le feu du scorpion
Chapitre 53
— Ça suffit ! estima Scorpion en écartant Fleur qui lui massait doucement la jambe.
Furibond, il se leva et fut satisfait de tenir debout.
— Cigogne te recommande de rester couché.
— J’ai besoin de grand air et d’exercice.
Claudiquant, il sortit de sa hutte où ses deux maîtresses et la vieille guérisseuse s’étaient relayées pour lui dispenser les meilleurs soins.
Exécutant les directives de Narmer, les membres du clan Taureau avaient rendu le hameau du désert aussi agréable que possible ; les règles d’hygiène étaient strictement appliquées, et chacun mangeait à sa faim, le prisonnier sumérien compris. Conformément aux instructions de Scorpion, Gilgamesh restait attaché à un poteau jour et nuit, s’interrogeant sur les tortures qu’on allait lui infliger.
À l’approche du jeune guerrier, l’artiste sursauta ; il s’était presque habitué à sa condition, espérant être oublié.
Scorpion lui délia les mains et lui offrit une coupe de vin.
— Selon le Vieux, un connaisseur, il est excellent.
Gilgamesh but lentement ; la beauté sauvage de son interlocuteur le fascinait. Mais cette amabilité inattendue ne cachait-elle pas la violence à venir ?
— Que sais-tu faire, Gilgamesh ?
— Dessiner, peindre, sculpter…
— Et manier les armes ?
— J’en suis incapable et je déteste la guerre.
— Tu es pourtant l’un des soldats de l’armée sumérienne.
— Non, seulement un ami du général Enki ! Quand le déluge a détruit notre pays, il a rassemblé les survivants et décidé de traverser le désert afin de s’emparer d’une terre riche, à l’abri des désastres. Beaucoup d’entre nous sont morts au cours de ce voyage harassant, et seule l’obstination de notre général nous a convaincus de continuer. Cent fois, nous avons voulu déposer l’insupportable fardeau, les pièces détachées des bateaux, notre bien le plus précieux d’après Enki. Comme il avait raison ! Grâce à eux, nous avons acquis la maîtrise du fleuve et pris possession de Nékhen.
— Quelles sont les intentions de ton chef ?
— Rétablir ici la grandeur de Sumer, implanter nos coutumes et nos institutions ; les Vanneaux serviront de terrain d’expérience et deviendront nos esclaves. Voilà, j’ai tout dit.
Scorpion fit la moue.
— Au fond, tu n’avais pas grand-chose à m’apprendre ; pourquoi nourrir une bouche inutile, de surcroît celle d’un ennemi ?
— Je… j’en sais davantage !
— Je t’écoute.
Gilgamesh donna le nombre exact de bateaux et de soldats sumériens, évoqua leur armement et leurs stratégies.
— C’est mieux, reconnut Scorpion ; quel est le matériau utilisé pour façonner les épées ?
— Un alliage de métaux, le cuivre et l’étain, extraits de mines où travaillaient des ouvriers spécialisés, afin de produire le bronze.
— Enseigne-moi ton écriture.
Gilgamesh fut heureux de tracer des signes dans le sable et d’en révéler la signification à son interlocuteur dont la capacité d’assimilation l’étonna ; peu de leçons suffiraient à lui conférer la maîtrise du cunéiforme, l’expression écrite des Sumériens.
— Le général Enki a-t-il une femme et des enfants ?
— Ils sont morts lors du déluge, et cette tragédie l’a profondément marqué. Il n’a plus qu’une idée en tête : restaurer notre puissance en nous offrant un nouveau territoire.
— Ses proches ?
— Sans me vanter, je crois être le seul à pouvoir lui parler en toute franchise.
— Ce n’est pas négligeable.
L’appréciation de Scorpion réjouit Gilgamesh.
— M’épargneras-tu ?
— Quelle est la divinité protectrice d’Enki ?
— La Grande Déesse de Sumer, à la fois tendre et cruelle ; elle repousse ses adversaires et donne la capacité de vaincre.
— Tu t’es montré coopératif, constata Scorpion.
— Alors… je vivrai ?
L’hésitation de Scorpion inquiéta Gilgamesh.
— C’est curieux, j’ai le sentiment que tu dissimules un fait majeur.
— Non, je…
— Nous sommes en guerre, Gilgamesh, et j’utiliserai n’importe quel moyen pour la gagner.
