le feu du scorpion
Chapitre 48
À toute heure du jour et de la nuit, des groupes de hyènes apparaissaient, émettaient leurs rires menaçants, s’approchaient, puis s’éloignaient. Tour à tour, Chacal, Vent du Nord et Narmer montaient la garde. À plusieurs reprises, le chef de clan avait réussi à leur parler, apaisant leur agressivité ; mais la trêve semblait fragile et, lorsqu’il changeait d’interlocutrice, Chacal devait à nouveau se montrer convaincant.
Le trio avançait à marche forcée en direction de Nékhen, ne s’accordant que de brèves périodes de repos. Une crainte majeure le hantait : arriver trop tard, après une attaque-surprise des Sumériens. Avaient-ils précipité leur action ou, au contraire, pris le temps de la préparer afin de porter un coup décisif ? S’allier aux Vanneaux, donc obtenir l’approbation de Lion ou l’éliminer, exigeait un certain délai. Fort de cette conviction, Narmer suivait ses deux guides qui, à travers le désert, choisissaient le meilleur itinéraire.
Dernière inquiétude, à l’approche du but : des lionnes en quête de proies se dissimulaient-elles aux abords de la cité ? Ni Chacal ni l’âne ne sentirent leur odeur. Épuisés, les trois compagnons aperçurent enfin la ville, intacte !
— Prenons garde, avertit Narmer, la zone fortifiée a été rétablie. Vent du Nord, emprunte le sentier cheminant entre les pièges.
À pas lents et précis, il s’y engagea.
*
Sous la direction de Taureau, l’existence des vainqueurs s’organisait. Des escouades sortaient quotidiennement de Nékhen pour s’acquitter des corvées d’eau et de nourriture, et l’on avait même mis en place un service de bacs permettant de traverser aisément le fleuve et de commencer à exploiter des terres fertiles.
Bénéficiant des soins efficaces de Cigogne et de Neit, les blessés se remettaient, et la plupart reprenaient un travail ; en rendant hommage à la puissante déesse, la prêtresse attirait sa bienveillance, et le clan, malgré l’année des hyènes, tenait bon.
Satisfait d’avoir obtenu la surveillance des caves, le Vieux ne perdait pas une occasion de se reposer, tout en gardant un œil mi-clos ; une passion ardente unissait toujours Nageuse et Scorpion qui, de temps à autre, honorait la couche de Fleur, apparemment résignée.
L’activité militaire ne diminuait pas ; assisté de Chasseur, Scorpion soumettait les rescapés du dernier affrontement à de multiples exercices. Quant au Maître du silex et à son équipe d’artisans, ils continuaient à fabriquer des armes.
La tristesse de Neit, d’une remarquable dignité, peinait le Vieux. L’amour qu’elle vivait n’avait rien d’une passade, et l’absence de Narmer, peut-être définitive, l’affaiblissait.
Ce matin-là, lors du conseil de guerre, Taureau écouta les rapports réconfortants de ses subordonnés ; il se prit à rêver d’un départ vers le Nord et de la reconquête de son territoire où ses taureaux de combat retrouveraient de vastes étendues verdoyantes.
Mais ce n’était encore qu’un mirage, et d’angoissantes questions demeuraient en suspens.
— Général Gros-Sourcils, quand serons-nous prêts à faire mouvement ?
— À mon avis, pas avant le printemps, et à condition d’être sûrs que l’ennemi n’a pas préparé un traquenard.
— Cigogne, tes émissaires ont-elles repéré l’ennemi ?
— Malheureusement non, déplora la vieille dame ; seule certitude : Lion et les Vanneaux ont quitté le désert. Ils se cachent probablement dans les massifs de roseaux du bord du fleuve, au sud de Nékhen. Crocodile et les siens sont invisibles.
— On peut redouter qu’ils n’aient établi une jonction, avança Scorpion ; en ce cas, attendons-nous à un nouvel assaut.
— Les cigognes ont-elles aperçu Chacal, Narmer et Vent du Nord ? interrogea Neit.
La cheffe de clan hocha négativement la tête.
— C’est plutôt rassurant, estima Scorpion ; à cause des hyènes et des lionnes, Chacal se dissimule au maximum. Il ramènera Narmer, je le sens ; et toi aussi, Neit.
La confiance du jeune homme la réconforta. À aucun moment, en effet, elle n’avait éprouvé la morsure d’un vide qui eût été celui de la mort.
Un officier interrompit la séance du conseil.
— Ennemis en vue, annonça-t-il ; ils tentent de traverser la zone piégée. Dois-je ordonner aux archers de tirer ?
