le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 41 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 41

 

Sous la conduite de leur chef incontesté, Enki, les Sumériens marchaient depuis des semaines à travers un désert de plus en plus hostile. Par bonheur, ces derniers jours, la chaleur diminuait et les nuits se rafraîchissaient, permettant aux organismes épuisés de recouvrer des forces.

À la tête des lambeaux de l’armée sumérienne, le général Enki était un homme de grande taille, au visage allongé et au regard impérieux. À l’instar de ses compatriotes, il portait la barbe, tressée comme ses cheveux longs ; telle était la dernière mode à Eridu, l’opulente cité aujourd’hui disparue.

Eridu, où le général habitait une vaste maison, entourée d’un jardin. Une femme magnifique, quatre enfants, une dizaine de domestiques, un troupeau de vaches, des champs… Bonheur et richesse suscitaient l’envie, mais Enki n’en avait cure. Issu d’une famille modeste, il s’était imposé grâce à son talent, éliminant de nombreux rivaux, coupables de le sous-estimer.

Sachant lire et écrire, doté d’une santé exceptionnelle, Enki avait grimpé les échelons de la hiérarchie militaire, devenant un personnage central de la haute société. Soucieux de préserver leurs privilèges, les dirigeants sollicitaient ses conseils et en tenaient compte.

Et puis la rumeur s’était répandue : désireux de s’emparer du pouvoir, le général préparait un coup d’État ! Enki avait eu tort de se moquer du poison que répandaient des dignitaires qu’il se croyait capable de briser ; oubliant la menace, il préférait favoriser la carrière d’un artisan génial, Gilgamesh, lequel décorait de mosaïques les murs en terre cuite des sanctuaires et des demeures luxueuses. Ses innovations déplaisaient, le général l’encourageait.

Le pays des deux fleuves(7) n’était pas facile à vivre. Inattendues et violentes, leurs crues dévastaient les terres fertiles et détruisaient les villages ; aussi Enki avait-il envisagé un vaste programme d’aménagement de canaux et de production de bateaux. En cas de désastre, ils sauveraient nombre de vies.

Au sommet de sa popularité, le général se sentait invulnérable. Et cette vanité le rendait aveugle.

Alors qu’il s’apprêtait à présider la fête de la Grande Déesse, ses propres officiers supérieurs étaient venus l’arrêter.

En un instant, tout s’écroulait.

Accusé de haute trahison, Enki n’avait rien à espérer d’un tribunal composé de ses pires ennemis. Il serait condamné à mort, son épouse exilée, ses enfants réduits à l’état d’esclaves, ses biens dispersés.

Au fond d’un cachot, pestant contre son inconscience, le général ne se résignait pas à attendre la mort. Acheter ses gardes, tenter de les supprimer, creuser un tunnel ? Une autre réponse survint. Une réponse tellement effroyable que personne n’aurait pu la prévoir.

La pluie s’était mise à tomber, avec une intensité inhabituelle ; plus les heures passaient, plus sa violence augmentait ; les deux fleuves débordèrent, les précipitations redoublèrent.

Et le déluge détruisit l’œuvre des humains.

Le flot ayant emporté les murs de sa prison, Enki retrouva la liberté et découvrit le chaos. Des cadavres éparpillés, pas un seul édifice intact. Ni son épouse ni ses enfants n’avaient été épargnés.

Quand le soleil réapparut, les rescapés se rassemblèrent au port. Parmi eux, l’un des officiers qui avaient trahi le général dont il implorait le pardon. Sans montrer le moindre signe d’irritation, Enki le massacra à coups de pied et de poing ; ayant dépassé les frontières de la désespérance, le général était à présent un être glacial, dépourvu d’émotions.

Et cette froideur avait imposé son autorité. À la suite du cataclysme, une seule solution : quitter cette contrée maudite en emportant des armes et des bateaux en pièces détachées. Mais où aller ? Un prêtre géographe connaissait l’existence d’un pays au delta verdoyant, se prolongeant par une longue vallée que parcourait un fleuve poissonneux. Selon un devin, une cité nommée Abydos lui servait de porte de l’au-delà et attirait la protection des dieux. Des clans se partageaient les Deux Terres ; ils repousseraient férocement un envahisseur.

Ce fut pourtant la destination que choisit Enki, balayant les contestations ; il misait à la fois sur l’effet de surprise, la qualité de son armement et la division inévitable des chefs de clan face à un événement imprévu. La réputation de l’un d’eux, Taureau, était parvenue à Sumer ; commandant une armée puissante, il occupait la quasi-totalité du Nord qu’il conviendrait donc d’éviter.

