le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 7 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 7

 

Peu avant le lever du soleil, Chacal implora l’esprit de ses frères défunts afin qu’ils l’assistent lors du périlleux voyage vers Nékhen. Le coffre magique dûment enterré, Abydos bénéficierait d’une protection efficace, même en l’absence du maître de ce territoire.

Chacal regagnerait-il un jour, fût-il lointain, le domaine de ses ancêtres ? Ici, il avait contemplé les routes de l’au-delà et découvert l’ampleur du monde divin. Et le génie de son clan consistait à transmettre sa vision à des êtres désireux de dépasser leurs limites et de prolonger l’œuvre du Créateur.

Narmer appartenait à cette espèce rare. En cette époque de désordre, il paraissait apte à combattre le trouble et à rétablir la justesse ; mais cette tâche écrasante n’était-elle pas hors de sa portée ?

Abydos s’enfonçait dans le silence et, si les forces du Mal triomphaient, il n’en ressortirait pas. Le secret de l’immortalité serait à jamais perdu, et le pays retournerait à la sauvagerie.

Autour du sanctuaire, Chacal disposa de petites pierres qu’avaient animées les rites ; elles formeraient une enceinte capable de résister quelque temps aux profanateurs. Son labeur achevé, il rejoignit Narmer qui emplissait les sacs que porteraient les ânes, sous la conduite de Vent du Nord, veillant à la discipline.

— Nous pouvons partir, décida Chacal.

— L’Ancêtre assurera-t-il la protection d’Abydos ?

— Nul ne connaît ses intentions.

— Ne les perçois-tu pas ?

— La route sera longue, Narmer, et remplir notre mission est la seule manière de modifier le destin.

En signe d’approbation, Vent du Nord dressa l’oreille droite. Mesurant 1,40 mètre au garrot, pesant près de 300 kilos, il avait de grands yeux mobiles en amande, le museau et le ventre blancs et la queue peu touffue. Fier de son exploit, il surveillait son troupeau et matait la moindre tentative de révolte ; les fortes têtes s’étaient inclinées, et même un jeune quadrupède teigneux ne se manifestait plus. Désormais, Vent du Nord obtiendrait de ses subordonnés ce qu’il souhaitait.

La caravane se mit en chemin à la première heure du jour ; Chacal parvint à ne pas se retourner, s’obligeant à ne songer qu’au long et difficile parcours que la petite troupe devait accomplir. Il était exclu de longer le Nil dont les Vanneaux occupaient les bords ; seule voie possible : le désert de l’Ouest, peuplé de mille dangers.

Dès le milieu de la matinée, la chaleur devint pénible. Vent du Nord choisissait la meilleure piste, Chacal indiquait les points d’eau. À leur approche, il imposait une longue halte, redoutant la présence de fauves. Les lionnes, notamment, savaient tendre des pièges, surtout au coucher du soleil.

— Là-haut, s’exclama Narmer, une cigogne !

Le grand oiseau survola les voyageurs en battant des ailes sur un rythme soutenu ; il traça un cercle et disparut en direction du Sud.

— C’est une messagère de la cheffe de clan Cigogne, indiqua Chacal. Elle va lui apprendre que nous sommes vivants et que nous tentons d’atteindre Nékhen.

La gravité du ton impressionna Narmer.

— Pourquoi sembles-tu pessimiste ?

— En progressant vite et en prenant peu de repos, il nous faudra au moins cinq journées de marche forcée. Et je ressens un grave péril.

— Une attaque de Lion et de Crocodile ?

— Peut-être…

— Plus grave encore ?

— Je le crains.

— Peux-tu préciser la nature du danger ?

Chacal regarda au loin.

— Notre idéal commun m’interdit de te mentir. Un épais brouillard m’obscurcit la vue, et je suis incapable de discerner le véritable ennemi qui nous empêchera d’atteindre notre but. Je connais les tueurs de Lion et de Crocodile, leurs odeurs, leurs ruses… Celui-là, le guetteur des ténèbres, sait se dissimuler. Il nous attend, Narmer, et j’ignore si nous parviendrons à lui échapper.

— Nous ne sommes pas sans forces !

— Certes, l’âme des chefs de clan disparus survit en toi ; mais la puissance qui se dressera sur notre route est capable de tous les détruire.

