le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 57 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 57

 

 

Ni Taureau ni Cigogne ne croyaient à la réussite du plan de Narmer et de Scorpion, mais Chacal affirma que le franchissement des portes de granit et la soumission des soldats de Lion ouvraient la voie à un combat décisif.

— J’attaquerai les bateaux sumériens en compagnie de Nageuse et d’un commando expérimenté qui a fait ses preuves en éventrant les reptiles de Crocodile, annonça Scorpion. L’effet de surprise nous procurera l’avantage. Ensuite, à nous d’agir très vite.

— Les marins vous abattront ! objecta Taureau.

— Ils n’en auront pas le temps, la panique les desservira. En nous rendant maîtres de cette flotte, nous garantirons le succès de ton offensive terrestre.

— Les survivants du clan de Lion et du mien opposés à des milliers de Vanneaux qu’encadrent des Sumériens aguerris ! Nous serons tous massacrés.

— Non, si je réussis à détruire le vase maléfique, intervint Narmer.

— Comment pénétreras-tu dans Nékhen ? interrogea Cigogne.

— En affrontant Enki.

— Nos tâches sont réparties, estima Scorpion ; cessons de tergiverser. À toi, Taureau, de décider.

Cigogne préféra baisser les yeux.

— Nous agirons demain, décréta le chef de clan.

*

— Tu commanderas l’arrière-garde formée de vétérans et de blessés, dit Scorpion au Vieux ; et veille sur le prisonnier. Si nous échouons, improvise.

— Je t’ai sauvé la vie, tu dois m’emmener !

— Te crois-tu capable de nager sous l’eau et de grimper à l’assaut des bateaux sumériens ?

— L’eau, ce n’est pas mon élément. Ne commets-tu pas une folie ?

— Ce ne sera pas la dernière ; montre-toi à la hauteur, le Vieux.

Scorpion se rendit à l’infirmerie qu’avaient installée Neit et Cigogne, disposant à nouveau d’onguents qu’elles préparaient en utilisant les plantes de l’oasis.

La prêtresse de Neit tenait à enduire les nageurs de manière à les protéger des agressions extérieures.

Scorpion offrit son corps nu aux mains de Neit qui le recouvrit entièrement d’une pommade brune aux senteurs suaves ; Nageuse et les membres du commando subirent le même traitement.

— Je vous accompagne, décida Fleur.

— À quoi me servirais-tu ? s’étonna Scorpion.

— J’assurerai l’intendance, je porterai les sacs contenant des onguents.

— Le trajet ne sera pas de tout repos ; si nous sommes vaincus, les Sumériens ne t’épargneront pas.

— Si tu es tué, pourquoi continuerais-je à vivre ?

— À ta guise, Fleur.

La gorge serrée, le Vieux regarda partir Taureau et son armée, Narmer, Neit et Vent du Nord, Scorpion, Fleur, Nageuse et ses plongeurs. La vie était douce dans l’oasis, l’avenir paraissait assuré, et cette maudite guerre rompait ce bel équilibre !

Chacal et les siens protégeraient la minuscule communauté, Cigogne continuerait à soigner blessés et malades.

— Il n’existait pas d’autre solution, estima Gilgamesh ; Enki ne nous aurait pas laissés en paix. Ses soldats nous recherchent et auraient fini par nous trouver.

— Vu les circonstances, prophétisa le Vieux, je vais préparer notre évacuation vers le sud. Un moment propice pour t’échapper ! Dépêche-toi, avant que je change d’avis.

— Je reste, décida Gilgamesh, et je te conseille de m’imiter. Moi, je me rends auprès du Maître du silex et nous parlerons technique en espérant la victoire des nôtres.

— Ben ça, marmonna le Vieux, ben ça…

*

À l’approche de Nékhen, il fallut se séparer. Avoir évité les patrouilles sumériennes était déjà une sorte de miracle ; quant à la suite des opérations, mieux valait oublier le risque.

Taureau, Scorpion et Narmer se concertèrent.

— Vous obstinez-vous ? leur demanda le chef de clan.

Ils acquiescèrent.