— J’accepte de t’aider, je…
— Le courage de l’armée sumérienne, la qualité de son armement, la supériorité de ses bateaux, entendu ; mais il existe une force cachée qui rend cet ensemble cohérent et guide le bras du général Enki. Cette force, tu la connais et tu tentes de me la cacher.
Gilgamesh baissa les yeux.
— Je t’ai parlé de la Grande Déesse.
— Comment Enki capte-t-il sa violence ?
— Il la prie et…
— Ne te moque pas de moi, Gilgamesh ; tout guerrier d’envergure possède un talisman qu’a gravé son dieu. Quand je brise les os de mes adversaires avec ma massue, le feu de mon protecteur l’anime.
— Tu me demandes de trahir Enki !
— Désires-tu vivre ?
— Si je te procure une indication décisive, te suffira-t-elle ?
— Je verrai.
— Toi et les tiens, oubliez Nékhen et partez loin de cette ville et de cette contrée ! Le dispositif mis en place par Enki ne vous laisse aucune chance de reconquête. Seriez-vous aussi nombreux que les grains de sable du désert et disposeriez-vous d’armes géantes, vous échoueriez.
— Nous touchons à l’essentiel, apprécia Scorpion ; la magie des Sumériens serait-elle si puissante ?
— Avant de quitter notre pays englouti, Enki s’est servi de sa rage et de sa douleur pour attirer la fureur destructrice de la Grande Déesse. Ne t’oppose pas à lui, tu serais anéanti !
— J’ai déjà remporté plusieurs combats perdus d’avance, et celui-là me paraît très attirant.
— Tu ne comprends pas, tu…
— Au contraire, Gilgamesh ; il ne manque qu’une ultime précision : la nature du talisman maléfique.
— Je n’ai pas le droit d’en parler.
— En serais-tu l’auteur ?
L’artiste leva des yeux éplorés.
— Enki m’a contraint d’exécuter cette œuvre atroce ; en la terminant, mes mains brûlaient, et j’ai failli les perdre.
— De quel objet s’agit-il, Gilgamesh ?
— Je dois fidélité à Enki. Mes révélations n’évitent-elles pas à ton peuple de subir une horrible destruction ? Vous tomberiez tous malades, votre sang se figerait ! En échange de ces informations, je mérite au moins la vie, ne penses-tu pas ?
— Tu ne me parais pas en position de négocier.
— Je ne peux pas aller plus loin !
— Dommage, Gilgamesh.
Le visage de Scorpion se crispa.
— Vas-tu… me torturer ?
— Je réserve ce soin à un spécialiste.
Scorpion appela le Vieux qui sortait à peine d’une sieste fortement alcoolisée et lui remit un poignard bien aiguisé.
— Découpe ce prisonnier en lanières, ordonna-t-il.
— Tu plaisantes ?
— En ai-je l’air ?
— En lanières…
— Très fines.
— Que faut-il lui faire avouer ? demanda le Vieux.
— Rien, il refuse de parler ; ce sera son châtiment. Et prends ton temps.
— Sale boulot !
— Double ration de vin et trois jours de repos.
Le Vieux se gratta le menton.
— J’accepte de me dévouer.
Scorpion s’éloigna à pas lents, le Vieux contempla la lame de silex.
— Reviens, je t’en supplie ! hurla Gilgamesh.
L’interpellé ne se retourna pas.
— Parleras-tu ?
— Tu connaîtras la vérité !
Scorpion s’approcha du Sumérien.
— Retourne dormir, le Vieux.
— Et ma prime ?
— Accordée.
Des larmes coulaient sur le visage de Gilgamesh ; en divulguant son secret, il s’éloignerait à jamais du sauveur des Sumériens.
— Il s’agit d’un vase que j’ai sculpté et qui contient les maléfices de la Grande Déesse recueillis par Enki. Une bouche déformée, grimaçante ; des yeux remplis de haine ; l’expression du mal, insidieux, gluant ! Le général l’aura déposé dans une tombe de Nékhen de manière à répandre la mort et à former un rempart d’effluves destinés à ronger les ennemis de Sumer.
La voix de Gilgamesh était brisée.
— Cette fois, je t’ai vraiment tout dit ; m’accordes-tu la vie ?
Scorpion rattacha les mains de l’artiste.
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