le feu du scorpion
Chapitre 60
Personne n’avait repéré l’espion de Crocodile qui, depuis sa cachette, suivait la cérémonie du couronnement ; ne souhaitant pas prendre davantage de risques, il quitta Nékhen dès qu’il fut assuré de la mort de Taureau et, utilisant le courant, nagea jusqu’au repaire de son chef.
Crocodile écouta attentivement le rapport détaillé de l’espion.
Taureau décédé, Cigogne très âgée, Chacal ne disposant que de faibles troupes, le roi Narmer à la tête d’une armée dérisoire… L’élimination des Sumériens et la soumission des Vanneaux ne conféraient à cette coalition qu’un avantage provisoire.
Les autres rapports, émanant des émissaires de Crocodile infiltrés au Nord, se montraient éloquents : les conquérants libyens affichaient une puissance militaire inégalable.
Soit Narmer serait assez fou pour les attaquer, soit les Libyens envahiraient le Sud ; dans les deux cas, le roitelet et ses fidèles seraient massacrés.
Crocodile devait anticiper et tirer parti de la situation.
*
L’humeur sombre, Ouâsh, le guide suprême, remâchait sa hargne à l’encontre de Neit, la magicienne qui avait osé le bafouer. Et quand le maître adulé des Libyens avait l’humeur sombre, il prenait des otages parmi les vaincus et les torturait des heures durant afin de retrouver son calme.
Jamais il ne renoncerait à se venger. Il remettrait la main sur cette prêtresse et lui infligerait les pires sévices ; nul ne se moquait impunément du guide suprême.
La conquête du Nord était un total succès ; remarquable administrateur, Piti mettait les indigènes en coupe réglée, leur imposait un maximum de servitudes et offrait aux Libyens une existence agréable. D’excellentes nourritures, des femelles à foison, des huttes confortables, des fortins imprenables… la gestion du territoire conquis se révélait parfaite.
Ikesh, le géant nubien, veillait à éradiquer la moindre tentative de révolte. La présence de sa police décourageait les rares esclaves prônant la résistance, et le colosse procédait à de fréquentes exécutions d’innocents, en présence de villageois forcés à se rassembler, de manière à prouver que sa vigilance ne se relâchait pas. Répandre la terreur n’était-il pas le meilleur moyen d’asservir une population ?
Pourtant, le guide suprême n’était pas satisfait. Pourquoi se contenter de posséder le Nord, alors qu’il se sentait capable d’envahir le Sud ? Un élément décisif lui manquait : l’information. Comment évoluait la guerre des clans, un vainqueur s’affirmait-il ? Malgré les réticences de Piti, redoutant un échec, Ouâsh songeait à envoyer un bataillon pour obtenir des réponses.
Son fidèle serviteur interrompit le cours de ses réflexions.
— Seigneur, une étrange requête : un délégué du clan Crocodile prétend que son chef désire vous rencontrer de toute urgence afin de vous relater des faits essentiels. À mon avis, il s’agit d’un piège grossier.
« Ou bien d’une opportunité ? » pensa Ouâsh, perplexe.
— Le lieu de cette rencontre ?
— Le délégué propose l’emplacement de l’ancienne forteresse de Taureau.
— Des conditions ?
— Aucune.
— J’accepte.
— Seigneur, je…
— Qu’Ikesh rassemble les soldats de ma garde privée à laquelle s’ajoutera une escouade d’archers d’élite.
*
Envahies d’herbes folles, les ruines étaient sinistres ; tendus, les Libyens se déployèrent. Pas d’ennemi en vue.
Crocodile s’était-il moqué d’Ouâsh ?
Le guide suprême tint à parcourir les misérables vestiges de l’orgueilleuse place forte ; dérangées, des corneilles s’envolèrent.
— Je t’attendais, dit une voix sourde.
Aussitôt, des fantassins entourèrent le guide suprême et brandirent leurs piques.
Enjambant un muret à demi effondré, un être étrange apparut. Le front bas, le nez proéminent, la peau calleuse, il effrayait.
— Es-tu venu seul ? s’étonna Ouâsh.
