le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 51 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 51

 

— Ils ne nous suivent plus, constata Scorpion en réintégrant la colonne de fugitifs progressant à travers le désert.

La gravité de la blessure à la jambe inquiéta Neit qui utilisa aussitôt son dernier pot d’onguents. Quant au Maître du silex, ayant perdu beaucoup de sang, il tourna de l’œil, et deux hommes le portèrent jusqu’à Cigogne. La vieille dame recouvrit de miel les plaies profondes et les banda de façon sommaire.

— Si nous ne faisons pas halte, plusieurs blessés mourront, confia-t-elle à Taureau ; sais-tu au moins où nous allons ?

— Nous sommes encore trop près de Nékhen ; j’espère atteindre un endroit sûr.

— En plein désert ?

Une ombre obscurcit le soleil.

— Regardez ! recommanda Narmer, levant les yeux au ciel. Les dieux nous guident !

La mère Vautour planait au-dessus des rescapés, et ses ailes immenses leur procuraient une ombre bienfaisante. Après avoir échangé un regard, le taureau brun-rouge et Vent du Nord infléchirent leur direction et obliquèrent vers une barrière de dunes.

— Le vautour leur a indiqué un refuge, suivons-les.

— C’est de la folie, protesta Fleur, nous périrons de soif et de chaleur !

Taureau approuva Narmer. Soutenant les blessés et les malades, les valides puisèrent dans leurs ultimes forces.

— Appuie-toi sur mon épaule, dit Narmer à Scorpion qui peinait à marcher.

— Ces Sumériens ne sont pas invincibles ; je me suis emparé d’une de leurs épées et je détiens même un prisonnier ! Le bonhomme a promis de nous fournir des renseignements et, crois-moi, il parlera.

— Songerais-tu déjà à notre riposte ?

— Pas toi ?

Narmer eut presque envie de rire ; avec Scorpion, il existait une issue aux pires situations.

Le trajet parut interminable et, quand la colonne franchit la barrière des dunes, elle en découvrit une autre. Ni l’âne ni le taureau ne ralentirent l’allure, et Nageuse, débordante d’énergie, incita les pessimistes à continuer.

— Sacrée femelle, apprécia le Vieux, souffrant de ses articulations ; voilà des années que je n’avais pas autant marché ! Si les dieux nous sont vraiment favorables, ils auront déposé une jarre de vin au cœur de cette fournaise.

Gardant à l’œil le Sumérien aux mains ligotées derrière le dos, le Vieux lui donnait de petits coups dans les mollets dès qu’il manquait de rythme. Tentant d’oublier ses futures épreuves, Gilgamesh ne protestait pas et ne songeait qu’à survivre.

Soudain, l’on ressentit les morsures du soleil ; l’immense vautour avait disparu et, privés de son ombre, les membres du clan de Taureau éprouvaient davantage de difficulté à progresser.

Le braiment de Vent du Nord les surprit ; immobile au sommet d’une dune, l’âne regardait au loin.

Parvenu à ses côtés, Narmer discerna des palissades à moitié ensablées. Il dévala la pente et trouva une entrée.

Un village composé de huttes et de modestes demeures en brique sèche, de grandes corbeilles enduites de glaise et contenant des céréales, des ateliers de tissage et de vannerie, un dépôt de poteries… Et pas âme qui vive.

Méfiant, Narmer explora les lieux en compagnie de quelques soldats. Aucune mauvaise surprise, le village avait été abandonné. Les moins épuisés se hâtèrent de le nettoyer, et l’on put enfin prendre du repos et soigner les blessés.

Scorpion grimaçait de souffrance, le Maître du silex n’avait pas repris connaissance, et deux soldats ne respiraient plus. Cigogne savait qu’elle ne parviendrait pas à sauver plusieurs malades.

Pourtant, Neit s’agenouilla en posture d’orante et remercia la déesse. Surpris, Scorpion éprouva de l’admiration pour cette femme capable, en un tel moment, d’oublier les détresses humaines et de vénérer l’invisible. Refusant de se plier aux circonstances, la prêtresse de Neit en appelait à une puissance inconnue des Sumériens. N’était-ce pas la meilleure voie à suivre ?

Même le Vieux, subjugué, en oublia ses douleurs. La prière de la magicienne renforçait le cœur des suivants de Taureau dont la stature demeurait intacte, au terme de tant d’épreuves. La seule présence de Neit ne présageait-elle pas un renouveau ?

