèrent les rescapés, heureux d’avoir échappé aux flèches : leur soulagement fut de courte durée.
Le regard d’Ikesh leur annonça le pire.
— Votre nouveau maître, le guide suprême de l’armée libyenne, m’a ordonné d’obtenir le nom du magicien qui donnera votre taureau une force surnaturelle. Ou bien vous me fournissez des renseignements, ou bien je vous considérerai comme des trophées de chasse.
Deux soldats apportèrent au colosse un couteau d’une longueur inhabituelle. Grossièrement taillée, sa lame de silex n’en était pas moins coupante.
— Ça… ça signifie quoi ? demanda l’un des prisonniers.
— Je suis un spécialiste du dépeçage et je découperai votre peau en fines lamelles. Ce sera long, douloureux, et la mort viendra lentement, très lentement.
— Ne l’écoutez pas, clama Rugueux, il ne cherche qu’à vous effrayer !
Le poing du Nubien fracassa le nez du contestataire. Ikesh désigna l’un des récolteurs d’herbe, un quadragénaire maigrichon.
— Toi, approche.
Puisque l’interpellé hésitait, le géant noir se déplaça.
— Connais-tu le magicien qui manipule le taureau ?
— Non, oh non !
— Tu mens.
— Non, je vous assure !
— Vérifions.
D’un geste à la fois vif et précis, Ikesh planta la lame dans le ventre du maigrichon qui se plia en deux.
— Je… je ne sais rien !
Le couteau se retira, le sang jaillit, le quadragénaire s’effondra.
Calmement, Ikesh se pencha et lui découpa un morceau d’épaule, indifférent aux cris de douleur.
— Arrête, s’exclama un grassouillet. On ne traite pas un humain de cette façon !
Délaissant sa victime, le Nubien saisit le râleur à la gorge.
— Toi aussi, tu veux tâter de mon couteau ?
— Seul notre chef d’équipe, Rugueux, peut te donner satisfaction. Notre commandant lui a parlé du magicien.
La longue lame trancha la gorge du délateur. Stupéfait, il tenta de contenir son sang en posant ses mains sur la plaie.
Se désintéressant du mourant, Ikesh sortit Rugueux de la flaque de boue. La gravité de sa blessure à la jambe l’empêchait de se tenir debout.
— Sois conciliant, sinon je découpe en morceaux tes camarades. Tu as constaté que je ne plaisantais pas.
Brisé, Rugueux avait encore un espoir.
— En échange de mes révélations, accorde-leur la vie sauve.
— Te crois-tu en état de formuler une exigence ?
— Si tu refuses, je me tais, et tu nous tueras tous.
— Entendu, j’accepte. Si je sens que tu ne dis pas toute la vérité, je les dépècerai un à un jusqu’à obtenir satisfaction.
Ne supportant pas cette abomination, Rugueux était contraint de céder.
L’aidant à marcher, Ikesh le conduisit à la tente du guide suprême, dégustant un civet de lièvre en compagnie de Piti.
— Seigneur, voici l’homme qui nous mettra sur la piste du magicien.
Le regard glacial d’Ouâsh augmenta les souffrances du blessé. Une folie meurtrière habitait ce tyran, imbu de son absolue supériorité.
Les joues rondes de Piti viraient au rouge, signe de contrariété ; en cas de succès, Ikesh ne manquerait pas de faire valoir ses mérites.
— Rugueux est l’un des responsables de la place forte, indiqua le Nubien ; le commandant lui a parlé du magicien.
— Ainsi, conclut Ouâsh, le taureau sauvage n’est qu’un instrument chargé d’une énergie occulte. Qui la lui procure ?
Comme Rugueux tardait à répondre, Piti le gifla.
— Quand notre guide suprême pose une question, la réponse doit être immédiate !
— Ce misérable est impressionné, concéda le chef des Libyens ; laissons-le reprendre son souffle.
Le Nubien lâcha Rugueux qui s’affala. Malgré la douleur, il s’aida de son bras droit pour se redresser et garder un semblant de dignité.
— Votre victoire n’est qu’illusion, affirma-t-il, et vous serez chassés de notre territoire. Des divinités nous protègent.
Ouâsh parut intrigué.
— Leurs noms ?
— Les Âmes de Bouto.
— Bouto… Un lieu sacré ?
— Tout au nord des marais… Aucun humain, aucun chef de clan, même Taureau, n’a pu y pénétrer.
— Ces Âmes animent-elles le taureau de combat ?
— Bien sûr, elles…
D’un coup de pied rageur, le Nubien frappa la jambe meurtrie du prisonnier qui faillit tourner de l’œil.
— Tu mens, Rugueux ! Je vais dépecer l’un de tes camarades.
— Non, j’en sais davantage !
— Surtout, ne tente plus de tromper le guide suprême. Sinon, je torturerai les tiens pendant des heures.
Tête baissée, Rugueux demeura prostré.
— Les Âmes de Bouto ne sont pas reliées à notre taureau, avoua-t-il.
— Que t’a confié le commandant ? interrogea Ikesh, menaçant.
— Il a reçu des instructions de notre chef de clan : bien nourrir la bête et, en cas de danger, ouvrir la porte de la place forte et la laisser agir. À sa force naturelle s’ajouterait une énergie magique.
Le guide suprême et le colosse noir échangèrent un regard. Ikesh ne s’était pas trompé.
— Le nom du magicien ? demanda Ouâsh d’une voix douce.
— Il s’agit… d’une femme.
— Te moques-tu de nous ? s’indigna Piti. Comment une femelle disposerait-elle de tels pouvoirs ?
— C’est une prêtresse, au service de la déesse Neit, la grande créatrice ; elle seule entend sa voix et connaît sa volonté. En tissant le monde, la divinité répartit les puissances vitales. Quand elle prononce les formules adéquates, la prêtresse rend invincible le taureau de notre place forte.
— Où réside-t-elle ? interrogea le chef des Libyens.
— À la limite des prairies inondables et des marais.
— Sois plus précis !
— Nul ne connaît l’emplacement exact du sanctuaire de Neit.
Les bras croisés, le Nubien semblait convaincu de la sincérité de Rugueux.
— Ne sais-tu rien d’autre ?
— Je vous ai tout dit.
— Excellente attitude, approuva Ouâsh ; tes révélations nous seront d’une aide précieuse.
Le guide suprême se leva ; de sa haute taille, il dominait le blessé.
— Nous trouverons cette prêtresse, promit-il, réduirons ses pouvoirs à néant, tuerons le taureau et détruirons la place forte. Ikesh, débarrasse-moi de ce pouilleux et de ses camarades.
Rugueux s’agrippa au bras du géant noir.
— Tu m’avais promis…
— Les décisions de notre chef sont irrévocables.
À coups de poing et de pied, Ikesh acheva Rugueux. Puis il égorgea le reste des prisonniers, empala les cadavres et les exposa à bonne distance de la citadelle. À cette vue, les assiégés trembleraient d’effroi.
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