le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 20 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 20

 

 

Chacal se releva et s’inclina.

Les deux battants de la grande porte de Nékhen s’ouvrirent ; apparurent trois géants à tête de chacal.

Le Vieux aurait volontiers décampé ; Scorpion était fasciné ; Narmer se prosterna, aussitôt imité par l’ensemble de ceux que les Âmes fixaient de leurs yeux indéchiffrables.

— Notre délibération est terminée, annonça l’une d’elles, de sa voix si profonde et si grave qu’elle provoquait des frissons, et nous acceptons ton offrande. À toi, le Premier des Occidentaux et le seigneur d’Abydos, nous accordons notre cité et notre héritage. Prends-en soin et fais-les prospérer. Pour nous, il est temps de disparaître ; c’est toi, désormais, qui exerceras nos pouvoirs.

Une vive lueur éblouit l’assistance, contrainte de fermer les yeux ; le Vieux crut qu’il allait mourir de chaleur. Un vent violent la dissipa, et l’on entendit de lointains aboiements, provenant du ciel.

De nouveau, on osa regarder.

Les Âmes avaient disparu, la porte restait ouverte.

Portant le coffret, Chacal franchit lentement le seuil.

— Qu’est-ce que je te disais ? murmura le Vieux à l’oreille de Scorpion. Voilà l’entourloupe ! Lui et son clan s’emparent de Nékhen, et nous, on reste plantés là !

— Il suffît de le suivre.

— Ça, j’éviterais ! On ignore ce que contient cette cité sacrée.

— Excellente raison pour le savoir.

Narmer avait déjà emboîté le pas au chef de clan, accompagné de chacals silencieux et recueillis.

Prudent, Taureau laissa les explorateurs découvrir ce monde clos. Certes, il avait confiance en Chacal, mais avant d’ordonner à son armée de pénétrer en terrain inconnu, il devait s’assurer de ne pas tomber dans un piège.

Traînant des pieds, le Vieux se tenait derrière Scorpion, venu à la hauteur de Narmer. Soudain, une ombre, accompagnée d’un bruissement d’ailes, les recouvrit.

Un immense vautour se tenait au-dessus d’eux et les contemplait, prêt à les déchirer de ses énormes serres.

Le Vieux se plaqua au sol.

— Vénérons notre mère, exigea Chacal ; fécondée par l’air lumineux, elle donne son sang afin de nourrir ses petits. Puisse-t-elle nous protéger comme elle protège cette cité.

Le vautour plana de longs instants puis, profitant d’un courant ascensionnel, s’élança au milieu des nuages où il disparut.

Scorpion releva le Vieux.

— On est vraiment obligés de continuer ?

— La mère Vautour nous a acceptés, précisa Chacal ; nous n’avons rien à craindre.

Dubitatif, le Vieux découvrit la résidence des Âmes.

L’édifice principal était un sanctuaire composé de piliers en bois, hauts de douze mètres, soutenant une toiture bombée dont la façade s’ornait de trois mâts à banderoles proclamant la présence du divin. Face à elle, un autre mât surmonté d’un faucon sculpté, soulignant le lien entre les Âmes de Bouto et celles de Nékhen. À l’intérieur, trois statues rappelaient leur existence.

Chacal se dirigea vers la chapelle voisine, simple hutte en clayonnage ; ses montants dépassaient la toiture, et deux cornes de vache décoraient le fronton.

— Heureux présage pour Taureau, observa Scorpion.

Le chef de clan déposa le coffret provenant d’Abydos, honorant ainsi

cette « grande demeure(2) », réceptacle du pouvoir des Âmes.

— Les lieux sont en paix, affirma Chacal ; Taureau et son armée sont libres d’y accéder.

Vent du Nord prit la tête de la troupe. Cigogne ferma la marche. Et tous s’étonnèrent des richesses de Nékhen.

D’abord, la qualité des fortifications rassura les arrivants ; pourtant réputée solide, la place forte de Taureau paraissait fluette à côté de ces murs épais et de ces bastions en brique crue où quantité d’archers assureraient une défense efficace. Ensuite, on s’émerveilla à la vue des silos à grains, remplis à ras bord, des citernes, des fours correctement orientés au vent afin d’obtenir une température de cuisson élevée, des entrepôts contenant des conserves de viande, des jarres à vin et à huile, de l’ivoire, des peaux de félin et du mobilier en bois.