Narmer, lui, était amoureux ; comme son frère, il admirait l’enchanteresse et s’estimait indigne d’elle. Néanmoins, il osa s’approcher et lui prendre la main afin de la relever lorsque sa psalmodie s’éteignit ; et leurs regards communièrent si intensément qu’ils se surent liés à jamais.

*

Taureau confia à Narmer le soin de répartir les membres de son clan à l’intérieur du village, en accordant la priorité aux blessés et aux malades qui eurent droit à des nattes, abritées du soleil, et reçurent les soins de Neit et de Cigogne. Le Maître du silex sortit enfin du coma, et Scorpion fut le premier à lui témoigner sa joie.

À la nuit tombante, les épaules lourdes, Narmer pénétra dans une petite maison au plafond bas qu’éclairait la lumière du couchant ; il n’avait qu’une envie : dormir. Au fond de la pièce jaillit une forme mouvante, enveloppée d’un halo rouge.

Le cobra femelle… Le serpent bénéfique qui avait déjà croisé son chemin en lui permettant d’échapper au néant ! Protecteur, il accueillait les rescapés.

Narmer lui fit une offrande de lait, Neit lui présenta l’étoffe sacrée de la déesse ; apaisé, le cobra regagna son domaine souterrain, et le couple, enlacé, s’assoupit.

*

La nuit durant, les membres du clan de Chacal avaient monté la garde, prêts à donner l’alerte en cas d’attaque, pendant que leur maître se chargeait des inhumations, à l’écart du village.

Nul incident ne se produisit et, à l’aube, chacun apprécia d’avoir conservé la vie. Mais l’inquiétude succéda vite à cette satisfaction ; comment subsister ?

La présence de citernes, contenant encore de l’eau pour quelques jours, et de rudimentaires silos à blé prouvait que les anciens habitants avaient découvert le moyen de survivre au sein de cet environnement hostile.

— Nous tiendrons une dizaine de jours en nous rationnant de façon rigoureuse, dit Narmer à Taureau.

— Les lionnes finiront par nous repérer ; maintenons les soldats en alerte permanente.

Le chef de clan était las ; de sa puissance passée, il ne restait rien. La guerre, perdue, se terminait dans ce mouroir, si loin des vastes étendues herbeuses du Nord.

— Nous n’avons pas le droit de désespérer, estima Narmer ; ne venons-nous pas d’échapper à un péril imprévisible ? Sans l’intervention des envahisseurs, nous aurions terrassé Lion et Crocodile. La lutte n’est pas terminée.

— Les Libyens occupent le Nord, les Sumériens le Sud, rappela Taureau, accablé, et mon armée a été décimée. Rendons-nous à l’évidence, Narmer : le monde ancien a disparu, et nous n’avons plus de place dans le nouveau qu’imposeront les conquérants.

— Nous les chasserons, et ce monde nouveau, c’est nous qui le construirons !

— J’ai passé l’âge de rêver.

— Toi seul, Taureau, incarnes la légitimité du pouvoir ; renoncer à te battre serait insulter les dieux et accepter le chaos.

Le colosse redressa la tête : les paroles de Narmer ouvraient un chemin.

*

Le sabot de la patte avant droite de Vent du Nord grattait obstinément au même endroit, à l’angle nord-est du village, un coin abandonné, derrière le four à pain ; des débris de poteries grossières jonchaient ce dépotoir.

À force de persévérance, l’âne dégagea une sorte de marche ; intrigué, le Vieux lui prêta main-forte, et une deuxième marche apparut. Un escalier… Curieux de voir où il aboutissait, le Vieux ôta un sable fin et léger.

Une porte en pisé, facile à démolir.

Elle donnait accès à une cave profonde et fraîche, remplie de jarres aux bouchons d’argile et d’herbes. Le Vieux en ouvrit une : de la viande séchée ! Les villageois avaient accumulé un beau trésor et, vu le nombre de récipients, le clan de Taureau ne manquerait pas d’une nourriture robuste.

Poursuivant son exploration, le Vieux atteignit une deuxième salle, elle aussi abritant une impressionnante quantité de jarres dont les bouchons étaient plus épais ; en ôter un lui prit du temps, mais la senteur qui emplit ses narines provoqua une extase.

Du vin… C’était du vin !

Et du respectable ! Une série de dégustations s’avérant satisfaisante, le Vieux recommença à croire en la protection des dieux.

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