Assisté du géographe, Enki décida d’emprunter la voie des déserts afin d’atteindre Abydos, de s’emparer de ce site sacré et de remonter les bateaux pour obtenir la maîtrise du fleuve. Plusieurs voix s’étaient élevées contre ce projet insensé, mais le retour de pluies diluviennes les avait fait taire. Sumer condamné à disparaître sous les eaux, même les récalcitrants suivirent le général.

L’artiste Gilgamesh, son protégé, avait survécu ; lorsqu’il aurait conquis le Double Pays, Enki lui confierait la décoration de sanctuaires dédiés à la Grande Déesse, tantôt bienfaitrice, tantôt terrifiante.

Et les derniers Sumériens avaient quitté leur pays ravagé, entreprenant un long et périlleux voyage en direction d’une contrée à l’abri d’un déluge. Habitués à un climat humide, les marcheurs s’étaient vite heurtés aux rudes conditions des zones désertiques ; fauves en maraude, serpents en chasse pendant la nuit, puces agressives, soleil ardent, risque permanent de manque d’eau.

Sans la discipline militaire qu’imposait Enki, inaccessible au doute et à la fatigue, l’entreprise aurait tourné court. Une seule tentative de révolte s’était produite, des angoissés prônant le retour en arrière. Le général les avait exécutés de sa main.

Muets, les Sumériens avaient continué à progresser, en proie à divers maux et perdant peu à peu l’espoir d’arriver à bon port ; les décès se succédaient et, malgré son caractère imperturbable, Enki peinait à maintenir la cohérence du reliquat de son peuple.

Gilgamesh lui avait procuré une aide décisive. Utilisant des plantes médicinales, les unes provenant de Sumer, les autres récoltées au hasard de ses trouvailles, il était parvenu à guérir des malades et à soulager les souffrances.

Le général avait offert à la Grande Déesse un sacrifice consistant en têtes de gazelles et d’oryx abattus par ses archers ; montant vers le ciel d’un bleu intense, loin du déluge, la fumée ravivait la puissance invisible, l’incitant à guider ses enfants.

Les pièces détachées de bateaux pesaient lourd, et certains porteurs, épuisés, suggérèrent de les abandonner ; la colère froide de leur chef les dissuada d’insister. Se priver d’une telle arme les condamnerait à l’échec, quand ils atteindraient le Nil. Éviter Taureau ne suffisait pas ; le clan possédant le territoire d’Abydos le défendrait et recevrait peut-être des renforts. Les bateaux étaient le principal gage de triomphe des Sumériens. Convaincus, les porteurs tentèrent d’oublier leurs douleurs.

Un mets régala les voyageurs : les escargots du désert, abondants et moelleux. Les riches regrettaient le confort de leurs belles demeures et l’empressement de leurs cuisiniers ; contraints de côtoyer des domestiques et des esclaves que le déluge avait libérés, ils ne jouissaient plus d’aucun privilège. Curieusement, la promiscuité, le danger et les risques encourus favorisèrent un rapprochement ; les exilés comprirent qu’ils ne réussiraient qu’ensemble. Et le général vit naître une armée, fondée sur une vraie hiérarchie ; seules comptaient les compétences, l’endurance et la volonté de vaincre. Un esprit de corps souda cette troupe, désormais résolue à conquérir un nouveau territoire.

Gilgamesh, lui, vivait dans son monde ; au lieu de l’angoisser et de l’affaiblir, le désert lui ouvrait des perspectives insoupçonnées. Il ne récoltait pas que des plantes, s’intéressant aussi aux variétés de pierres dont certaines, à l’issue d’un simple frottement, lui fournissaient de superbes couleurs. Des morceaux de calcaire lui servaient de support, il dessinait des animaux et perfectionnait sa technique. Enki le dispensait de corvée et le laissait s’épanouir.

Survint un lever de soleil incomparable. Le disque dissipa la nuit, ses premiers rayons réchauffèrent les corps fatigués, l’air était léger, envoûtant. Voilà longtemps que les Sumériens n’avaient pas connu une matinée si tranquille, et chacun pressentit l’imminence d’un événement exceptionnel.

La haute stature du général semblait dominer les dunes environnantes. Quittant le campement, il se dirigea vers le sud, escalada une pente rocailleuse et parvint au sommet d’une butte.

Dérangé, un cobra s’éloigna.

Enki respira profondément.

Une palmeraie, un sanctuaire, un fleuve aux eaux scintillantes… Abydos et le Nil, les premières destinations de l’exode imposé à son peuple ! Lui, déchu et condamné à mort, avait réussi, et il ne s’arrêterait pas là.

Un détail le troubla : nulle défense apparente. Abandonner un tel site ? Impossible. Un piège avait été tendu, il faudrait le déjouer.

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