le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 45 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 45

 

— Là-bas, Nékhen !

L’éclaireur apercevait enfin la cité appartenant aux Âmes à tête de Chacal. Un étrange silence pesait sur elle, des monceaux de cadavres l’environnaient.

— Nous arrivons trop tard, dit le capitaine à Neit ; Taureau n’a pas résisté aux assauts de l’ennemi, son clan a été anéanti.

Ce désastre impliquait la mort de Narmer, et la jeune femme se sentit privée de toute envie de vivre.

— Éloignons-nous rapidement, préconisa le capitaine ; si nous sommes repérés, on nous pourchassera.

Le taureau brun-rouge eut une réaction surprenante. Sortant de sa torpeur, il s’élança en direction de Nékhen.

— Lui veut encore combattre, constata la prêtresse ; ne l’abandonnons pas.

— C’est de la folie, nous serons massacrés !

— En avant, capitaine ; personne ne souhaite retraverser le désert.

La colonne s’ébranla, Neit marcha à sa tête.

Elle vit le taureau sauvage franchir un espace dévasté et pénétrer à l’intérieur de la cité ; aucune flèche ne fut tirée contre lui.

Intriguée, la prêtresse pressa l’allure ; le capitaine et ses soldats se préparaient à un affrontement sanglant dont ils ne sortiraient pas vivants.

Taureau apparut, accompagné de son animal fétiche, heureux d’avoir retrouvé son maître, lequel le caressait en le félicitant pour son courage et sa fidélité.

— Nous sommes sauvés, bredouilla le capitaine ; notre chef a triomphé !

Les arrivants et les vainqueurs de Nékhen se tombèrent dans les bras et l’on parla de la terrible bataille où tant de membres du clan avaient succombé.

Neit découvrit la cité et fut attirée par son sanctuaire, semblable à celui de la déesse qu’avaient probablement détruit la crue et les Libyens. D’ici émanait la puissance qui avait procuré à Taureau la capacité de vaincre l’adversité. Rendre hommage aux Âmes était la première démarche à accomplir.

— Elles ont quitté leur chapelle, révéla une voix que Neit connaissait.

Les bras croisés, le front haut, Scorpion la dévisageait.

— Narmer a-t-il survécu ? demanda-t-elle, anxieuse.

— Rassure-toi, il est indemne.

— Où se trouve-t-il ?

— Il se rend à Abydos, en compagnie de Chacal ; on redoute une attaque des Libyens.

Neit s’assit, effondrée.

Elle espérait le retrouver, elle croyait l’avoir perdu, le miracle se produisait, mais elle le reperdait.

Lui, rescapé d’une bataille abominable ; elle, d’un voyage périlleux. Et ils restaient séparés.

Neit se releva.

— Je vais le rejoindre.

— Tu n’y parviendras pas, Chacal emprunte des pistes connues de lui seul. Tu ne peux te procurer une escorte, car nous sommes à peine assez nombreux pour défendre Nékhen. Crocodile et Lion semblent s’être retirés, mais ne serait-ce pas une ruse ? Ils disposent encore d’une foule de Vanneaux qui pourrait nous écraser, tant nos pertes ont été importantes. Nous avons besoin de toi, ici, Neit ; il y a quantité de blessés à soigner, Cigogne ne suffira pas à la tâche. Et la protection de la déesse ne sera pas superflue ! Narmer avait coutume de rendre hommage aux Âmes, tu élargiras ce culte.

La prêtresse acquiesça.

— Quand Narmer reviendra-t-il ?

— Soit lui et Chacal dispersent les agresseurs d’Abydos, soit ils battent en retraite.

La réponse de Scorpion avait une tonalité sinistre, et Neit sentit qu’elle n’aurait d’autre espérance que la magie de la déesse.

Le Vieux s’approcha, émoustillé.

— Qui est cette beauté ?

— La prêtresse de Neit et la compagne de Narmer, révéla sèchement Scorpion.

— Ah bon, ah bon ! marmonna le Vieux en reculant.

— Si tu te comportes correctement, elle t’épargnera ; commence par lui montrer sa résidence, près de celle de Taureau.

Vu les pouvoirs de ce genre de sorcière, le Vieux ferait tout pour la satisfaire ; il se chargea lui-même du ménage, choisit une natte de grande qualité, et apporta du pain chaud et du lait.

— Celui de la vache de Narmer, précisa-t-il, elle et son veau sont sacrés.

Malgré sa tristesse, Neit s’amusait de la servilité du gredin, lequel s’éclipsa lors de la venue de Taureau.

— Prêtresse de Neit, ton aide nous sera précieuse ! Avoir accompli un tel voyage est digne d’admiration. Le capitaine de ma place forte m’a appris sa destruction ; les Libyens occupent-ils la totalité de mes terres ?

Neit ne cacha rien du désastre et parla longuement du guide suprême, Ouâsh, et de ses deux redoutables âmes damnées, Piti le fourbe et Ikesh, le géant noir. À l’évocation de la ligne de forteresses, Taureau comprit que la reconquête de son domaine serait longue et difficile.

