le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 17 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 17

 

 

Lion était en rage, ses serviteurs gardaient la tête basse, craignant de servir de victimes expiatoires. Et le calme apparent de Crocodile n’était guère rassurant.

— Comment des hommes et des ânes ont-ils réussi à traverser nos lignes ? s’étonna Lion. J’ai fait exécuter tous les imbéciles du poste de garde, coupables de lâcheté. Et j’ai disposé une nouvelle ceinture de défense. Cette fois, les assiégés ne pourront ni sortir ni recevoir de renforts !

— Excellente initiative, jugea Crocodile ; notre patience finira par être récompensée. L’armée de Taureau manquera bientôt de vivres.

— À moins que les Âmes de Nékhen n’ouvrent la porte de leur ville !

— Cette interminable attente plaide plutôt en faveur d’un refus.

— Voir Taureau pourrir ainsi et son armée se déliter… Quel plaisir !

— Ses soldats se révolteront, prédit Crocodile, et les dissensions internes les affaibliront. Auparavant, j’aimerais tenter une expérience.

— Laquelle ? demanda Lion, intrigué.

— En dépit des multiples pièges, la petite caravane a traversé la zone dangereuse. Il existe donc un passage.

— Et… tu voudrais l’emprunter pour attaquer ?

— Simplement vérifier ; un raid nous fournira la réponse.

*

Quand Chacal avait montré à Taureau les étoffes venant d’Abydos, sa mauvaise humeur s’était dissipée. Oubliant le caractère insensé de cette expédition, il se félicitait de posséder une offrande susceptible de lui attirer les bonnes grâces des Âmes de Nékhen.

— Je les présenterai moi-même à mes ancêtres en prononçant les formules d’apaisement, promit Chacal.

— Enfin, nous obtiendrons leur aide !

— Je l’espère.

— N’en serais-tu pas certain ? s’inquiéta Taureau.

— Les Âmes n’interviennent pas dans les affaires des clans et se tiennent à l’écart de leurs querelles.

— Cette fois, il s’agit d’une guerre qui risque de ruiner le pays entier ! Vainqueurs, Lion et Crocodile n’épargneront pas Nékhen. Sois convaincant, Chacal ; sinon, nous sommes perdus.

*

— À nous deux ! tonna Taureau.

Assis sur une natte confortable et mâchonnant des oignons. Scorpion ne paraissait pas inquiet à l’idée des réprimandes du chef de l’armée.

— Tu as agi sans mon autorisation et menti à l’un de mes officiers.

— Exact.

— Cette démarche était une folie !

— Non, puisqu’elle a réussi.

— Je n’admets pas un tel comportement, Scorpion.

— Grâce à moi et à Narmer, tu as obtenu le moyen de séduire les Âmes de Nékhen et de nous sauver tous.

Taureau grommela.

— Tu sais retourner la situation à ton avantage !

— Encore exact, et je te demande une faveur : donne-moi le Vieux comme serviteur.

— Il ne tient plus debout ! À quoi te servira-t-il ?

— Accordé ?

— Accordé.

— Quand Chacal présentera-t-il l’offrande aux Âmes ?

— Demain, au couchant, lorsque la lune sera pleine.

*

— Tu nous as sauvés, dit Narmer à Scorpion.

— J’ai ressenti ta présence ; sans toi, la défaite était inévitable. Alors, autant tenter le tout pour le tout. Si les Âmes se satisfont du trésor rapporté d’Abydos, nous aurons accès à Nékhen. À partir d’une base sûre, la reconquête sera envisageable. Malheureusement, le ver est dans le fruit.

— Explique-toi.

— Quelqu’un a tenté de dégrader nos armes. Au combat, elles se seraient brisées, et nos soldats auraient perdu pied.

— Un traître… As-tu des soupçons ?

— Le Maître du silex est né chez les Vanneaux, devenus alliés de Lion et de Crocodile.

— Il les a quittés, et s’est toujours montré loyal envers nous !

— N’aurait-il pas toujours menti ?

— Pourquoi aurait-il fabriqué des armes de grande qualité à notre intention ?

— Jauge-le, Narmer ; moi, je le surveille et je m’en méfie.