L’angoisse de Chacal était communicative. Néanmoins, les quatre premières journées de voyage se déroulèrent sans incident notable, à l’exception des attaques permanentes des puces des sables et des morsures du soleil. Préparé en Abydos, un onguent à base d’armoise atténua ces désagréments.

Les réserves de fourrage pour les ânes et les miches de pain venaient à épuisement ; grâce à ses efforts et à l’itinéraire choisi par Vent du Nord, le petit groupe approchait de Nékhen et s’apprêtait à connaître sa dernière halte, à la nuit tombante. Chacal s’était-il trompé ?

En s’allongeant, Narmer contempla les étoiles. Au milieu du ciel, elles dessinèrent le visage de Neit au sourire triste. Vivante ! Oui, mais elle subissait une épreuve redoutable.

Soudain, un vent violent se leva ; provenant de l’est, il souleva des nuages de sable qui fouettaient les chairs. Les ânes s’accroupirent et se serrèrent les uns contre les autres ; Narmer demeura prostré près de Vent du Nord. Quant à Chacal, il resta debout, face à la lueur rouge, source de la tempête.

*

L’animal de Seth, dieu de l’orage et des perturbations cosmiques, observait ses proies. Après avoir obtenu l’âme du jeune conquérant Scorpion, en échange d’une force colossale et d’une inépuisable capacité à combattre, le démon du désert se réjouissait de la poursuite de la guerre des clans et attendait l’affrontement final entre Taureau et ses ennemis coalisés. Le sang coulerait à flots et la violence serait poussée à son paroxysme. La violence qui n’était ni un moyen ni le produit des circonstances, mais une fin en soi. Au terme de ce conflit débuterait une autre guerre, suivie de beaucoup d’autres… Connaissant le ventre des humains, nourri de cupidité, de haine et de mensonge, l’animal de Seth n’avait guère de difficulté à recruter d’excellents disciples.

L’alliance de Chacal, connaisseur des routes de l’au-delà, et de Narmer, dépositaire de l’esprit des clans disparus, lui déplaisait. Ces deux-là ne tentaient-ils pas d’instaurer une nouvelle paix ? Dans l’incertitude, mieux valait les supprimer. En commettant l’imprudence de traverser son domaine, le désert, ils s’offraient à sa colère.

Ici, les pouvoirs de Chacal et de Narmer se révélaient inefficaces ; en rougeoyant, les yeux de l’animal de Seth déclenchaient le tumulte des éléments. La terre tremblait, l’air brûlait, les nuages noirs masquaient les étoiles. Quand ils éclateraient, la pluie battante créerait des torrents qui noieraient les audacieux.

Un bruit étrange intrigua le démon.

Le braiment d’un âne ! Un braiment d’une intensité incroyable, tellement assourdissant que l’animal de Seth fut ébranlé. Contraint de reculer, il cessa d’incendier la nuit.

*

— Vent du Nord nous a sauvés, constata Chacal.

L’air devenait à nouveau respirable, l’orage se dissipait. Le museau toujours dressé, le cou raidi, les dents menaçantes, le quadrupède resta en alerte. Narmer parvint à lui caresser le front et le félicita chaudement.

— Ce n’est peut-être qu’un répit, redouta Chacal. Si l’aube se lève, nous essaierons de repartir.

Le soleil ressuscita. À proximité, des autruches entamèrent une danse et des babouins se mirent en prière afin de vénérer la lumière naissante et de la renforcer. Pourtant, Vent du Nord hésitait à reprendre la route, et Chacal ne dissimulait pas son inquiétude.

— Nous devons nous rendre à Nékhen, rappela Narmer.

— Puissent les dieux nous envoyer un signe ; sinon, nous échouerons.

L’âne fixait une dune.

À son sommet, apparut un ibex aux cornes recourbées, au pelage fauve et au menton taché de noir. Il bondit, puis dévala la pente avec aisance, accourant vers Vent du Nord, qui ne recula pas.

Les deux animaux grattèrent le sol de leurs sabots et se défièrent du regard. L’ibex se détourna et s’agenouilla devant Narmer.

— Observe sa corne, recommanda Chacal ; elle t’offre le sens du temps car chaque année, elle forme un bourrelet caractéristique. La dignité de cet être est celle de la vie. Grâce à lui, nous atteindrons Nékhen.

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