le feu du scorpion
Chapitre 9
Le chauve Piti amena un jeune guerrier auprès d’Ouâsh, le guide suprême des Libyens.
— Seigneur, ce garçon désire vous prouver sa valeur.
— De quelle manière ?
— En tuant le taureau sauvage qui protège la place forte ennemie.
— Son plan ?
— Lancer une nouvelle attaque, provoquer la sortie du monstre, nous retirer en simulant une panique et le laisser agir avec une vingtaine de camarades. Ils utiliseront un filet de pêche pour immobiliser la bête et lui perceront le corps de leurs lances.
— Risqué, mais intéressant.
Le soldat s’agenouilla.
— Nous réussirons, seigneur, et votre gloire se répandra à travers le pays !
— Ta récompense sera à la hauteur de l’exploit.
— Le succès ou la mort !
— Nous attaquerons au couchant ; prépare tes hommes.
Exalté, l’intrépide se retira.
Ikesh, le géant noir, se permit d’intervenir :
— C’est de la folie ! Les cornes du taureau déchiquetteront ces insensés.
— Ils me donnent l’occasion de vérifier ta théorie, indiqua le guide suprême. Si une force surnaturelle anime ce quadrupède, nous adopterons une autre stratégie.
*
À l’intérieur du camp retranché, les discussions allaient bon train, portant sur un unique sujet : la victoire du taureau éloignerait-elle les Libyens ou provoquerait-elle leur fureur ? Le commandant, lui, ne doutait pas : les barbares reviendraient, plus nombreux, déterminés à briser le dernier obstacle les empêchant de contrôler la totalité du Nord. Maintenant les défenseurs en état d’alerte et vérifiant la stricte application des mesures de rationnement, il courait d’un endroit à l’autre et ne s’accordait qu’un minimum de repos.
Les blessures du taureau s’étaient guéries d’elles-mêmes, à une rapidité stupéfiante. À l’évidence, l’animal jouissait d’une protection magique. Avant de partir pour le Sud, Taureau n’avait pas omis de fournir aux siens une arme dissuasive. La présence du monstre, dormant paisiblement dans son enclos, rassurait les réfugiés.
— Les Libyens reviennent ! hurla un guetteur.
Grimpant au sommet des remparts, le commandant constata que l’ennemi déclenchait une offensive comparable à la précédente.
Les archers abattirent les premiers assaillants, et la ruée se brisa ; au terme d’une brève hésitation, la vague se réorganisa.
— Envoyons le taureau ! exigea un vieux soldat.
Le commandant céda. La porte de la place forte s’entrouvrit et le colosse aux naseaux fumants s’élança. Sa charge provoqua une belle débandade mais, au moment où le vainqueur reprenait son souffle, une meute de Libyens jaillit des hautes herbes et lança un filet qui enveloppa le corps de la bête.
Consternés, les défenseurs de la capitale de Taureau crurent que la magie venait d’être brisée. De nombreuses piques allaient déchirer les chairs du quadrupède et priver les assiégés de leur meilleur guerrier.
Déjà, les Libyens s’acharnaient, tel un essaim de guêpes.
Mais ils crièrent victoire trop tôt, car l’animal, se redressant avec vigueur, déchira les mailles du filet en encornant deux barbares. Libéré, il parut encore plus puissant ; revanchard, il châtia ses agresseurs en les poursuivant, jusqu’au dernier.
Provenant de la place forte, des acclamations saluèrent son nouvel exploit.
*
— Je vous avais prévenu, dit le Nubien Ikesh au guide suprême. Ces inconscients n’avaient aucune chance.
— Leur bêtise est riche d’enseignement, estima Ouâsh ; ces courageux gamins auraient abattu une bête normale. Tu avais donc raison : une force occulte l’anime, et nous devons l’en priver.
Les joues rondes de Piti se gonflèrent.
— Nous avons perdu beaucoup d’hommes ! Contentons-nous d’encercler cette forteresse et attendons que les assiégés se rendent, faute de provisions.