— Je m’en occupe, décida Scorpion ; accompagne-moi, Gros-Sourcils.
À la satisfaction générale, les relations entre les deux hommes s’étaient beaucoup améliorées, et ils se partageaient volontiers les tâches sans se heurter. Taureau appréciait cette réconciliation.
Du haut des remparts, Scorpion et Gros-Sourcils découvrirent les trois arrivants.
— Je cours prévenir Neit !
Resté seul, le général hésita ; et s’il ordonnait à un archer d’abattre Narmer en l’accusant ensuite d’avoir commis une terrible bévue ?
Manœuvre trop risquée.
— Ne tirez pas, imbéciles ! N’avez-vous pas reconnu les nôtres ?
Scorpion ouvrit lui-même la grande porte.
Vent du Nord fut le premier à franchir le seuil, chaudement félicité.
Et les deux frères se donnèrent une vigoureuse accolade.
— Je n’ai jamais douté de ton retour, affirma Scorpion.
— Ta force nous a aidés.
Scorpion s’écarta, et Narmer la vit.
Sortant de l’ombre de la muraille, baignée d’un rayon de soleil soulignant la finesse de ses traits, Neit avançait lentement.
Ni lui ni elle n’accordèrent libre cours à leurs émotions. Sous le regard de la garnison, ils devaient se comporter avec la dignité de leur fonction ; aussi se contentèrent-ils de se prendre tendrement les mains.
— Ta pensée ne m’a pas quitté, lui avoua-t-il ; sans elle, j’aurais cédé au découragement.
— Tu parais épuisé… Il faut te reposer. Mes onguents effaceront la fatigue.
— Je suis porteur d’une terrifiante nouvelle.
— La destruction d’Abydos ?
— Non, l’Ancêtre protège ce site sacré ; mais nous sommes tous en danger de mort.
Déjà, la joie des retrouvailles s’effaçait, et le conseil de guerre se réunit sur-le-champ, pendant que le Vieux donnait à boire et à manger à Vent du Nord. Cette précipitation ne présageait rien de bon, et seules quelques goulées de vin le réconforteraient.
Taureau ne masquait pas sa préoccupation. Pourquoi cette entrevue, au lieu d’un banquet célébrant le retour des aventuriers ?
D’abord, Chacal se montra rassurant : ses fidèles serviteurs continuaient à monter la garde autour du sanctuaire d’Abydos, dont l’Ancêtre assurait magiquement la survie ; ensuite, Narmer révéla ce qu’il avait appris.
— Le peuple habitant le pays des deux fleuves, les Sumériens, en a été chassé par un déluge. Les rescapés ont formé une armée qui a traversé les déserts afin de conquérir notre pays ; n’étant pas assez nombreux, ils veulent se servir des Vanneaux et s’emparer de Nékhen.
— Ces insensés oublient Lion ! grogna Taureau. Échaudé à la suite de la défection de Crocodile, il ne partagera pas sa souveraineté.
— Les Vanneaux, eux, sont prêts à se soumettre au plus vindicatif. D’après l’Ancêtre, les Sumériens ne tarderont pas à nous attaquer ; je craignais même d’arriver trop tard. Et je redoute une coalition formée de ces envahisseurs, de Lion et de Crocodile.
— Être parvenu au terme d’un si dangereux voyage exige de rudes caractères, jugea Scorpion ; ces Sumériens ne seront pas des adversaires faciles.
— Nos défenses ont été renforcées, rappela Taureau, et nous disposons d’un excellent armement !
— La masse des Vanneaux, à présent aguerris, demeure la menace majeure, précisa Narmer. Correctement encadrés, ils nous submergeront.
— Depuis plusieurs jours, indiqua le chef de clan, pas de mouvement de troupes. Ces Sumériens emprunteront soit le désert, soit le fleuve, et nous leur réserverons une chaude réception ! Cigogne, envoie des messagères inspecter les alentours de Nékhen ; dès l’approche de ces étrangers, nous nous mettrons sur le pied de guerre.
La vieille dame n’eut pas le loisir d’exécuter l’ordre.
Les cris rauques de l’oie gardienne déchirèrent les tympans de la garnison et réveillèrent le Vieux, pourtant profondément endormi.
Scorpion bondit et retourna au sommet des remparts.
Venant du désert, une meute de fantassins aux cheveux tressés et aux longues jupes brandissaient des lances ; le fleuve était couvert de bateaux d’une taille incroyable, chargés d’archers qui visaient Nékhen.
Et la première flèche frôla la tempe de Scorpion.
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