le feu du scorpion
Chapitre 56
À l’ombre d’un palmier, Gilgamesh dessinait ses branches en imaginant de chatoyantes peintures murales consacrées à ce jardin ensoleillé. Chargé de surveiller le prisonnier, le Vieux était prêt à l’étriper s’il tentait de s’enfuir ; mais le Sumérien ne semblait pas désireux de quitter cet endroit délicieux ni de s’égarer dans le désert.
Adossé au tronc de l’arbre, goûtant du vin frais et un doux vent du nord, le Vieux espérait que le conseil de guerre renoncerait à reprendre Nékhen et se contenterait de couler des jours heureux au sein de l’oasis. La guerre était perdue, pourquoi ne pas l’admettre ? Hélas ! Scorpion était un obstiné… Seul Taureau, conscient de la situation, saurait dissiper les illusions et imposer son autorité. Les derniers membres de son clan n’aspiraient-ils pas à la tranquillité et au bien-être ?
La récente transformation de Narmer était inquiétante. D’ordinaire calme et posé, il avait acquis une nouvelle envergure et ne semblait pas moins déterminé que Scorpion à poursuivre le conflit. Quelle folie ! Malgré son courage, une poignée d’hommes et de bêtes serait terrassée par les Vanneaux, aux ordres du général Enki.
Se faire oublier : telle était la meilleure stratégie.
Les membres du conseil sortirent de la hutte de Taureau. À leur visage fermé, le Vieux comprit qu’ils n’avaient pas trouvé d’accord.
— Donne-moi à boire, exigea Scorpion.
— On ne bouge pas ?
— Mon plan et celui de Narmer paraissent délirants à Taureau et à Cigogne, mais nous aurions réussi à les convaincre si Chacal n’était pas intervenu. Avant toute décision, il exige que Narmer, héritier de l’esprit des clans disparus, franchisse les portes de granit.
Le Vieux blêmit.
— Elles ne s’ouvrent pas devant un humain !
— Puisque Narmer est réellement le dépositaire des puissances défuntes, il réussira.
— Tu n’y crois pas un instant !
— Narmer est mon frère, et nous avons déjà affronté l’impossible. À la veille de combattre les Sumériens, il doit surmonter cette épreuve.
— Et… s’il échoue ?
— Toi et moi, nous reprendrons Nékhen.
Effondré, le Vieux but une énorme goulée.
*
Neit et Narmer s’isolèrent à l’extrémité méridionale de l’oasis où sourdait une source. Comme tant de couples, ils auraient pu mener une existence normale, avoir des enfants, obéir à leur chef de clan et ne pas se soucier des décisions à prendre. Mais elle était prêtresse de Neit, et lui l’héritier de forces surnaturelles.
Longtemps séparés, à peine réunis, ils devaient à nouveau s’éloigner, peut-être pour toujours.
— J’approuve l’attitude de Chacal, déclara Narmer ; il souhaite lever ses doutes avant d’entreprendre une attaque insensée contre les Sumériens.
— C’est toi qui utilises le terme : insensée.
— L’Ancêtre m’a donné une mission, je tenterai de l’accomplir ; sa voix ne parle-t-elle pas à travers celle de Chacal ? Les portes de granit sont la prochaine étape de mon voyage… Et tu ne l’ignores pas.
Le coucher du soleil se paraît de couleurs chaudes, incitant à la méditation ; main dans la main, leurs joues s’effleurant, ils savourèrent ce moment de bonheur. Et puis la lumière changea, virant au rouge sombre.
— Tu es la servante de la déesse ; puisse-t-elle me protéger.
— Narmer…
— Je n’ai pas le droit de renoncer.
Il quitta l’oasis. Chacal sortit de la pénombre et le guida en suivant une piste caillouteuse serpentant entre des monticules ; une brume recouvrait le désert, le froid engourdissait les membres. Un froid d’un autre monde.
Sous ses pieds, Narmer sentit de la pierre : un rivage de granit bordant une porte immense à deux battants, scellés de deux yeux hostiles.
Chacal s’écarta.
À Narmer de trouver le moyen de provoquer l’ouverture. Songeant à l’Ancêtre, aux heures passées à apprendre les signes de puissance, il présenta la paume de sa main, gravée d’une étoile à cinq branches. Ne servait-elle pas à écrire le mot « porte » ?
L’étoile flamboya, les battants s’écartèrent.
Un nuage de poussière aveugla Narmer. Patient, il attendit qu’il se dissipât ; le ciel et le sol semblèrent se mélanger, l’espace se dilata, le désert chavira. Surmontant sa crainte, maintenant sa paume ouverte, le voyageur continua d’avancer.
