le feu du scorpion
Chapitre 32
À l’étonnement du Vieux, les murs de Nékhen résistaient à la pression des eaux, et la cité des Âmes disparues apparaissait comme un îlot au cœur d’un lac immense écrasé de soleil. Chaque jour, Chacal passait de longues heures au temple à vénérer ses ancêtres et à les remercier de leur protection. Les assiégés se gavaient de poisson, goûtant paix et repos jusqu’à la décrue. La santé des blessés s’améliorait et le plus illustre d’entre eux, le chef de clan Taureau, recouvrait peu à peu sa vigueur d’antan.
Choyé, Vent du Nord appréciait la tranquillité de cette période, à l’instar de la vache et du veau de Narmer, admirateur de la vieille Cigogne qui imposait de strictes mesures d’hygiène afin d’éviter toute maladie contagieuse. L’ensemble de la cité était régulièrement purifié au natron et l’on badigeonnait les murs des différents locaux d’ail moulu pulvérisé avec de la bière. Chacun se lavait les mains plusieurs fois par jour et, lors des ablutions matinales, on utilisait un savon composé de natron et de graisses animales mélangées à du calcaire.
Intransigeante, la vieille cheffe traquait les réticents et n’omettait aucun recoin de la ville. La propreté était garante de la survie, et même le Vieux, pourtant grognon, devait se récurer au terme de ses longues nuits.
Attentif, Narmer recueillait la science de Cigogne, la considérant comme essentielle à l’harmonie d’une société ; en jugulant les risques d’épidémie et en exigeant la dignité physique, la guérisseuse maintenait au plus haut le moral des assiégés.
— D’après mes messagères, lui révéla-t-elle, cette crue exceptionnelle recouvre le pays entier, et le Nord ressemble à un marécage sans limites.
— La place forte de Taureau a-t-elle résisté ?
— Malheureusement, non. Seuls subsistent les fortins qu’ont récemment édifiés les Libyens dans la partie nord-ouest du delta ; sous la conduite d’un taureau que guide l’une de mes servantes, une colonne de survivants a gagné le désert et tente de nous rejoindre. Si les lionnes la repèrent, ce sera un massacre.
— Neit…
— Pas la moindre trace, les eaux ont submergé le sanctuaire de la déesse. De nombreux Libyens ont été noyés, et le gros de leurs troupes a reculé ; ne soyons pas naïfs, ce répit est momentané. Une brume épaisse protège toujours Bouto, preuve de la présence des Âmes.
Neit morte ou prisonnière… Et si sa magie lui avait permis d’échapper aux envahisseurs et de se réfugier à Bouto ? Certes, nul profane ne pouvait franchir la frontière de ce territoire sacré, mais la jeune femme n’était-elle pas la prêtresse d’une puissante déesse ?
*
Grincheux, le Vieux se savonna partout, et un jeune fantassin le doucha.
— Toute cette eau dehors, et maintenant le lavage quotidien… De quoi s’abîmer la peau !
Le soleil le sécha vite, et il se rendit à l’atelier où l’on fabriquait des boucliers en utilisant les carapaces des tortues que le fleuve n’avait pas épargnées. Le sujet était tabou, personne ne l’abordait et, cependant, le moment du combat se rapprochait… Quand le niveau du Nil baisserait de façon significative, les armées de Lion et de Crocodile s’approcheraient de Nékhen et prépareraient l’assaut final.
Aussi Scorpion, ne cédant pas à l’apathie, maintenait-il une partie des défenseurs en état d’alerte permanent et rendait-il de fréquentes visites au Maître du silex dont l’atelier, utilisant les matériaux entreposés par les Âmes, continuait à produire des armes.
Les relations entre les deux hommes demeuraient distantes ; l’ex-Vanneau percevait la méfiance persistante de Scorpion qui examinait d’un œil suspicieux les lances, les flèches et les poignards aux lames de silex.
— Es-tu satisfait ? demanda l’artisan.
— Tu ne cesses de t’améliorer ; ces merveilles causeront des ravages. J’ai un travail particulier à te confier.
— Je t’écoute, Scorpion.
— Le trésor des Âmes ne contenait-il pas des pierres rares ?
— De la serpentine et de la cornaline.
— Façonne de minuscules têtes de taureau, de chacal et d’ibis ; je distribuerai ces amulettes à nos soldats, elles les protégeront des mauvais coups.
— Entendu.
Du côté de la résidence principale de Nékhen, une agitation inhabituelle ; des dizaines d’hommes traversaient la vaste cour à pas pressés, formant une masse de plus en plus compacte.
