le feu du scorpion
Chapitre 8
Nerveux, Lion caressait le manche d’ivoire du couteau à lame de silex avec lequel il avait égorgé la jolie Gazelle, la cheffe de clan suffisamment naïve pour sacrifier son existence au service de la paix. Entreprise utopique et gênante… L’athlète à la chevelure flamboyante était heureux d’y avoir mis fin ! La tendre diplomate devenue inutile, il fallait bien s’en débarrasser.
Lion n’avait jamais respecté de manière stricte le pacte conclu entre les clans ; ambitieux, il se sentait capable d’imposer son autorité à l’ensemble du pays, à condition d’anéantir l’armée de Taureau, l’ex-maître du Nord aujourd’hui abandonné aux envahisseurs libyens. Malgré leur courage et leur efficacité, les guerriers de Lion n’étaient pas assez nombreux ; aussi le souverain s’était-il allié à un personnage redoutable, le chef de clan Crocodile, impossible à manipuler. D’une indépendance farouche, lançant ses tueurs au Nord comme au Sud, Crocodile ne respectait pas les frontières reconnues par ses homologues et ne leur accordait aucun crédit.
Accomplissant en secret un remarquable exploit. Lion avait pourtant réussi à le convaincre d’unir leurs forces afin de terrasser leurs adversaires. Ensuite – sujet brûlant à éviter –, l’un des deux s’imposerait. Éliminer Crocodile présentait tant de difficultés que Lion préférait songer à la grande bataille qui se préparait devant la ville sainte de Nékhen, au portail obstinément fermé.
La chance servait Lion. En quittant son vaste domaine du Nord, Taureau était tombé dans un piège. Croyant à l’appui des Âmes de Nékhen, il se trouvait encerclé, hésitant sur la conduite à suivre. N’osant pas s’attaquer aux murailles de la cité sacrée du Sud, il aurait dû tenter de briser la nasse avant qu’elle ne devînt trop hermétique. Et chaque heure qui passait la renforçait.
Aide décisive du destin : l’engagement des Vanneaux sous les ordres de Crocodile. Ils affluaient par milliers et formeraient une masse dévastatrice. En dépit de lourdes pertes, elle submergerait les soldats de Taureau ; et Lion porterait un coup fatal au colosse épuisé. Restait à maîtriser son impatience : pourquoi tarder à déclencher l’assaut ?
Depuis quatre jours, impossible de contacter Crocodile. Ses lieutenants ignoraient l’endroit où il rôdait et attendaient un retour imminent. Irrité, Lion piétinait ; prendre seul le commandement des forces coalisées provoquerait la colère de Crocodile et romprait l’alliance.
Lion ne cessait de haranguer officiers et soldats, exigeant une parfaite discipline et ne supportant pas une seule entorse à la hiérarchie. Un regard de travers, et la sanction tombait ; les nerfs à fleur de peau, l’irritable chef de guerre effrayait ses propres hommes. Et si Taureau, sortant de sa léthargie, prenait le premier l’initiative et tentait de briser le carcan ? Lion serait obligé de réagir vigoureusement, en espérant que l’ensemble des coalisés lui obéirait. Or, les contacts avec les officiers de Crocodile manquaient de chaleur, et rien ne garantissait leur loyauté.
— Alerte ! hurla une sentinelle.
Lion courut aux avant-postes. La vision de sa crinière empêcherait les soldats de perdre pied, face à la ruée des taureaux de combat.
Mais il ne s’agissait que d’un groupuscule composé de Vanneaux et de Crocodile. Consternée, la sentinelle se prosterna aux pieds de Lion en implorant son pardon. Il haussa les épaules et s’étonna une fois encore de l’allure si particulière de son allié.
Le front bas, le nez proéminent, la peau calleuse, le regard insaisissable, Crocodile semblait toujours assoupi. Pourtant, jouissant d’une ouïe et d’un odorat exceptionnels, il pouvait se montrer d’une vivacité inattendue. En mésestimant sa puissance, ses adversaires avaient perdu la vie. Ne dormant jamais deux soirs de suite au même endroit, Crocodile inspectait ses sujets à l’improviste et entretenait un réseau d’espions, y compris dans son propre clan, redoutant en permanence d’être trahi. Cette méfiance innée était sa meilleure protection.
Suivant le chef de clan, les trois Vanneaux qui lui avaient vendu leur peuple misérable, vivotant sur les bords du Nil. Craignant leur nouveau maître, Mollasson, Vorace et Gueulard étaient prêts à lui lécher les pieds et à satisfaire ses moindres désirs.
Grand, voûté, le nez lui mangeant la figure, les paupières lourdes, lâche et manipulateur, Mollasson avait menti aux siens en leur promettant la prospérité s’ils combattaient pour Crocodile le libérateur contre Taureau le tyran ; la richesse, c’est à lui qu’elle serait attribuée. Et il continuerait à pratiquer son activité favorite : mentir.
