le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 18 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 18

 

 

Piti, le bras droit du guide suprême, était furieux. Le succès de son rival, le géant noir, confortait sa position et lui donnait encore plus d’assurance et de morgue. En ramenant la prêtresse, il prouvait sa valeur ; un tel exploit ne manquerait pas d’accroître sa popularité parmi les soldats.

Alors qu’il coiffait Ouâsh, s’apprêtant à recevoir sa prise de guerre, Piti tenta de reprendre la main.

— Le courage d’Ikesh est remarquable, susurra-t-il, mais il risque de l’entraîner sur une mauvaise pente.

— Quelles sont tes craintes ?

— Son triomphe l’enivre, nombre de flatteurs nourrissent sa vanité. D’une part, ce Nubien n’appartient pas à notre race ; d’autre part, n’oubliera-t-il pas que vous êtes l’unique chef de notre armée ? Puis-je vous prier d’être très vigilant, seigneur ?

— Rassure-toi, mon fidèle serviteur.

Rasé, vêtu d’une tunique neuve d’un brun clair, Ouâsh sortit de sa tente et s’assit sur un trône rudimentaire, une souche vaguement taillée.

Passant fièrement entre deux rangées de soldats, Ikesh s’avança. Il précédait Neit dont la beauté et l’allure fascinaient les Libyens.

Le Nubien s’inclina.

— Vous m’avez confié une mission, seigneur, et je l’ai remplie. Voici notre ennemie.

Ouâsh, lui aussi, fut séduit.

La prestance de la jeune femme, la finesse de ses traits, l’intensité de son regard, son évidente fermeté de caractère, l’absence de peur… Une adversaire redoutable.

— Je suis Ouâsh, guide suprême des Libyens qui viennent de conquérir le nord du pays. Ton nom ?

— Neit.

Les admirables yeux verts osaient défier le vainqueur.

Piti exhiba une lanière de cuir, servant à fouetter les esclaves.

— Seigneur, désirez-vous que je lui enseigne le respect ?

— Plus tard. As-tu été bien traitée, Neit ?

— Les membres de ma garde personnelle ont été assassinés, le sanctuaire de la déesse violé. Moi, on ne m’a pas encore touchée.

Piti regretta que le Nubien n’eût pas abusé de sa prisonnière ; cette privauté aurait déclenché la colère du guide suprême.

— Quelle déesse sers-tu ?

— Neit, la Créatrice. Ses sept paroles engendrèrent le monde, elle détient le secret de la vie.

— Bien que tu portes son nom, elle ne t’a pas permis de nous échapper.

— Ses flèches détruisent les ténèbres, et tu ne perds rien pour attendre.

Piti s’enflamma.

— C’en est trop, seigneur, il faut la châtier !

— Calme-toi, mon ami ; cette jeune femme perçoit mal la gravité de sa situation. En constatant l’ampleur de sa défaite, elle deviendra conciliante.

Neit ressentit le ton doucereux du Libyen comme la pire des menaces. Avant la mort libératrice, il y aurait humiliation et torture.

— Je me moque de ta déesse, affirma Ouâsh, mais je m’intéresse à tes pouvoirs de magicienne.

— Je ne suis qu’une simple ritualiste.

— C’est faux, seigneur ! objecta Ikesh ; elle a envoûté des crocodiles qui ont dévoré deux de mes hommes et se sont enfuis.

— Ont-ils agi sur ton ordre ? demanda Ouâsh.

— La déesse les avait chargés de me défendre.

— Elle t’a donc abandonnée !

La prêtresse ne rétorqua pas.

— Tu es seule, jeune femme, et tu m’appartiens. Si tu désires sauver ta vie, montre-toi sincère et docile. Te révolter ne te conduira qu’à d’abominables souffrances.

Neit ne baissa pas les yeux.

— Bouto existe-t-il vraiment ? interrogea le chef suprême.

— Des Âmes à tête de faucon y résident.

— As-tu pénétré dans leur cité ?

— Ni moi ni personne.

— À qui obéissent les Âmes ?

— Nul ne saurait les soumettre.

— Favorisent-elles un clan, celui de Taureau en particulier ?

— Les Âmes ne se soucient pas des querelles terrestres.

— Excellente nouvelle… Toi, en revanche, tu sers les intérêts de mes ennemis.

— Mon unique souveraine est la déesse.

— Mensonge inutile, jeune femme ! À cause de toi, la place forte de Taureau me résiste.

Neit esquissa un sourire.

— Le Nord ne serait-il pas définitivement conquis ?

— Tu ne l’ignores pas, puisque tu es la principale responsable de cette résistance !

— Tu me prêtes trop d’importance.

— À elle seule, la garnison serait incapable de repousser un assaut ; son taureau sauvage, à la puissance surnaturelle, a dispersé mes troupes. Les blessures infligées auraient dû le faire succomber, mais une énergie magique le rend invulnérable.

— Les taureaux sauvages sont les meilleures armes du chef de clan, précisa Neit. Élevés avec soin, choyés, ils sont préparés au combat.

— Ce monstre-là bénéficie d’une force supplémentaire, et c’est toi qui l’entretiens. Je veux savoir comment.

La prêtresse écarta les bras.

— Mon seul bien est ce modeste tissu. Je ne porte pas d’arme, je ne possède pas d’objet chargé de maléfices, je ne connais que des formules de vénération envers la déesse et je n’appartiens pas au clan de Taureau.

— Des témoins affirment qu’il t’a engagée !

— Ils se sont trompés ; mon existence était solitaire et retirée.

— Si tu n’étais pas l’alliée de Taureau, pourquoi t’aurait-il procuré une garde rapprochée ?

— Il désirait protéger le sanctuaire de Neit afin de s’attirer les faveurs de la déesse.

Ouâsh dévisagea le Nubien.

— A-t-il été détruit ?

— Il n’en reste rien, seigneur ; ce n’était qu’une petite bâtisse qui ne contenait aucun trésor.

Le regard du chef suprême se durcit et tenta de transpercer la jeune femme.

— Tu nourris magiquement l’agressivité du taureau de la place forte, affirma-t-il, et tu m’empêches de raser la capitale de Taureau ! Cette situation intolérable doit cesser.

— Étant ta prisonnière, je suis privée de tout moyen d’action. Même si tu avais raison, comment continuerais-je à envoûter cette bête ?

La question désorienta Ouâsh.

— Elle ment, estima Piti ; la seule force de sa pensée ne suffit-elle pas ?

— Qu’en penses-tu, Ikesh ? questionna le guide suprême.

Le Nubien hésita.

— Cette femme est dangereuse ; arrachons-lui la vérité et empêchons-la de nous nuire.

— Tu ne nous as pas convaincus, prêtresse, et tu essaies de nous égarer. Nous sommes en guerre, et ma patience est forcément limitée. À présent, parle.

— J’ai tout dit.

— Tu regretteras ton obstination ! Nous allons fêter le succès d’Ikesh, puis nous nous occuperons de toi. Qu’on la ligote et qu’on l’emmène.

Poignets liés derrière le dos et chevilles entravées, Neit fut transportée au pied de la tente du Nubien et placée sous bonne garde.

Elle n’avait qu’une pensée : s’échapper. À première vue, impossible ; fermant les yeux, s’évertuant à effacer le camp, les Libyens et la captivité, elle chercha à rejoindre Narmer, à lui transmettre son angoisse et son espérance. S’il percevait l’horreur de son épreuve, ne lui viendrait-il pas en aide ?

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