le feu du scorpion
Chapitre 44
Cigogne pleurait.
Des monceaux de cadavres, des soldats agonisants, un territoire dévasté, le fleuve rouge du sang des morts… Comme il était loin, le monde de paix et de prospérité qu’elle, Éléphante et Gazelle avaient défendu ! Seule rescapée des cheffes de clan, elle déplorait ces atrocités qui ne conduisaient qu’au chaos, annoncé par l’année des hyènes.
En apparence, Taureau avait triomphé ; il devait cette victoire à la fureur de Scorpion, animé d’une force de l’au-delà, mais à quel prix ? Les armées étaient exsangues, les meilleurs guerriers avaient succombé et, faute d’effectifs, la reconquête du Nord s’annonçait impossible.
Scorpion savourait son succès. Chacun savait que, sans lui, la défaite aurait été inéluctable. Les failles s’étaient refermées, les alentours de Nékhen avaient repris leur aspect habituel, un doux soleil baignait les vainqueurs. En vendant son âme à l’animal de Seth, Scorpion n’était-il pas devenu invincible ? Guerre et violence seraient le lot éternel des humains, prétendre le contraire relevait d’une absolue stupidité. En conséquence, profiter de la vie consistait à imposer sa domination en écrasant les faibles.
Nourri de la puissance du désert et de la foudre, Scorpion se découvrait une nouvelle stature.
— Tu as pris un maximum de risques, lui dit Narmer.
— Le résultat n’en valait-il pas la peine ? Les Vanneaux se sont dispersés, Lion est réduit à ses zélateurs, Crocodile replié sur des îlots.
— Qui t’a conféré tant de puissance ?
— Tu vénères l’Ancêtre, mon frère, il trace ton chemin ; moi, je suis ma propre voie.
— Où te conduira-t-elle ?
— N’avons-nous pas choisi notre destin quand nous nous sommes rencontrés ? Ouvre les yeux, Narmer, seule la victoire totale nous permettra de survivre et de donner un avenir à ce pays.
— Ne s’agirait-il pas de… ton avenir ?
— C’est moi qui ai remporté cette bataille, pas Taureau ! Mon initiative nous a sauvés du désastre, mais s’arrêter là serait une erreur fatale. L’ennemi n’est qu’amoindri, nous devons l’anéantir. Aide-moi à lancer l’offensive.
— Nos hommes sont épuisés !
— L’heure n’est pas au repos ; profitons de notre avantage et ne laissons pas respirer les troupes de Lion et de Crocodile.
— À Taureau de décider.
— En est-il capable ?
— Je me suis battu auprès de lui, et sa vaillance fut déterminante ; il reste le chef de l’armée. Convainquons-le d’adopter tes vues.
*
Cigogne massait le large cou de Taureau, trônant dans sa résidence de Nékhen. Fatigué, déplorant l’énormité de ses pertes, le chef de clan se réjouissait à peine d’une victoire si chèrement acquise.
L’attitude de Scorpion lui rappela sa jeunesse. Comme lui, il avait été habité de certitudes inébranlables et persuadé que rien ni personne ne lui résisterait ; aujourd’hui, cette folie lui avait donné l’énergie nécessaire pour renverser une situation désespérée. Comme lui, il s’était cru invulnérable, doté d’une puissance capable de terrasser des nuées d’adversaires.
Et Scorpion avait réussi.
— Nous n’avons pas eu le temps de récupérer, déclara-t-il, l’ennemi pas davantage. C’est pourquoi je veux lui briser les reins. Un effort supplémentaire, et nous gagnerons vraiment cette guerre.
— Tu exiges beaucoup…
— Beaucoup trop, je sais ! Et c’est l’unique issue. J’attaquerai du côté du désert, toi du fleuve, et nous anéantirons les derniers bataillons de Lion et de Crocodile.
— Nos hommes sont épuisés, objecta le général Gros-Sourcils ; ils n’ont plus la force de se battre.
— Taureau et moi saurons animer leurs bras.
Alors que le chef de clan réfléchissait, une messagère de Cigogne se posa à Nékhen et lui transmit aussitôt une information stupéfiante. Inquiète, la vieille dame la communiqua au conseil de guerre.
— Un peuple entier encercle Abydos, annonça-t-elle.