La nuée se déchira, la nuit s’illumina. Adoptant des lignes brisées, des rayons jaillirent de l’échine d’un animal au corps de panthère, aux ailes de faucon et à la tête de vautour. Son long bec courbé tenta de transpercer l’intrus qui, se jetant à terre, l’évita de justesse.
Poussant un hurlement de dépit, le griffon tournoya, à la recherche de sa proie. Désorienté, Narmer ne lui échapperait pas. S’il n’avait été que lui-même, sans doute aurait-il renoncé à ce combat inégal, en acceptant de mourir ; mais la bravoure d’Oryx et la fierté de Lion, se joignant à la puissance d’Éléphante, dissipèrent sa résignation. Doté du génie des clans évanouis, il n’avait pas à redouter le feu du griffon, créature préposée à la sauvegarde du désert et à la destruction des âmes errantes, avides de sang.
Lorsque le bec de vautour voulut de nouveau le frapper, Narmer passa en dessous et agrippa le cou du monstre ; ses ailes battirent, essayant de l’assommer. Tenant bon, le jeune homme coupa le souffle du griffon qui ne parvint pas à s’envoler et, vaincu, se coucha sur le flanc, en signe de soumission.
Le soleil se leva, la lumière absorba la bête ; ces quelques secondes de combat avaient duré, en réalité, une nuit entière. Narmer franchit les portes de granit dont les battants se refermèrent derrière lui avant de disparaître dans le sable. Achevant de se dilater, l’espace et le temps revinrent à la norme terrestre.
Chacal attendait le rescapé.
— J’ignore si le feu du griffon s’incarnera parmi nous...
— Comment le savoir ? demanda Narmer.
— En retournant à l’oasis.
Demeurant à la lisière du désert, Neit était restée éveillée. Baignée des clartés de l’aube, elle étreignit l’explorateur des contrées interdites.
— Hâtons-nous, ordonna Chacal ; les dieux vont prononcer leur sentence.
Les premières lueurs atteignaient le refuge du clan Taureau, animaux et humains s’éveillaient. Incapable de dormir, Scorpion avait ressenti l’intensité du combat de son frère et savait qu’il avait triomphé.
— Chacal doute encore, lui confia Narmer ; il guette un signe.
Accompagnée de son veau, la vache, que le dernier représentant du clan Coquillage avait protégée de toute atteinte, quémanda une caresse. La beauté et la douceur de son regard émerveillaient Gilgamesh qui en dressait un portrait quotidien.
Les grands yeux noirs se teintèrent d’or, la robe de la vache se couvrit d’étoiles et son veau devint une source de lumière, semblable au soleil renaissant. Des rayons jaillirent des cornes, la mère et le rejeton s’élevèrent vers le ciel et disparurent au cœur de l’astre du jour.
— Le griffon t’a ouvert le chemin, constata Chacal en dévisageant Narmer ; désormais, tu seras nourri du lait des étoiles.
Le cri perçant de l’oie gardienne fit sursauter l’assemblée.
Scorpion fut le premier à saisir une massue, suivi de fantassins et d’archers ; les aboiements des chacals, babines retroussées et crocs apparents, dissuadèrent les attaquants d’approcher.
« Piètres adversaires », estima Scorpion, en apercevant les soldats de Lion, assoiffés, peinant à mettre un pied devant l’autre, précédés d’un chacal dont la présence apaisa ses congénères.
Un officier jeta son arme en forme de griffe.
— Lion est mort à Abydos, déclara-t-il ; notre guide nous a conduits jusqu’à vous. Acceptez notre soumission et la dépouille de notre chef.
Deux fantassins présentèrent une peau brune se terminant par une crinière flamboyante.
— Elle revient à Narmer, jugea Scorpion ; nous jurez-vous fidélité ?
La main sur le cœur, les soldats du chef s’agenouillèrent, tête penchée. En se revêtant de la peau du fauve, Narmer s’imprégnait de sa force, s’ajoutant à celle du griffon. Même Scorpion fut impressionné ; son frère acquérait une stature nouvelle, et Taureau accepterait de combattre l’ennemi, à un contre cent.
Face à Narmer, Gilgamesh s’inclina.
— Je ne regrette plus d’avoir parlé, déclara le Sumérien ; Enki a commis une faute impardonnable en attirant l’aspect maléfique de la Grande Déesse. Seule la destruction du vase t’offrira une chance de victoire ; en le brisant, tu rétréciras l’âme d’Enki. Elle s’étouffera.
OceanofPDF.com