le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 28 sur 62

Pages du PDF

le feu du scorpion

Chapitre 28

 

 

— Un désastre, estima Lion.

— Certainement pas, objecta Crocodile.

— J’ai perdu des lionnes, de nombreux guerriers, des centaines de Vanneaux ont été exterminés, et ton général a été éventré !

— Nous n’avons pas réussi à nous emparer de Nékhen, reconnut Crocodile, et nos pertes sont sévères ; mais n’oublie pas celles de l’ennemi ! Pendant cette trêve, n’a-t-il pas déploré une impressionnante quantité de cadavres ?

Calmé, Lion acquiesça.

— J’espérais mieux.

— Ne sois pas impatient, mon ami ; nous nous heurtons à forte partie, et seule notre opiniâtreté nous procurera la victoire.

— Toi, n’oublies-tu pas notre allié de l’intérieur ? Gros-Sourcils avait promis de saboter les armes de Taureau ; or, ses arcs, ses flèches, ses javelots et même ses massues sont supérieurs aux nôtres ! Et tu n’as pas assisté à la ruée d’un jeune guerrier, tellement déchaîné qu’il a épouvanté des combattants endurcis. Ne comptons pas sur ce traître de pacotille… Ses moyens ne sont pas à la mesure de ses ambitions.

— Ne soyons pas si pessimistes.

— Pourquoi continuer à lui faire confiance ?

— Parce que j’ai vu le général Gros-Sourcils frapper Taureau dans le dos avec une griffe de crocodile.

Le visage de Lion s’illumina.

— L’a-t-il… tué ?

— Je l’ignore ; le corps de Taureau a été transporté à l’intérieur de Nékhen. Peut-être agonise-t-il.

— En ce cas, ses soldats perdront l’envie de se battre !

— À moins qu’un nouveau chef ne s’impose, comme ce jeune guerrier qui a percé tes lignes.

Lion fit la moue.

— Malheureusement, Gros-Sourcils ne peut pas nous renseigner…

— Le général parviendra à ses fins, prédit Crocodile, prendra la tête du clan et s’alliera avec nous. Alors, nous l’éliminerons, et ses hommes se joindront aux nôtres pour former une gigantesque armée. Elle chassera les Libyens et nous serons les maîtres du pays entier.

*

Lentement, la santé de Taureau s’améliorait ; incapable de se lever, il affrontait dignement la souffrance qu’atténuaient les remèdes de Cigogne. Chaque jour, il écoutait les rapports détaillés de Scorpion, de Narmer et de Gros-Sourcils qui paraissaient s’entendre au mieux. Les troupes reprenaient leur souffle, à l’abri des murailles de Nékhen, et l’adversaire aurait besoin de temps afin de reconstituer ses forces en vue d’un nouvel affrontement. Parfait courtisan, le général se félicitait des sages décisions de son chef dont chacun attendait le retour à la tête de l’armée.

Du haut des remparts, Scorpion et Narmer contemplaient la zone piégée, en grande partie reconstituée, et le profond fossé creusé sous la protection des archers.

— Nous en sommes sortis indemnes, constata Scorpion, mais cette tuerie ne fut qu’une étape ; les assaillants gardent la suprématie.

— Crocodile élève probablement de nouveaux reptiles, avança Narmer ; je crains que nous ne puissions résister à un nouvel assaut.

— Être assiégé ne me convient pas ; à force de subir et de défendre, nous céderons.

— Je partage presque ton point de vue ; ta solution ?

— Une sortie massive et soudaine, avec l’ensemble de nos guerriers, et d’un seul côté.

— Lequel ?

— Voilà la difficulté ! Vers le Nil, on se heurtera à Crocodile et à ses monstres ; vers le désert, à Lion, à ses fauves et aux Vanneaux. Comme nous avons perdu la moitié de nos hommes, notre infériorité numérique est un grave désavantage, et la foule des Vanneaux risque de nous étouffer.