— Ah ben ça, commenta le Vieux, ah ben ça… Elles avaient la belle vie, les Âmes !

— Ne touchez à rien ! ordonna Taureau. Ce n’est peut-être qu’une illusion, voire un traquenard.

La mise en garde jeta un froid ; tant de générosité n’était-elle pas suspecte ? Même Chacal n’émit pas d’objection. Avant de disparaître, les Âmes n’avaient-elles pas jeté un maléfice ?

— Je m’en doutais, grommela le Vieux ; c’était trop beau.

— Moi, je goûte les grains, décida Scorpion ; Narmer, l’eau. En cas d’empoisonnement, Cigogne nous soignera.

La cheffe de clan eût aimé formuler ses doutes, mais Scorpion ouvrait déjà la trappe inférieure d’un silo, prélevait une poignée de céréales et la mâchait.

— De l’épeautre, goûteux à souhait !

Mettant les mains en coupe, Narmer but un peu d’eau.

— Délicieuse !

Les soldats regardèrent les audacieux. Le poison ne mettrait-il pas un certain temps à produire ses effets ?

Cigogne s’approcha ; en posant son pouce sur une veine du poignet, elle écouta la voix du cœur de Scorpion et de Narmer.

— Pas d’empoisonnement.

De joyeuses clameurs saluèrent le diagnostic ; on saliva à l’idée de bonnes galettes chaudes, de viande et de poisson séchés. Vu le nombre de jarres, l’armée pourrait tenir un long siège en gardant sa vigueur.

— Choisis-toi une natte, recommanda Scorpion au Vieux en lui désignant un entrepôt.

Enthousiaste, il s’avança. Au moment de s’emparer de ce bien appréciable, sa main se figea ; et si ces objets-là étaient envoûtés ?

— Qu’attends-tu ?

— Après toi, Scorpion.

— Tu es mon serviteur et tu m’obéis !

Le beau visage du jeune guerrier n’avait plus l’air aimable.

Crispé, le Vieux agrippa une superbe natte, épaisse et moelleuse. De quoi lui offrir des rêves indescriptibles, à condition qu’elle ne lui brûle pas les doigts !

— C’est bon, s’exclama-t-il, c’est tout bon !

Du coup, l’heureux aventurier s’accapara un coussin qu’apprécieraient ses vertèbres cervicales, soudées depuis longtemps.

Prévoyant la curée, Taureau s’interposa.

— Halte ! Je charge Narmer d’établir un inventaire, et nous procéderons ensuite à la distribution. Que Scorpion répartisse les sentinelles et que nos cuisiniers préparent un banquet.

Les soldats acclamèrent leur chef, qui s’occupa personnellement d’aménager un enclos à l’intention de ses taureaux de combat.

Le Maître du silex, lui, restait ébahi devant les ateliers de Nékhen et le nombre d’outils légués par les Âmes. Forage, polissage, taille du silex, fabrication de poteries et de céramiques… Grâce à ce trésor inespéré, ses techniques ne manqueraient pas de s’améliorer, et il formerait une équipe incomparable.

Ne cédant pas à une satisfaction béate, Chasseur fit le tour des remparts, veillant à ce que la sécurité des occupants de Nékhen fut assurée. L’échec du premier assaut ne marquerait pas la fin des hostilités et les ruses de Crocodile ne manquaient pas de l’inquiéter.

Au centre d’une cour ovale, bordée de bâtiments administratifs, trônait le palais de la ville sainte, construit avec les mêmes matériaux que le temple.

— Voici ta résidence, dit Narmer à Taureau ; je l’ai examinée de fond en comble, pas le moindre piège.

L’imposant personnage apprécia l’antichambre, la salle d’audience, la salle à manger et les chambres dont les parois en clayonnage étaient recouvertes de nattes colorées.

— Cet endroit ne me déplaît pas, concéda le chef de clan ; ces Âmes savaient vivre. Quelques aménagements me rappelleront ma chère capitale du Nord.

Pendant que ses serviteurs installaient du mobilier, les fumets du banquet commencèrent à charmer les narines de Taureau.

— Cette journée m’a assoiffé ! Célébrons-la comme il se doit.

Durant les réjouissances, copieusement arrosées, Narmer ne se dérida guère, songeant à Neit, prisonnière des Libyens. Avant de chasser les envahisseurs et de la libérer, il fallait écraser la coalition formée de Crocodile, de Lion et des Vanneaux.

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