— J’ai appris à vous apprécier, reconnut Taureau, et je suis fier de vous avoir à mes côtés. Naguère, je régnais sur un vaste territoire où mes sujets connaissaient la prospérité ; en m’obéissant, ils n’avaient rien à redouter de l’avenir. Malheureusement, j’ai été aveugle et me suis montré trop confiant en la supériorité de mon armée, sans percevoir le complot unissant Lion à Crocodile et leur volonté de rompre notre pacte de paix. Et j’ai eu le tort de croire que la guerre des clans, rapide et facile, rétablirait l’harmonie. Aujourd’hui, je prends conscience de mes erreurs, mais inutile de sombrer dans les regrets. Combattre est la seule voie et, grâce à vous deux, les dieux aideront le clan Taureau à mourir dignement.

L’imposant personnage donna l’accolade à ses lieutenants, puis rejoignit le général Gros-Sourcils, très nerveux.

— Seigneur, nous courons au désastre !

— Tu n’auras pas entraîné nos troupes pour les voir sommeiller la journée durant ; il est temps de prouver notre valeur. Mon clan n’a peur ni des Vanneaux ni des Sumériens. En avant, Gros-Sourcils.

Contraint de marcher en tête et d’encaisser le premier choc, le général ne trouverait pas aisément l’occasion de s’enfuir ; maudissant Taureau, il harangua ses fantassins.

*

— Taureau attirera le gros de l’ennemi, dit Scorpion à Narmer, et moi, je m’occuperai de l’équipage des bateaux ; néanmoins, Nékhen ne sera pas vidée de ses défenseurs. Comment y pénétreras-tu ?

— Neit sera mon alliée, nous présenterons une offrande qui suscitera l’intérêt d’Enki. Pourquoi se méfierait-il d’un couple inoffensif ?

— Elle est vraiment amoureuse de toi !

— Nageuse ne prend-elle pas un maximum de risques ?

— Cette Vanneau défie son destin et savoure chaque instant comme si c’était le dernier… Toi et Neit, c’est différent. Nous aurions pu bâtir un autre monde, et ces Sumériens ravagent nos rêves !

— Nous ne sommes pas encore vaincus.

— Tu as raison, mon frère ! Ce soleil écrasant me plaît… À bientôt, Narmer.

Le groupe de nageurs de combat réussirait peut-être à gagner le fleuve sans être repéré ; il se heurterait à forte partie et n’aurait qu’une infime chance de réussir.

Restés seuls, Narmer et Neit apercevaient, au loin, les murailles de Nékhen.

— J’ai eu tort de solliciter ton aide, estima-t-il ; tu dois survivre à ce carnage. Retourne à l’oasis, je t’en prie.

— Quelle est ta nouvelle stratégie ?

— J’escaladerai une muraille et je briserai le vase maléfique.

— Bien entendu, les archers sumériens oublieront de tirer.

— Certaines parties des remparts sont moins surveillées et…

— Cesse d’inventer des fables, Narmer ; seul, tu cours au suicide, et ton sacrifice sera inutile. Si le général sumérien nous estime inoffensifs, il ouvrira la porte de la cité. Sinon, nous serons abattus et mourrons ensemble.

— Neit…

— Telle est ma volonté. N’avons-nous pas eu le privilège de connaître le bonheur ?

Ils s’étreignirent intensément, leurs lèvres se séparèrent à regret.

Une chaleur anormale accablait la région de Nékhen, rendant les efforts pénibles ; la tâche des combattants n’en serait que plus difficile.

Narmer fit appel à l’esprit des clans qui vivait en lui ; n’avaient-ils pas affronté le danger au mépris de leur propre existence ?

Il avait été long et semé d’embûches, le chemin menant du territoire marécageux du clan Coquillage à la place forte du Sud, tombée entre les mains d’envahisseurs décidés à imposer leurs lois. Se voir confier une mission par l’Ancêtre, devenir le frère de Scorpion, être aimé de Neit… D’immenses joies avaient illuminé la vie du voyageur de l’impossible.

Les deux jeunes gens prirent la direction de Nékhen, sous la conduite de Vent du Nord.

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