— Mes reptiles ne sont pas loin. Personne ne doit entendre nos propos.
Le Libyen acquiesça ; d’un geste, il ordonna à ses hommes de reculer.
— Tiens-tu à savoir ce qui se passe dans le Sud ? demanda Crocodile.
Ouâsh eut un regard suspicieux.
— Que souhaites-tu en échange ?
— Une alliance honnête.
— Toi, un chef de clan, te soumettre…
— Pas me soumettre, rectifia Crocodile : m’allier.
Le guide suprême était habitué à jauger ses interlocuteurs ; celui-là lui parut particulièrement dangereux.
— Mon armée pourrait écraser tes troupes, rappela le Libyen.
— De toute mon existence, je ne me souviens pas d’avoir eu une telle envie de rire ! Mes reptiles ignorent les frontières, et tes meilleurs éléments ne les empêcheront pas d’agir. Si tu refuses ma proposition, je te pourrirai l’existence à un point que tu n’imagines pas ; et j’accorderai mon aide à tes ennemis. Te vaincre ? Sans doute pas ; mais te nuire, certainement. Et l’accumulation de tes petites défaites suscitera chez tes esclaves un sentiment de révolte ; comment prévoir l’issue de ces perturbations ?
— Du chantage ?
— Exactement.
Ouâsh appréciait l’aplomb de ce provocateur dont les arguments ne manquaient pas de pertinence.
— Prétendrais-tu me dicter ma conduite ?
De l’ongle de son pouce gauche, Crocodile gratta la peau calleuse de son avant-bras.
— Loin de moi cette idée ! Décide-toi : soit nous collaborons, soit nous nous affrontons.
Le guide suprême détestait être mis au pied du mur, et jamais quiconque n’avait osé lui parler sur ce ton ; cependant, on n’écrasait pas du talon un être de la trempe de Crocodile. À cet instant, le Libyen prit conscience de la puissance d’un chef de clan ; l’éconduire ne serait-il pas une erreur fatale ? Difficile de l’abuser, mais Ouâsh avait résolu des problèmes plus ardus. Il devait inspirer une relative confiance à cet allié de circonstance en utilisant ses compétences avant de l’abattre.
— J’accepte ta proposition, Crocodile ; renseigne-moi, et ton clan survivra.
— Survivre ne me suffira pas ; j’exige le respect de mes territoires, tout au long du fleuve. J’y assurerai l’ordre.
Ouâsh prit le temps de la réflexion.
— Entendu, Crocodile, tu as la parole du guide suprême des Libyens. Maintenant, je t’écoute.
Le chef de clan s’assit sur le muret et garda les yeux mi-clos.
— Des Sumériens, venus du lointain pays des deux fleuves, ont envahi le Sud.
Ouâsh fut stupéfait.
— Taureau n’aurait-il pas réussi à les repousser ?
— La victoire des Sumériens fut de courte durée, car les troupes des alliés, Taureau, Chacal et Cigogne, bien qu’inférieures en nombre à l’armée adverse, comprenant des milliers de Vanneaux, ont repris la ville de Nékhen.
— Taureau est donc plus puissant que jamais !
— Taureau est mort.
— Alors… qui détient le pouvoir ?
— Les dieux ont couronné roi du Sud un jeune homme, Narmer ; ni Chacal ni Cigogne ne contestent son autorité, mais des failles se produiront peut-être.
— Ce Narmer a-t-il décidé d’attaquer le Nord ?
— Je ne connais pas ses intentions.
— Découvre-les, Crocodile, et préviens-moi !
— Si tu respectes notre pacte, je te ferai parvenir les rapports de mes espions.
— Je te le répète, tu as la parole du guide suprême.
— En ce cas, notre collaboration sera efficace, et nous éliminerons nos ennemis.
Silencieux et rapide, Crocodile s’éclipsa, laissant le Libyen perplexe. Menteur inné et méprisant la parole donnée, il était certain que cet allié, redoutable et incontrôlable, ne lui avait pas tout dit et qu’il tenterait de le manipuler. À ce jeu-là, Ouâsh était passé maître.
OceanofPDF.com