le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 6 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 6

 

 

Satisfait de la précision de ses tireurs d’élite qu’il contraignait à s’entraîner quotidiennement, Chasseur commençait à regretter son existence d’antan, solitaire et sauvage. Lui qui avait tenté de tuer Scorpion était devenu son fidèle serviteur, sans imaginer être impliqué à ce point dans une guerre des clans.

Portant une fine moustache et les cheveux courts, le menton pointu, Chasseur possédait des dons d’instructeur. À la fois patient et rigoureux, il formait des combattants à l’efficacité remarquable.

Soudain, l’un d’eux manqua sa cible. Chasseur intervint aussitôt :

— Manque de concentration, mon garçon !

— Je vous assure que non, chef ! J’ai appliqué strictement vos consignes.

Le gaillard paraissait sincère. Comment expliquer son erreur grossière ? Méticuleux, Chasseur examina son arc.

Et son visage pâlit.

— Apporte-moi ta flèche.

Les craintes de l’instructeur furent confirmées. À pas pressés, il se rendit auprès de Scorpion qui passait de longues heures à scruter les murailles de la cité sacrée de Nékhen, dont la grande porte demeurait obstinément close. Les délibérations des trois Âmes à tête de chacal se termineraient-elles un jour ?

— Regarde ça, lui dit Chasseur en montrant l’arc et les flèches.

Scorpion ne mit pas longtemps à comprendre.

— Ces fentes… un sabotage ?

— C’est certain !

— Un traître parmi nous…

— Il appartient soit à notre milice, soit à l’armée de Taureau. En dégradant notre matériel, il nous condamne à la défaite.

— Je vais alerter Taureau, promit Scorpion, et nous garderons étroitement l’arsenal.

— Préviens aussi le Maître du silex, recommanda Chasseur ; le saboteur pourrait s’attaquer à la fabrication même de nos armes. Sache que nos hommes sont inquiets et mécontents. Pourquoi demeurons-nous inertes, coincés entre l’ennemi et les murs de cette ville ? Serions-nous incapables de briser l’encerclement ?

— Nous attendons le retour de Narmer et de Chacal. Porteurs de la magie d’Abydos, ils parviendront peut-être à convaincre les Âmes de Nékhen de nous prêter assistance.

Chasseur ne cacha pas son scepticisme.

— Plus personne ne croit à ce retour ; le sacrifice de Narmer aura été inutile. Tâche de surmonter l’obstination de Taureau !

— Les cigognes devraient nous fournir des renseignements précieux.

Chasseur haussa les épaules.

— Les malheureuses auront été abattues ! Il faudra bientôt combattre, Scorpion ; sinon, nos troupes perdront le moral et se déliteront. Une révolte n’est pas à exclure. Prends une initiative avant qu’il ne soit trop tard.

— Rassure-toi, j’y songe.

*

Barbu à la carrure imposante, le Maître du silex n’avait qu’une religion : le travail. Où qu’il se trouvât, il bâtissait un atelier avec les moyens du bord et fabriquait des armes. En dépit des difficultés de la situation, il continuait à produire des pointes de flèches, des projectiles pour les frondes et des javelots. Exigeant, infatigable et peu causant, il menait son équipe à la dure.

— Tiens, Scorpion ! Tu veux vérifier nos résultats ?

— Observe cet arc et cette flèche.

Le jugement ne tarda pas à tomber :

— Sabotés… As-tu identifié le coupable ?

— Malheureusement non.

— En tout cas, ce n’est pas un de mes gars ! Crois-moi, je m’en serais aperçu.

— Surveille-les d’encore plus près.

— Quand passerons-nous à l’offensive, Scorpion ? Dans les rangs, ça gronde !

— Tranquillise-toi, le moment approche ; ne relâche pas ta cadence et signale-moi le moindre incident.

— Compte sur moi.

Le Maître du silex admirait Scorpion qui l’avait arraché au ventre de la montagne où, adorateur de la pierre, il espérait passer le reste de ses jours. Se mettre au service d’une juste cause et lui fournir des armes sans cesse perfectionnées le satisfaisait pleinement. Mais la stratégie adoptée ne conduisait-elle pas au désastre ?