— Bouto est-elle tombée aux mains des barbares ?

— Lorsque j’ai quitté la cité sainte, elle était assiégée, mais les Âmes à tête de faucon maintenaient une frontière infranchissable.

Le colosse paraissait fatigué.

— Une grave blessure m’a vieilli, avoua-t-il, et l’affrontement fut épouvantable ; j’ai perdu plus de la moitié de mon armée, dix taureaux de combat ont péri et la fuite de l’ennemi ne signifie pas sa défaite. Et voilà qu’Abydos est menacé !

— Tu as remporté une première victoire, rappela Neit, Nékhen est sauvée. Reprenons notre souffle et préparons l’avenir, en dépit de l’année des hyènes.

La détermination de la jeune femme rasséréna le chef de clan. Paternel, il lui prit doucement les mains.

— Les armes ne suffisent pas à vaincre le mal ; déploie ta magie.

— Puis-je interrompre vos effusions ? demanda Cigogne ; nous avons beaucoup de souffrances à soulager, et la science de la prêtresse de Neit m’est indispensable.

En s’étourdissant dans le travail, la jeune femme tenta d’oublier la peine qui déchirait son cœur ; son amour pour Narmer ne cessait de croître, et son absence était un fardeau presque impossible à supporter. Défiant la cruauté de l’occupant libyen, il ne renoncerait pas à libérer Abydos et risquait d’y perdre la vie.

*

La présence de Neit redonnait de l’énergie à l’ensemble des habitants de Nékhen. Grâce à la qualité des soins, les blessés voyaient leur état de santé s’améliorer jour après jour, et certains reprenaient du service ; l’atelier du Maître du silex fonctionnait à plein régime et produisait les armes nécessaires aux prochaines victoires ; tonique, Chasseur entraînait archers et manieurs de frondes, améliorant leur précision et leur distance de tir ; sous la direction du Vieux, des terrassiers creusaient de nouveaux pièges et plantaient des pieux afin d’assurer la défense de la cité.

Désormais, il était possible d’en sortir et de s’aventurer assez loin, jusqu’à des hameaux dévastés par la crue ; l’un d’eux abritait des caves où subsistaient des jarres de vin, un cru modeste qui, néanmoins, rehaussa le moral, en particulier celui du Vieux.

Avant la tenue d’un conseil de guerre auquel elle était conviée, Neit vit Scorpion embrasser fougueusement une brune au corps élancé ; tout en lui cédant, elle manifestait une fierté certaine.

Au seuil de la résidence de Taureau, Neit ne résista pas à l’envie d’interroger le jeune guerrier, à la beauté aussi éblouissante qu’inquiétante.

— Ta nouvelle conquête ?

— Cette Vanneau mérite bien son nom : Nageuse. Une superbe lutteuse qui m’a sauvé la vie lors d’un combat contre les reptiles de Crocodile ; et ses joutes amoureuses ne m’ont pas encore lassé. Fleur en prend ombrage, je dois la ramener à la raison : ma liste de conquêtes s’allongera selon mes désirs. Toi seule m’échapperas, parce que tu appartiens à Narmer. Et rien ne saurait entacher notre fraternité.

Neit préféra se taire ; ni elle ni personne ne modifierait le tempérament de Scorpion.

Satisfait de voir les membres de son clan accomplir diverses tâches avec ardeur, Taureau reprenait de la vigueur ; pourtant, il avait une mauvaise nouvelle.

— La cigogne envoyée à Abydos n’est pas rentrée, déplora-t-il ; inutile de se voiler la face : les Libyens l’ont abattue. Et nous ignorons le sort réservé à Chacal et à Narmer.

Retenant ses larmes, la prêtresse estima urgent d’intervenir.

— Nous pouvons protéger ces messagères en les équipant d’une amulette représentant les flèches de la déesse ; ainsi, elles éviteront celles des ennemis.

— Le Maître du silex les façonnera aujourd’hui même, promit Scorpion.

— Pas trace de Crocodile, reprit Taureau ; je suis persuadé qu’il se cache dans des forêts de roseaux, au bord du fleuve, et qu’il reconstitue ses forces. Quant à Lion et à ses Vanneaux, ils se sont regroupés à plusieurs journées de marche au sud de Nékhen, à la lisière du désert. Nous avons la preuve que les deux fauteurs de troubles ont rompu leur alliance.

— Méfions-nous des apparences, recommanda Scorpion ; Crocodile est le maître de la dissimulation. Renforcer les défenses de Nékhen est impératif.

— Et tu en as la charge, confirma Taureau. Malgré cette crue désastreuse, il reste des terres cultivables, et nous allons les utiliser pour nourrir les nôtres.

— Ne devons-nous pas redouter une attaque des Libyens, guidés par Crocodile ? s’inquiéta Cigogne.

— C’est ma plus grande crainte, avoua Taureau.

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