le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 38 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 38

 

Si elle n’avait pas rencontré Narmer, Neit aurait passé le reste de ses jours à Bouto, sous la protection des Âmes. Bien que surveillée en permanence par un régiment libyen en interdisant l’accès, la cité sainte demeurait inviolable, et la prêtresse accomplissait les rites en parfaite sécurité. Ici, la guerre des clans n’existait pas ; à la frontière de l’au-delà, la jeune femme goûtait une étrange sérénité.

Avoir échappé au guide suprême, à l’asservissement et à la torture était un miracle, mais elle ne saurait s’en contenter et se satisfaire de cette tranquille solitude, à l’abri du danger ; la bienveillance de la déesse ne devait pas nourrir son égoïsme et garantir sa seule quiétude.

En cette douce matinée d’automne, elle s’adressa aux Âmes :

— Soyez remerciées de votre hospitalité ; pour moi, l’heure du départ est venue. Il me faut rejoindre Narmer et le seconder lors du grand affrontement.

Les regards des trois faucons convergèrent.

— Préserve le tissu de la déesse, ordonna la voix grave, et suis le chemin du Combattant.

Le Combattant… On appelait ainsi la perche du Nil, un poisson long de deux mètres, agressif, aimant les courants rapides et les eaux profondes.

La prêtresse se dénuda et se couvrit le corps d’onguents avant de rendre un ultime hommage à la flamme et à la déesse cobra. Sans doute ne reverrait-elle jamais Bouto.

Purifiée, Neit se recueillit longuement afin de recueillir l’énergie des Âmes ; puis elle se vêtit de l’étoffe sacrée, toujours immaculée, et s’adressa aux trois géants à tête de faucon :

— Je dois combattre à mon tour ; Narmer m’attend.

Les Âmes restèrent silencieuses.

Et Neit franchit la barrière de brouillard formant une muraille impénétrable autour de la ville sainte.

À bonne distance, des dizaines de soldats libyens assoupis, répartis entre leurs tentes. La jeune femme se glissa dans un profond canal ; aussitôt, une perche vint à sa rencontre. Animés d’une lueur orange, ses yeux traduisaient la volonté de la déesse.

Confiante, elle nagea en la suivant. La perche prit soin de ne pas la distancer et, à un rythme régulier, elles s’éloignèrent de Bouto.

*

En rage, Fleur assistait à l’ascension de Nageuse. Comment ne pas vanter le courage de la belle Vanneau qui avait sauvé Scorpion d’une fin atroce ? Nul ne doutait de son engagement aux côtés des adversaires de son peuple. À la différence de Fleur, elle savait se battre et n’hésitait pas à affronter les reptiles. Une telle vaillance lui valait l’admiration des soldats de Taureau se préparant à une confrontation décisive ; aussi Fleur s’interdisait-elle toute critique, craignant de voir Scorpion la répudier. Maîtresse secondaire, jouet à la disposition de son seigneur, elle feignait d’accepter son sort.

Pour le moment, Nageuse se trouvait hors de sa portée. Quand la bataille éclaterait, des opportunités se présenteraient ; au cœur de l’action, la Vanneau ne se méfierait pas de ses arrières. Sans être remarquée, Fleur parviendrait-elle à la supprimer ?

Des larmes de dépit coulèrent sur ses joues ; elle, fragile, n’avait aucune chance de terrasser une guerrière. Pourtant, elle n’était pas encore vaincue ! À la moindre occasion elle agirait, quelles que soient les conséquences.

— À quoi penses-tu, fillette ? lui demanda le Vieux.

— Je… j’ai peur.

— Tu as bien raison ! Cette guerre est une horreur, et le pire reste à venir. Au lieu de te poser des questions inutiles, profite de la vie.

— Nous allons… mourir ?

— Pas besoin d’un devin ! Avant le déclenchement de l’assaut, je viderai ma dernière jarre. N’oublie pas mon conseil, fillette.

« Mourir, pensa Fleur, c’est moins grave que de perdre Scorpion. »

*

— Satisfait ? interrogea le Maître du silex, tendu.

Scorpion examina les lances, à peine terminées.

— Légères, maniables, de longues pointes perforantes… Du beau matériel.

— Persistes-tu à me soupçonner ?