Trapu, lourd, le visage lunaire, Vorace voulait du pouvoir ; à lui de recruter de force les Vanneaux et de les envoyer au massacre. Son compère, Gueulard, au front bas et aux lèvres épaisses, ne songeait qu’à manger, à boire et à prendre des femelles. Gueulard suivait le sillage de Vorace, lequel admirait Mollasson. Bien que chacun d’eux fut prêt à jouer son propre jeu, ils étaient conscients de la valeur de leur association. En agissant ensemble, ils se complétaient ; séparés, ne courraient-ils pas à l’échec ? Tout en s’épiant, ils continueraient donc à s’entraider, en flattant au maximum l’inquiétant Crocodile.
Lion fulminait.
— Ça ne peut pas durer ! Si Taureau avait attaqué, j’aurais dû ordonner, en ton absence, une contre-offensive ! Notre alliance implique une véritable coopération.
— Calme-toi, cher allié ; j’avais une tâche urgente à remplir, et nos trois dévoués serviteurs sont porteurs d’excellentes nouvelles.
Mollasson eut du mal à incliner sa grande carcasse.
— Seigneur, la totalité de mon peuple s’est ralliée à votre cause. À condition de les nourrir correctement, les Vanneaux se battront en première ligne. Mes amis et moi les avons persuadés que leur lutte, sous votre autorité, leur procurerait une bien meilleure existence.
— Ma venue a été déterminante, précisa Crocodile, et j’ai séparé nos auxiliaires en deux groupes ; le premier occupera le bord du fleuve et empêchera le repli de l’ennemi, le second constituera la première vague d’assaut.
— Nous n’avons pas d’expérience militaire, rappela Mollasson, et nous souhaitons nous occuper de l’intendance.
— Accordé, décida Lion. Que pas un Vanneau ne déroge à la discipline.
— Comptez sur nous, promit Gueulard.
D’un signe, Lion congédia les trois compères, heureux de voir leurs plans se réaliser. Qui, de lui ou de Crocodile, serait l’ultime vainqueur ? Peu importait, puisqu’ils serviraient d’indispensable relais avec les Vanneaux. Et demain, ils jouiraient d’innombrables avantages pour avoir contribué au triomphe de manière décisive. Mollasson avait envie de dormir, Gueulard de se soûler à l’alcool de dattes et Vorace d’inventorier les denrées détournées à son profit.
— Je t’ai rarement vu aussi prévenant, dit Lion à Crocodile.
— Nous avons besoin de la masse des Vanneaux. Un grand nombre sera massacré, Taureau subira des pertes et s’épuisera. Alors, nous frapperons le colosse meurtri et il s’effondrera. Les Vanneaux survivants deviendront des esclaves dociles.
Jusque-là, le plan convenait à Lion.
— Il faudra se débarrasser de ces trois larves.
— Nous aviserons, objecta Crocodile ; leur veulerie est une qualité non négligeable. S’ils ont l’intelligence de ne pas nous trahir et de rester à leur place, nous continuerons à les utiliser.
Le déjeuner fut servi aux deux chefs de clan, à l’abri du feuillage d’un sycomore. Ils apprécièrent les cuissots d’une antilope abattue la veille.
— Nous disposons d’une nouvelle arme, murmura Crocodile, énigmatique ; la préparation fut longue, mais j’espère qu’elle sera efficace.
— Montre-la-moi !
— Impossible.
Lion fut irrité.
— N’aurais-tu pas confiance ?
— Au contraire ! En te dévoilant ce secret, je te prouve la solidité de notre alliance.
— Et tu refuses de me montrer cette arme !
— Je n’en ai pas la possibilité, car elle se trouve en territoire ennemi.
Décontenancé, Lion peinait à garder son calme.
— Veux-tu dire que Taureau se l’est accaparée ?
— Certes pas ! Il en ignore l’existence.
— Évoquerais-tu… un traître ?
— Ta perspicacité me ravit.
Lion restait incrédule.
— Aurais-tu acheté l’un des membres de son clan ?
Le sourire de Crocodile fut celui d’un carnassier sur le point de dévorer sa proie.
— Il s’est engagé à nous aider en sabotant le matériel et en pourrissant le système de défense.
— Qu’exige-t-il en échange ?
— La création de son propre clan et un vaste territoire.
— Serais-tu prêt à le satisfaire ?
— J’ai horreur des traîtres, précisa Crocodile d’une voix grinçante. Le partage des terres ne s’effectuera qu’entre toi et moi, et seuls nos deux clans subsisteront. Au soir de notre triomphe, je confierai ce vendu à mes reptiles.
— Son nom ?
Crocodile hésita.
— Tu parlais de confiance, rappela Lion.
— Désires-tu vraiment le connaître ?
— Vraiment.
Crocodile céda.
Lion hocha la tête, admiratif.
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