— Crocodile a sans doute acheté l’un des officiers de Taureau, en lui promettant une haute fonction s’il contribuait à la défaite de son ex-clan.

— Superbe coup tordu, en effet. En ce cas, préparons-nous à d’autres nuisances.

— Dis-moi, Scorpion… As-tu envisagé de franchir seul la muraille de Nékhen ?

Le jeune guerrier regarda au loin.

— Je me préparais à l’escalader lorsque tu es arrivé ; rester inactif serait une grave erreur. Si Chacal échoue, je t’aurai à mes côtés et nous nous emparerons de cette cité, que les Âmes le veuillent ou non.

Scorpion était assez fou pour réussir. Et Narmer ne lui refuserait pas son aide.

*

Le Vieux déboucha sa deuxième jarre de vin. En raison de son exploit, il avait eu droit à ce supplément et à du bœuf rôti accompagné d’une purée de fèves. L’ordinaire de l’armée assiégée commençait à lui plaire. Et pas question de partager boisson et nourriture acquises au péril de sa vie ! Adossé aux remparts, à l’écart de son cantonnement, il s’empiffrait.

— Satisfait du repas ? demanda Scorpion.

— Ah non, pas toi ! Comment m’as-tu retrouvé ?

— L’instinct. Notre collaboration n’est pas terminée.

— Ah si ! Après cette mission suicide, moi, je reste tranquille.

— Taureau m’a accordé un beau cadeau.

Le Vieux regarda Scorpion de travers.

— En quoi ça me concerne ?

— Le cadeau, c’est toi. Tu n’appartiens plus à l’armée et tu deviens mon serviteur privilégié.

— Je refuse !

— Ce ne serait ni sérieux ni prudent. N’as-tu pas appris à me connaître ?

Le Vieux eut l’appétit coupé. Mécontent, ce gaillard-là était capable de l’occire d’un coup de poing !

— M’engager, c’est stupide. Je suis cuit, ça se voit !

— Le vin te redonne de la vigueur ; et je suis persuadé que tu possèdes des ressources cachées.

— Tu seras déçu ; ma seule ambition, c’est de survivre, dormir, boire et manger.

— À mon service, tu seras comblé.

— Admettons… Tu ne parles pas des risques !

— Ne songe qu’à ton nouveau bien-être.

Le Vieux but une longue gorgée.

— Il devrait être bref, marmonna-t-il, prostré.

*

Après avoir soigné ses servantes et un bon nombre de soldats souffrant d’irritations de l’estomac, de blessures variées ou d’autres affections, Cigogne prenait un peu de repos. Un doux soleil lui redonnait de l’énergie, et sa rêverie l’entraînait vers l’ancien monde des clans qui respectaient leur pacte de paix. Temps révolus, espoirs abolis.

— Puis-je t’importuner ? demanda Narmer.

La vieille dame ouvrit les yeux.

— Je me réjouis de ton retour, mais je redoute l’avenir.

— Les Âmes refuseront-elles de nous aider ?

— Je l’ignore, Narmer, mais pourquoi prendraient-elles parti ?

— Lion et Crocodile sont des destructeurs !

— Cet affrontement engendrera morts et souffrances ; le pays ne sera-t-il pas ruiné à jamais ?

— Désapprouverais-tu l’action de Taureau ?

— Il n’avait pas le choix, et nous ne reculerons pas.

— Tes messagères t’ont-elles donné des nouvelles récentes du Nord ?

— De mauvaises nouvelles, Narmer, si mauvaises que je ne les ai pas transmises à Taureau ; le démoraliser serait une faute. Toi, es-tu prêt à les entendre ?

— Je préfère la vérité à l’incertitude.

— Tu as peut-être tort, jeune homme ; parfois, le brouillard est protecteur, comme celui qui s’est dissipé au-dessus du sanctuaire de Neit, livré à l’invasion libyenne.

La gorge de Narmer se serra.

— Ta messagère a-t-elle vu… la prêtresse ?

— Elle a disparu.

— Ta pensée traverse les espaces, Cigogne ; Neit est-elle… morte ?

La cheffe de clan fixa le ciel, encombré de nuages.

— C’eût été préférable.

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