— Toi, un Vanneau, ne ressens-tu pas d’émotion à voir périr les tiens ?

— Je déplore qu’ils aient choisi le camp adverse, qui ne songe qu’à utiliser leur nombre en se moquant des existences sacrifiées. Ils paieront très cher cette erreur, même si Lion et Crocodile sont vainqueurs.

— As-tu préparé les amulettes ?

— Elles sont à ta disposition.

L’œil critique de Scorpion scruta les petits objets protecteurs. Taille parfaite, écrins de magie donnant un avantage non négligeable à ceux qui en bénéficieraient… L’artisan avait travaillé de façon remarquable.

— Nous serons tous appelés à combattre, précisa Scorpion, toi compris.

— Je m’y attendais.

— Surtout, ne me déçois pas.

Le barbu fulminait.

— Tu m’imagines rejoindre les Vanneaux ?

— Tu n’en aurais pas le temps.

*

La patience du général Gros-Sourcils serait bientôt récompensée. Au terme de la décrue. Lion et Crocodile se lanceraient à l’assaut de Nékhen et, cette fois, rien ne briserait leur élan. Pendant le conseil de guerre de la veille, Narmer avait reconnu qu’il n’aurait pas la possibilité de reconstituer une zone piégée ; conscient des faiblesses des assiégés, l’ennemi choisirait une offensive de masse. Et le silence de Scorpion signifiait que le jeune guerrier, adulé des soldats, acceptait l’inéluctable.

Heure après heure, le moral des troupes s’affaiblissait et la peur grandissait, malgré le culte assuré par Narmer en faveur des Âmes disparues ; les dieux n’abandonnaient-ils pas Taureau, son clan et ses alliés à un sort lamentable ?

Gros-Sourcils appliquerait la stratégie prévue. Forcément chargé de commander une partie de l’armée, il la conduirait à la débandade et à la défaite ; en dépit de leur bravoure, Taureau, Scorpion et Narmer seraient écrasés.

Feignant l’optimisme, Gros-Sourcils ne cachait pas la gravité de la situation ; et chacun sentait que l’issue du conflit ne serait pas favorable au clan de Taureau. Nékhen n’apparaissait plus comme un abri, et ses murs deviendraient ceux d’un cimetière.

Au général, quand il aurait accompli son rôle destructeur, de sortir indemne de ce mouroir et de réclamer son dû.

*

Seule Cigogne était autorisée à soigner Taureau ; suspicieux, il n’accordait sa confiance qu’à la vieille cheffe de clan qui lui appliquait des onguents aux senteurs agréables. Ces remèdes le soulageaient, mais certaines douleurs demeuraient rebelles et le contraignaient parfois à s’allonger.

— Tu me parais bougon, aujourd’hui, observa la guérisseuse en massant l’énorme cou de Taureau.

— Je souffre d’un mal dont tu ne me guériras pas : le poids des ans.

— Tu as encore beaucoup d’énergie !

— Je m’affaiblis, Cigogne, et gouverner me fatigue, surtout dans les circonstances présentes ; je n’imaginais pas que cette guerre serait aussi éprouvante. Naguère, j’aurais piétiné ce fanfaron de Lion et ce tordu de Crocodile ! Nous avons perdu du temps, trop de temps, à cause de cette blessure. Mais rassure-toi, je serai à la tête de mes hommes.

— Je prépare une potion qui renforcera ta musculature.

— Tes messagères sont-elles revenues ?

— Elles sont toutes rentrées.

— Et qu’ont-elles vu ?

— Les troupes de Lion et de Crocodile se sont rapprochées de Nékhen, et ne cessent de faire mouvement. L’attaque est imminente.

— Les Vanneaux ?

— Les officiers de Lion les encadrent.

— Tu ne me dis pas tout, fidèle amie ; inutile de dissimuler la réalité. Au contraire, j’ai besoin de la connaître afin d’y adapter ma stratégie.

Le long visage de Cigogne s’assombrit.

— Les Vanneaux… Leur nombre paraît illimité. Une foule gigantesque, capable d’encercler Nékhen et d’attaquer au même moment l’ensemble des fortifications.

— Une ruée capable de nous submerger et d’ouvrir la voie aux tueurs de Lion et Crocodile…

— C’est la fin, prédit Cigogne.

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