le feu du scorpion
Chapitre 42
Une atmosphère sinistre imprégnait le conseil de guerre réuni par Taureau. À la suite des confidences de Cigogne, le chef de clan avait décidé d’informer ceux qui allaient se battre et mourir sous ses ordres.
— J’avais une idée exacte des forces de Lion et de Crocodile, et je m’estimais capable, à juste titre, de les briser ; mais comment imaginer qu’ils réussiraient à rassembler une telle nuée de Vanneaux, et que cette maudite crue détruirait une partie de nos défenses ? Inutile de se leurrer : nous ne résisterons pas à un assaut massif, et l’ennemi l’a bien compris.
— Les derniers rapports de mes messagères sont alarmants, ajouta Cigogne ; elles n’ont jamais vu pareille foule.
— Que proposes-tu ? demanda Scorpion à Taureau.
— L’issue du combat ne fait aucun doute, nous serons tous massacrés. L’entamer me paraît donc suicidaire.
Cette déclaration stupéfia les membres du conseil ; qui aurait soupçonné le renoncement du puissant guerrier ?
Scorpion s’enflamma.
— Envisages-tu… de rendre les armes ?
— Certes pas, car l’ennemi n’épargnera personne et se livrera à d’abominables toitures !
— Alors, quel est ton plan ?
— Organiser la fuite d’un maximum des nôtres. Moi, mes taureaux sauvages et mes soldats d’élite tenterons une sortie et créerons un front ; à nous de tenir assez longtemps pour permettre au reste de l’armée de partir en direction du sud.
— Ce sacrifice risque d’être inutile, avança Narmer.
— Peut-être, mais c’est l’unique solution ! Les murailles de Nékhen ne sont plus qu’une protection illusoire. Et mon rôle de chef consiste à lutter jusqu’il l’extinction de mes forces.
— Permets-nous de réfléchir encore, intervint Chacal.
— Le temps nous est compté, et je dois intervenir avant l’assaut ; ce soir, ma stratégie sera arrêtée.
*
Nageuse chantonnait un air ancien, langoureux et mélancolique ; malgré les exploits accomplis, elle ne croyait pas qu’elle survivrait au prochain combat. Quelle importance ? Elle, misérable Vanneau, aurait du croupir dans la boue des bords du fleuve, offerte aux désirs des mâles. Les dieux lui avaient accordé un surprenant destin : devenir la maîtresse de Scorpion, ce merveilleux tyran, amant hors pair dont elle n’espérait aucun égard.
Nageuse aimait cette saison où, après la décrue, le soleil se montrait d’une douceur particulière ; pour elle, les murs de Nékhen étaient un espace de liberté, ouvert sur le ciel. Rêvant d’un avenir impossible, elle espérait que Scorpion lui ferait une dernière fois l’amour avant qu’un bain de sang ne submergeât la place forte.
— Tu as une belle voix, lui dit Fleur.
Étonnée, la Vanneau leva les yeux sur sa rivale.
— Ma chanson te plaît ?
— Elle est jolie, mais triste.
— Aurions-nous une raison de nous réjouir ?
— Ne crois-tu pas à notre victoire ?
Nageuse eut un regard désabusé.
— Serais-tu stupide, Fleur ?
— Je ne m’intéresse qu’à un seul être : Scorpion. Nous nous aimons à jamais, et personne ne me le volera.
— Tu le connais mal…
— C’est toi qui te trompes ! Tu n’es qu’une friandise, il t’oubliera.
— Probablement.
Fleur fut déconcertée.
— Alors, écarte-toi de lui !
— À Scorpion de choisir.
— Ou tu m’obéis, ou je te tue.
— Tu m’amuses, petite ! Dans quelques heures, nous serons tous morts.
— Tu mens !
— Maintenant, Fleur, tu m’ennuies. Va-t’en, ou c’est moi qui t’étrangle.
*
Du haut des remparts, Narmer et Scorpion goûtaient la paix du couchant. Un moment privilégié, apaisant les tensions et autorisant à supposer qu’il existât un avenir.
— Taureau a perdu la main, estima Scorpion ; son plan est absurde, et nous n’avons pas subi tant d’épreuves pour périr ainsi !