Scorpion retourna contempler la grande porte de Nékhen ; aucun bruit ne parvenait de l’étrange cité, comme si elle était perpétuellement endormie. Cette situation ne pouvait plus durer ; détestant se sentir enchaîné et réduit à l’impuissance, Scorpion aurait aimé entraîner les soldats de Taureau à l’assaut de la coalition adverse et lui rompre les reins ; mais impossible de défier ainsi le chef de clan. Ne restait donc qu’une solution : s’introduire à l’intérieur de la ville sainte en compagnie de quelques courageux et forcer les Âmes à coopérer.

De douces mains se posèrent sur ses yeux.

— Ne commets pas de folie, mon tendre amour ! Occupe-toi plutôt d’une femme abandonnée.

Les seins ronds et fermes de Fleur, la maîtresse en titre de Scorpion, lui caressèrent le dos, et la belle l’embrassa dans le cou, éveillant son désir.

Amante insatiable, Fleur acceptait tout de l’homme de sa vie, même ses infidélités, à condition qu’il ne lui échappe pas. Aussi avait-elle déjà supprimé l’une de ses rivales, sans encourir les foudres de Scorpion, amusé par tant de détermination. Exigeant de le suivre partout, la jeune femme aux longs cheveux et à la grâce irrésistible ne redoutait pas de mourir. Et chaque soldat respectait la compagne de Scorpion, la sachant inaccessible.

Enfiévré, il se laissa attirer sous la hutte de roseau édifiée à l’intention du couple ; d’épaisses nattes offraient un confort appréciable.

— Oublie tes soucis, aime-moi davantage pendant que nous sommes vivants !

Ce langage plaisait à Scorpion, et il appréciait toujours autant les charmes de sa maîtresse, prête aux jeux sensuels les plus débridés. En l’absence de rivale, Fleur connaissait un bonheur total en donnant mille plaisirs à son amant. Qu’importaient la guerre et les combats futurs, seuls comptaient la jouissance et l’instant présent !

Jamais elle ne lui permettrait de la quitter.

*

Le visage allongé, l’œil triste, la chevelure blanche et grise, la cheffe de clan Cigogne soignait les malades en utilisant des herbes médicinales. Soutien indéfectible de Taureau, la vieille dame déplorait l’effondrement du monde paisible qu’elle avait connu lorsque les clans respectaient le pacte de paix. Il lui était aisé, alors, de communiquer avec les dieux et de dispenser leurs volontés à ses homologues. Guerre et violence troublaient l’esprit de Cigogne dont les fréquentes méditations s’orientaient vers le désenchantement. Taureau et ses récents alliés parviendraient-ils à éviter le chaos ?

Résignée, Cigogne continuait cependant à exercer ses dons de guérisseuse ; et ses dévouées servantes prenaient des risques considérables en survolant un territoire peuplé d’ennemis afin de procurer à Taureau de précieuses informations. Grâce à elles, son puissant ami savait que les Libyens, contre toute attente, venaient d’envahir le Nord en y semant la désolation.

Pourquoi les dernières émissaires tardaient-elles à revenir ? D’aucuns pensaient qu’elles avaient été abattues ; Cigogne, elle, gardait espoir. Expérimentées, elles savaient prévoir le danger et l’éviter.

Un battement d’ailes lui fit lever la tête.

Et sa servante, épuisée, se posa à ses pieds. Avant même de boire, elle parla longuement. Cigogne lui offrit de l’eau, soigna une patte blessée et, de sa démarche saccadée, se dirigea vers la hutte de Taureau qui l’attendait, impatient. À ses côtés, Scorpion.

— Je déplore la perte d’une de mes messagères, déclara Cigogne, émue. Deux membres de mon clan tentent de survoler le Nord et d’observer l’avancée des Libyens, et j’ignore si elles échapperont aux gens de l’arc.

— Abydos ? s’inquiéta Taureau.

— Le site paraît abandonné ; à ses abords, des cadavres de lionnes et de soldats.

— Narmer ? demanda Scorpion.

— Lui, Chacal et un groupe d’ânes ont été repérés en direction de Nékhen.

Un large sourire anima les visages de Taureau et de Scorpion.

— J’ai de mauvaises nouvelles, ajouta Cigogne. Nous sommes encerclés, et des milliers de Vanneaux ont renforcé les troupes de Lion et de Crocodile. Quand ils décideront de nous écraser, comment résisterons-nous ?

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