À son tour, Scorpion s’approcha, bientôt rejoint par Narmer ; ensemble, ils découvrirent Taureau, un peu amaigri, mais debout et saluant ses hommes. En dépit de la gravité des blessures, les soins intensifs de Cigogne avaient remis sur pied le chef de clan.
— Je dirige à nouveau l’armée, déclara-t-il, provoquant les acclamations de ses hommes.
Scorpion, lui, resta silencieux ; après avoir assuré l’intérim, il n’était plus autorisé à prendre d’initiatives.
— Taureau sait qu’il a besoin de nous, murmura Narmer.
— Quelle carcasse… Je ne pensais pas qu’il se remettrait si vite ! Tu vois, mon frère, nous n’en sommes pas encore débarrassés.
— Souviens-toi qu’il n’est pas notre principal adversaire ; avant de t’occuper de lui, il faut d’abord vaincre un ennemi supérieur en nombre.
Scorpion sourit.
— Ça ne me déplaît pas… Vivement la décrue !
Au premier rang des laudateurs, Gros-Sourcils feignait l’émotion en s’inclinant, face à son chef. La réapparition de Taureau n’annonçait-elle pas la victoire finale ?
*
— Allons nager, ordonna Scorpion à la belle Vanneau ; j’ai envie de me détendre.
Sous le regard haineux de Fleur, la superbe brune se dénuda et prit la main de son amant. Refusant de l’associer à leurs jeux amoureux, Scorpion la délaissait et la réduisait au rang de simple servante, chargée de lui apporter ses repas et de le masser.
Fleur avait renoncé à utiliser le poison, craignant de susciter la colère du jeune guerrier qui, cette fois, ne s’amuserait pas de sa démarche ; comment éliminer Nageuse en faisant croire à un banal décès ?
Humble, elle s’approcha du couple.
— Moi aussi, implora-t-elle, j’aimerais apprendre à mieux me déplacer dans l’eau.
— Inutile, trancha Scorpion.
— Pourquoi pas ? intervint la Vanneau, aguichée.
Son intérêt séduisit Scorpion.
— Suis-nous, Fleur, et débrouille-toi en nous imitant ; nous ne t’attendrons pas.
Le trio plongea du haut des remparts.
Fleur fut incapable de tenir le rythme de Nageuse et de Scorpion, au crawl puissant et délié ; mais elle apprécia la douceur de l’eau et, pendant quelques instants, jouit de ce simple plaisir en oubliant sa rancœur.
Quand elle les vit s’étreindre, se dissocier, se mouvoir avec la grâce des poissons et se rejoindre pour assouvir leurs désirs, la fureur la reprit. Cette femme lui volait l’homme qui devait continuer à l’aimer, cette envoûteuse était condamnée à disparaître, et qu’importait la réaction de Scorpion ! Même s’il tuait Fleur, elle aurait le bonheur de mourir de sa main, et jamais il ne l’oublierait.
L’esprit en feu, les muscles douloureux, elle s’apprêtait à regagner Nékhen lorsqu’on la tira par les pieds afin de l’entraîner au fond. Affolée, Fleur se débattit si énergiquement que l’agresseur la lâcha. Remontant à la surface, elle hurla « au secours ! » avant d’être reprise.
Alerté, Scorpion comprit qu’un événement anormal se produisait. En s’enfonçant d’un coup de reins, il découvrit un soldat de Crocodile qui étranglait Fleur ! Rageur, il le percuta, l’obligeant à lâcher prise ; arrivant à la rescousse, Rageuse, d’un geste vif et précis, brisa le cou de l’ennemi. Délivrée, Fleur n’était plus qu’un pantin inanimé ; Scorpion s’empara d’elle et la ramena à l’air libre.
Aidé de Nageuse, il tira le corps jusqu’aux remparts ; pantelante, la jeune femme semblait privée de vie.
— Laisse-moi agir, exigea Nageuse.
Elle retourna la malheureuse et lui fit vomir le liquide qu’elle avait avalé, puis lui massa longuement le thorax.
Et Fleur reprit conscience, heureuse de revoir Scorpion, au visage tendu.
— Pas une seconde à perdre, estima-t-il ; tous les archers aux créneaux !
L’attaque redoutée ne se produisit pas ; mais il était certain que Crocodile prévoyait d’envoyer des nageurs de combat à l’assaut de la ville. De nuit, ils auraient aisément éliminé les guetteurs et se seraient introduits à l’intérieur de Nékhen pour assassiner Taureau et provoquer un incendie.
La jalousie de Fleur venait de sauver les assiégés.
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