le feu du scorpion
Chapitre 14
Le traître ruminait. À cause des nouvelles mesures de surveillance, impossible de procéder à un sabotage massif des armes ; Scorpion en personne surveillait les entrepôts et les stocks, ses sbires examinaient les flèches, les arcs et les poignards. Loin d’être altéré, le matériel, sans cesse amélioré, serait d’une redoutable efficacité et causerait des pertes considérables dans les rangs de l’armée adverse.
Seule consolation : personne ne le soupçonnait, et sa capacité de nuisance demeurait intacte. Mais il ne pouvait se fier qu’à lui-même, toute complicité risquant de tourner à son désavantage. Faire confiance à un soldat de Taureau était imprudent, tant les membres de ce clan vénéraient leur chef. Prêts à mourir pour lui, ils se battraient avec la dernière énergie.
Comment provoquer leur défaite ? En maniant, à leur insu, des armes défectueuses, ils auraient été vaincus à coup sûr ; hélas ! cette solution devait être abandonnée, et le traître s’échinait, sans succès, à en trouver une autre.
Empoisonner l’eau ou la nourriture ? Il n’en avait pas les moyens. Provoquer une attaque-surprise de Lion et de Crocodile ? Aucune chance de succès. Alors que la hargne lui brûlait l’estomac, une idée jaillit.
Une idée simple, relativement facile à concrétiser si les circonstances s’y prêtaient, à savoir un affrontement entre les deux armées. À court terme, ne semblait-il pas inéluctable ? Il fournirait au traître l’occasion d’agir et d’imposer sa loi. Encore un peu de patience, et ce serait l’heure de son triomphe.
*
Le Vieux cuvait son vin. Adossé à la muraille de la ville sainte de Nékhen, obstinément close, il déplorait d’avoir bu trop vite la première jarre fournie par Scorpion.
Scorpion qui se tenait devant lui, l’œil amusé.
— Tu m’as l’air mal en point !
— Quand tu auras atteint mon âge, ce que je ne te souhaite pas, tu constateras les dégâts. Saloperie de vieillesse ! La vue baisse, les oreilles deviennent sourdes, les os douloureux, les mouvements pénibles, le nez se bouche et le goût disparaît.
— Mais pas l’envie de boire !
— Le dernier des plaisirs, gamin ; toi, tu as les femmes, et tu devrais t’en méfier. Croire qu’on peut connaître leurs pensées est la pire des vanités.
— Serais-tu déçu ?
— Déçu ? Cocu, abandonné, méprisé ! Même mignonne, même inoffensive, une femme est redoutable. Le vin, lui, ne trompe pas son monde. Et le tien est bon… J’espère que tu tiendras ta promesse.
— Une jarre par jour… N’est-ce pas excessif ?
— J’ai besoin de m’hydrater. Sinon, je me rouille.
— As-tu participé à beaucoup de combats ?
— Je n’ai pas à me plaindre…
— Et tu as tué beaucoup d’hommes ?
— Je suis plutôt du genre teigneux ; si on me cherche, on me trouve.
— Toujours au service de Taureau ?
— Quand on appartient à un clan, on lui est fidèle.
— Même lorsque le chef ordonne un massacre injustifié ?
— Ça veut dire quoi ? s’étonna le Vieux. Le chef défend le territoire de son clan et nous, ses soldats, on se débarrasse des parasites !
— Et cette guerre-là, tu l’approuves ?
— Bah ! Je ne me pose pas ce genre de questions. Tâcher de ne pas crever ici, voilà l’essentiel. Survivre, ce n’est pas facile, et je ne me débrouille pas trop mal.
— J’ai un beau projet pour toi.
Le regard du Vieux devint méfiant.
— Oublie-moi, ça m’arrangera.
— Tu m’as fourni des renseignements précieux, on a conclu un marché.
— Restons-en là, Scorpion, et on s’en portera bien.
— J’ai besoin de toi, mon ami.
— Penses-tu ! Tu as ta milice, formée de guerriers jeunes et vigoureux.