— Je crains qu’il n’ait raison. Il combattra en première ligne, je couvrirai ses arrières et tu organiseras la retraite.
— Moi, à la tête des fuyards ?
— Demain, ce seront les seuls rescapés de l’ancien monde, et toi seul auras la capacité de les commander afin d’entreprendre une reconquête.
— En fractionnant nos forces, déjà inférieures, nous périrons tous.
— D’après l’Ancêtre, la prochaine étape de mon parcours consistait à vaincre les Vanneaux ; je n’imaginais pas que leur nombre permettrait aux fauteurs de troubles de remporter la guerre des clans.
— Toi, Narmer, tu renonces ?
— Je les affronterai, et tu survivras.
— Oublies-tu tes pouvoirs ?
— L’âme des chefs disparus continue à parler en moi, ils me donneront la force nécessaire pour ne pas reculer.
— Je suis un guerrier, rappela Scorpion, et je refuse la défaite annoncée.
— Que préconises-tu ?
— Moi aussi, j’ai un allié, un puissant allié, et il ne m’abandonnera pas.
— Devons-nous le vénérer et lui présenter des offrandes ?
— Non, je dois m’entretenir avec lui, cette nuit même.
— À quel endroit ?
— Dans le désert.
— Tu veux… sortir de Nékhen ?
— C’est notre unique chance d’obtenir la puissance qui nous permettra de vaincre.
— C’est une folie, Scorpion !
— J’irai seul. Surtout, n’essaie pas de me suivre.
*
Pendant que Scorpion faisait l’amour à Nageuse, Narmer, posté à proximité, songeait à Neit, l’unique femme de sa vie qu’il ne reverrait pas. Elle était vivante, il le ressentait, mais échapperait-elle longtemps aux Libyens, à Lion et à Crocodile ? Peut-être se réfugierait-elle à Bouto, si les Âmes ne quittaient pas ce pays occupé, en proie à la violence.
Narmer suivrait son frère et volerait à son secours, quoi qu’il arrive ; le laisser périr, seul, était une lâcheté inconcevable.
— Renonce à ton projet, conseilla la voix profonde de Chacal, presque invisible dans l’obscurité.
— Je n’abandonnerai pas Scorpion !
— Là où il se rend, tu ne peux ni ne dois aller ; vos destins ne sont pas identiques. Toi, tu as vu et écouté l’Ancêtre, et tu connais tes devoirs. Scorpion a choisi un autre chemin.
— Nous sommes frères.
— Tu ne l’aideras pas. Au contraire, vous périrez tous les deux, et tu ne tiendras pas la parole donnée à l’Ancêtre. En la trahissant, tu perdras ta lumière, ton âme et ton nom.
Comment prendre à la légère les avertissements du chef de clan ?
— Scorpion reviendra-t-il ? demanda Narmer, ébranlé.
— Je l’ignore. Les pouvoirs des ténèbres et de la terre rouge sont incommensurables ; s’il y résiste, son bras sera celui d’un millier de guerriers.
*
Scorpion parvint à contourner les lignes adverses sans être repéré par les sentinelles. Il longea les campements des Vanneaux et gagna le désert où rôdaient vipères et cobras. Avançant vite, il ne tarda pas à repérer le signe qu’il espérait : entre deux monticules, la lueur rouge des yeux de l’animal de Seth.
Les grandes oreilles dressées, le museau d’une longueur impossible, la queue se terminant en fourche, le maître de l’orage attendait son disciple.
Scorpion osa le contempler.
— J’ai besoin de ton aide !
— Manquerais-tu de force ?
— Des nuées de Vanneaux encerclent Nékhen, nous sommes vaincus d’avance.
— Ne m’as-tu pas offert ta vie et ton âme, n’as-tu pas promis de répandre la guerre et de toujours refuser la paix ?
— Je l’ai promis !
Devenant rouge vif, les yeux étincelèrent.
— En ce cas, pourquoi douter de toi ?
— Cette masse, cette foule…
— Aurais-tu peur ?
— Oui, peur de la défaite !
— Prouve-moi ta valeur, je t’aiderai.
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