— Les sorties du taureau sauvage rompront notre dispositif, annonça Ikesh, et nos pertes s’alourdiront. Ou nous éliminons ce monstre, ou nous renonçons à détruire cette place forte.
Piti s’enflamma.
— Notre guide ne renonce jamais !
Ouâsh leva la main en signe d’apaisement.
— Observons les habitudes de nos ennemis sans nous faire remarquer, décida-t-il, et repérons leurs points faibles. Si nous capturons des défenseurs, ils parleront.
*
Les Libyens semblaient avoir quitté la région. D’abord sceptique, le commandant finit par croire que la puissance du taureau sauvage les avait découragés. Incapables de le tuer, ils préféraient consolider leurs positions avant d’envisager un autre assaut.
Les nerfs des réfugiés se détendaient ; ici, ils étaient vraiment en sécurité. Vénérant leur sauveur qui goûtait de nouveau la paix de son enclos, la plupart croyaient au retour prochain du chef de leur clan. À la tête de son armée, Taureau écraserait les Libyens.
Ne jouant pas les rabat-joie, le commandant laissait l’espoir grandir mais demeurait vigilant ; des tours de garde étaient organisés jour et nuit, et la discipline ne se relâchait pas.
Quand les citernes furent presque vides, il se résolut à former trois équipes préposées à la corvée d’eau. Elles sortirent de la forteresse une nuit sans lune en prenant trois directions différentes.
Pendant leur absence, le commandant se rongea les sangs ; l’ennemi ne leur tendrait-il pas un piège ? Par bonheur, ils revinrent à l’aube, indemnes. Dépités, les Libyens avaient reculé, et la capitale de Taureau respirait mieux.
*
Rugueux conduisait la petite troupe chargée de cueillir de l’herbe fraîche pour le bétail résidant à l’intérieur de la place forte. D’un caractère difficile, il méritait son nom. Connaissant bien les environs, il se méfiait des prédateurs nocturnes, surtout des serpents. Les Libyens, eux, avaient disparu.
À l’orée d’une prairie riche et grasse, Rugueux répartit ses hommes, équipés de grands sacs. Ils seraient lourds à porter, mais cette corvée était vitale.
En silence, les ramasseurs se mirent au travail ; Rugueux bouscula un grassouillet à la cadence trop lente et montra l’exemple en accélérant le rythme.
Un cri étouffé l’alerta.
Se redressant, il les aperçut.
Une nuée de Libyens armés de lances, venant de partout.
— On détale ! ordonna Rugueux.
Deux membres du clan de Taureau s’effondrèrent, une lance fichée entre les épaules. Terrorisés, les autres s’immobilisèrent ; quatre Libyens plaquèrent Rugueux au sol et l’assommèrent.
*
Quand il reprit conscience, la nuque douloureuse, Rugueux était agenouillé, les mains liées derrière le dos, face à un géant noir.
— Je m’appelle Ikesh et je suis le serviteur de notre guide suprême Ouâsh, chef de l’armée des gens de l’arc. Toi, quel est ton nom ?
— Rugueux.
— Le peuple libyen a conquis ton pays ; désormais, tu seras notre esclave.
— N’y compte pas ! Je n’ai qu’un maître : Taureau, le chef de mon clan.
— Il t’a abandonné.
— Taureau reviendra, il te fracassera la tête !
— La tienne semble très dure ; tant mieux, j’ai envie de me distraire. Si tu réponds à mes questions, je t’accorderai la vie et tu laveras mon linge.
— Je te le répète : n’y compte pas.
Ikesh tourna lentement autour de son prisonnier.
— J’apprécie le courage, Rugueux, mais l’obstination est un grave défaut. Je te conseille d’être coopératif.
— Garde tes conseils !
D’un violent coup de genou dans le dos, le Nubien renversa l’homme ligoté.
— Simple avertissement. Le taureau sauvage de la place forte est animé d’une force surnaturelle, et je veux connaître l’identité du magicien qui rend cette bête invulnérable.
— Tu racontes n’importe quoi !
— Tu parleras, Rugueux. Je t’assure que tu parleras.
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