— La férocité des reptiles et des tueurs de Crocodile n’est guère plus tentante, estima Narmer ; quantité de fantassins restent épouvantés de ce qu’ils ont subi lors du combat, et je crains qu’ils n’aient pas envie de revivre une telle épreuve.

— Eh bien, ce sera le désert !

— Ne souhaites-tu pas attendre le rétablissement de Taureau ?

— Il m’a confié le commandement, et j’assumerai cette responsabilité. Nous devons surprendre l’ennemi, Narmer ; attendre serait une erreur. Et puis…

— Et puis ?

— Je n’oublie rien, précisa Scorpion ; je voulais tuer Taureau, et notre alliance momentanée ne modifie pas mes projets.

— Lui t’accorde sa confiance !

— Il a exterminé les miens, je me vengerai.

Narmer songea au massacre de son clan et à l’assassinat de la petite voyante qui lui avait sauvé la vie ; jamais il n’oublierait sa promesse : découvrir la vérité et châtier le coupable.

— Il faut d’abord sortir de ce guêpier, ne crois-tu pas ?

Scorpion acquiesça.

— Nous vaincrons ensemble, mon frère ; ensuite, nous nous débarrasserons de Taureau.

*

Scorpion ne s’était pas trompé : la magnifique femelle Vanneau avait un tempérament de feu. Tout en le détestant, elle savait que sa survie passait par le bon plaisir de son nouveau maître. Et son comportement amoureux n’était pas celui d’une rebelle ; sensuelle, ardente, elle ne repoussait aucune des initiatives de son amant et, au contraire, l’invitait à déployer sa fougue. Seule comptait l’exaltation des sens ; sans prononcer un mot, ils s’évertuaient à repousser les limites du désir.

En dehors de leurs ébats, Nageuse était emprisonnée ; correctement nourrie, elle ne protestait pas, attendant le retour de Scorpion.

Alors qu’il s’apprêtait à inspecter ses troupes. Fleur s’interposa.

— Combien de temps ça va durer ?

— Je n’ai pas à te révéler mes intentions.

— Je ne te parle pas de la guerre, mais de cette Vanneau !

Scorpion sourit.

— Tu le sais, ma douce, je ne supporte pas de contrainte, surtout de la part d’une femme.

— Tu t’en lasseras vite !

— Peut-être.

— Amuse-toi, mon amour, et reviens-moi. Sinon…

— Oserais-tu me menacer ?

— Pas toi.

Scorpion attira Fleur contre lui.

— Ne touche pas à cette Vanneau ; elle est l’un des éléments de ma stratégie.

La jeune femme fut soulagée. Cette rivale d’un jour n’était qu’un instrument entre les mains de son amant.

*

— Pourquoi t’appelles-tu Nageuse ? demanda Scorpion à sa maîtresse, étendue sur le dos, impudique et comblée.

— C’est un secret.

— Confie-le-moi.

— Si j’accepte, que me restera-t-il ?

— Si tu refuses, je t’étrangle.

La douceur du ton contrastait avec la dureté du regard. La jeune femme comprit que Scorpion ne plaisantait pas.

— Je connais les dangers du fleuve et je sais les éviter.

— Serais-tu capable d’échapper aux crocodiles ?

— Je connais leurs habitudes et celles des hippopotames, leurs seuls ennemis. Les crocodiles dévorent les petits des hippopotames, lors de l’accouchement, et les énormes quadrupèdes, fous de rage, percent le ventre des sauriens de leurs longues canines. J’ai appris à me déplacer sous l’eau en évitant les uns et les autres.

— Tu m’enseigneras ta science, Nageuse.

— C’est très risqué.

— J’aime le danger.

Des coassements les alertèrent.

Non loin d’eux, des grenouilles d’un vert éclatant bondissaient à une hauteur surprenante !

— Elles vont se reproduire, annonça la jeune femme, et ce renouvellement des naissances annonce l’arrivée de la crue.

OceanofPDF.com