— Toi seul, semble-t-il, connais à la perfection le terrain piégé qui nous sépare de l’ennemi.
— Je t’ai donné toutes les indications nécessaires, inutile d’en parler davantage.
— Au contraire, je désire approfondir le sujet ; c’est pourquoi, quand Narmer fera appel à moi, tu m’accompagneras.
Le Vieux sursauta.
— Tu as perdu la tête !
— Ne t’aurait-on pas acheté pour m’envoyer à la mort ?
— N’as-tu pas confiance en moi ?
— Ce serait une grave erreur. Si tu ne cherches pas à me piéger, qu’as-tu à craindre ?
— D’être tué, pardi ! Sauver ton ami Narmer, que je ne connais pas, sera très périlleux, et je n’ai pas envie de m’en mêler.
— Envie ou pas, je t’y oblige.
Le Vieux émit un long soupir.
— J’ai rencontré de nombreux gaillards, et je sais que tu ne plaisantes pas.
— Tu as un bon instinct.
— Ça risque de t’énerver, mais ton ami ne reviendra peut-être pas…
— Il reviendra. Et nous l’aiderons à franchir les lignes adverses.
*
Couché à plat ventre à côté de Chacal, au sommet d’une dune, Narmer contemplait la plaine de Nékhen qu’occupaient les troupes de Lion et de Crocodile, encerclant l’armée de Taureau. Entre les adversaires, une étendue herbeuse assez large, hérissée de pieux.
Aucun passage.
— Les assaillants laissent pourrir la situation, estima Chacal ; quand les nôtres seront affamés et assoiffés, les prédateurs attaqueront. Les pièges élimineront des centaines de Vanneaux, les guerriers de Lion et de Crocodile marcheront sur leurs cadavres et massacreront ceux de Taureau, acculés aux murailles de Nékhen.
— Tu peux empêcher ce désastre, n’est-ce pas ? Les linceuls que transportent les ânes sont aussi une offrande aux Âmes de la ville sainte. En les recevant, elles ouvriront la grande porte.
— Les Âmes à tête de chacal sont mes ancêtres, avoua le chef de clan. Elles ont créé le sanctuaire d’Abydos avant de fonder Nékhen et de pacifier le Sud. Aujourd’hui, face à cette guerre qui risque de nous détruire tous, elles hésitent.
— Ton intervention sera donc décisive ! Hors de ta présence, elles refuseront d’abriter l’armée de Taureau.
— C’est probable.
— Alors, il faut rejoindre Taureau !
— Comme tu le constates, impossible.
— Je refuse de renoncer. Attendons la nuit, Scorpion nous aidera.
— Il ignore notre présence ; en la lui signalant, nous attirerons l’attention de l’ennemi.
— Il a forcément prévu un moyen de traverser les lignes adverses et, grâce à la cigogne messagère, il sait que nous sommes parvenus à destination. Vent du Nord contrôlera les ânes, et nous dormirons à tour de rôle. Quand un signal nous sera adressé, nous foncerons.
*
La nuit de la nouvelle lune était obscure et tiède ; un vent léger soulevait de fins nuages de sable, gênant la vision des sentinelles de Lion et de Crocodile. Mais qu’avaient-elles à redouter ? Des deux côtés, la quasi-totalité des soldats dormait.
Insatiable, Fleur entreprit de caresser à nouveau Scorpion afin de ranimer son désir. De ses longs doigts habiles, elle effleura ses cuisses, puis y posa ses lèvres. D’abord excité, il se redressa brutalement.
— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta-t-elle.
— Il est près, tout près…
— De qui parles-tu ?
— Narmer, mon frère, est arrivé. Et il m’attend.
— Où se trouve-t-il ?
— Au-delà des lignes ennemies.
— Scorpion… Ne risque pas ta vie !
Repoussant sa maîtresse, le jeune homme sortit de sa hutte et alla réveiller le Vieux qui émit une série de grognements en reprenant conscience.
— C’est le moment.
— Tu es… sérieux ?
— Dépêche-toi !
— On y restera, Scorpion !
— Avec un guide de ta qualité, on s’en sortira.
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