— Des Vanneaux là-bas ? s’étonna Gros-Sourcils.
— Probablement des Libyens, estima Taureau ; le Nord conquis, ils s’en prennent au Sud.
— Je pars immédiatement avec les membres de mon clan, décida Chacal ; nous devons défendre le territoire sacré.
— Je t’accompagne, déclara Narmer ; nous avons l’habitude de guerroyer ensemble, et l’Ancêtre nous aidera.
— Puisque nous sommes contraints de diviser nos forces, conclut Scorpion, n’hésitons plus un seul instant et portons le coup décisif ; débarrassés de Lion et de Crocodile, nous pourrons nous préoccuper d’un nouveau front.
— Ainsi agirons-nous, décréta Taureau en redressant sa lourde carcasse.
*
Renfrogné, son abondante crinière souillée de sang, Lion refusait encore l’évidence : à cause de ce jeune guerrier, habité d’une fureur démoniaque, et du tremblement de terre, l’affrontement avait tourné au désastre. La plupart de ses soldats et de ses lionnes étaient morts ; ne restait que sa garde rapprochée, incapable de lancer une nouvelle attaque, même en utilisant les Vanneaux survivants, piètres combattants. Il fallait donc regrouper les lambeaux de son armée et les troupes de Crocodile pour s’emparer de Nékhen où s’étaient réfugiés Taureau et les siens, gravement affaiblis. Surpris par cette initiative inattendue, mal remis de leur victoire illusoire, ils n’offriraient qu’une faible résistance.
Décomposé, l’aide de camp envoyé auprès de Crocodile s’inclina.
— Seigneur, je… je ne l’ai pas trouvé.
— Comment, pas trouvé ! T’es-tu adressé à ses officiers ?
— En réalité, le clan de Crocodile a disparu.
— Disparu… Tu veux dire : enfui ?
— Seuls demeurent des Vanneaux qui se placent sous votre protection.
— Le lâche, le tordu ! Jamais je n’aurais dû lui accorder ma confiance !
La stratégie s’imposait : rassembler un maximum de Vanneaux, battre en retraite et trouver un endroit sûr afin d’y préparer les combats futurs, car Lion ne s’avouait pas vaincu.
La tête basse, Mollasson et Vorace furent appelés à comparaître devant le chef de clan. Ils lui indiquèrent des refuges, au bord du Nil ; eau et poissons permettraient de survivre, non loin de Nékhen.
*
Se colleter de nouveau avec les reptiles n’enchantait pas Taureau, mais il approuvait Scorpion : écraser l’ennemi avant qu’il ne reprenne son souffle mettrait fin à la guerre des clans. Accompagné de deux taureaux de combat couverts de blessures et n’émettant pas la moindre plainte, il entraîna ses hommes vers le fleuve. Le Maître du silex et Chasseur, légèrement atteint au bras gauche, les encourageaient ; la supériorité de l’armement n’avait-elle pas été prédominante ? Un ultime effort, et l’on pourrait soigner les plaies et prendre du repos.
Le chef de clan traversa un champ de cadavres entremêlés et, à son grand étonnement, atteignit la rive sans rencontrer d’opposition.
Prostrée, une Vanneau pleurait ; la vue du mastodonte l’épouvanta.
— Si tu dis la vérité, je t’épargnerai ; où se cache Crocodile ?
— Lui et ses reptiles sont partis !
De fait, les bords du Nil et les îlots herbeux semblaient déserts. Le prédateur avait donc repris son indépendance, redoutant l’extermination de son clan.
En retournant à Nékhen, Taureau y retrouva un Scorpion circonspect.
— Je n’ai pas eu à livrer combat, Lion et les Vanneaux se sont enfuis !
— Crocodile également, et pas en sa compagnie ; leur alliance paraît rompue.
— Peut-être se rejoindront-ils à bonne distance de Nékhen pour préparer un assaut.
— En tout cas, ils nous laissent le temps d’enterrer nos morts, de soigner les survivants et de reconstituer nos défenses ; les émissaires de Cigogne les débusqueront, et nous saurons si Crocodile a réellement abandonné Lion.
La victoire ne réjouissait pas Scorpion autant qu’il l’avait espéré : le départ de Narmer et les dangers qu’il courait répandaient une ombre inquiétante.
OceanofPDF.com