le feu du scorpion
Chapitre 31
Les guetteurs étaient sidérés. Seule la colère divine pouvait engendrer une crue d’une telle violence et d’une telle ampleur ! Les troupes libyennes qui encerclaient la capitale de Taureau pataugeaient dans l’eau boueuse et n’avaient d’autres solutions que la débandade ou la noyade.
— Nous sommes sauvés ! s’exclama un archer.
— Détrompe-toi, objecta le capitaine ; la pression des flots sapera nos murs et détruira la forteresse. Il faut la quitter sur-le-champ.
D’ordinaire si calme, le taureau sauvage grommelait et grattait le sol de ses sabots ; percevant le danger, il ne tarderait pas à briser son enclos et à foncer droit devant lui.
— Si nous sortons, estima un vieil homme, des Libyens embusqués nous abattront.
— Ils ne sont pas en état de combattre, avança l’officier.
Délitées, des briques éclatèrent, et la crue commença à envahir la place forte. Il n’était plus temps de tergiverser.
— Ouvrez la grande porte ! ordonna le capitaine ; nous partirons en bon ordre et suivrons le taureau. Puissent les dieux nous protéger.
Malgré un début de panique, les soldats réussirent à maintenir un minimum de discipline ; prenant la tête de la colonne d’humains, le puissant quadrupède s’élança en direction du Sud.
*
Et si Piti utilisait les circonstances pour se débarrasser du géant noir ? Occupé à répartir les embarcations, Ikesh ne se méfiait pas d’un éventuel agresseur. Le bras droit du guide suprême ne supportait pas que le Nubien disposât d’une arme contre lui ; tôt ou tard, il parlerait de sa tentative d’assassinat à l’encontre de la future reine, et la colère d’Ouâsh n’épargnerait pas son fidèle serviteur. Comment éliminer ce risque, sinon en supprimant le délateur ?
L’eau montait jusqu’aux chevilles. Crispé, Piti craignait de manquer de force quand il planterait le poignard dans le dos du colosse ; il l’imaginait blessé, se retournant et découvrant le meurtrier ! Désabusé, le Libyen renonça.
— Mon canot est-il prêt ? demanda le guide suprême.
— Bien sûr, seigneur ! Deux de nos meilleurs fantassins assureront votre protection ; Ikesh vous précédera, je vous suivrai.
— Et ma future épouse ?
— Elle est surveillée de près.
— Donne le signal du départ.
*
Ikesh avait choisi un bras d’eau où le courant n’était pas trop rapide ; ramant avec leurs mains, les soldats maintiendraient l’équilibre. Le convoi s’organisait, et les condamnés n’avaient pas encore conscience de leur sort, persuadés que la troupe entière serait évacuée.
La barque de Neit fut disposée en tête du convoi ; Ouâsh lui adressa un petit signe de la main, elle répondit par un sourire.
Et l’on commença à fendre les ondes, sous l’œil incrédule des fantassins abandonnés à eux-mêmes, cherchant en vain un moyen d’échapper à la crue.
Dès que l’embarcation prit de la vitesse, Neit sortit une aiguille de sa robe et piqua les reins de l’homme de proue. S’arc-boutant, il perdit l’équilibre et chuta lourdement ; vive, la prêtresse se retourna et planta une deuxième aiguille dans le bas-ventre du second garde. Couinant de douleur, il s’effondra sur lui-même et, d’un coup de pied, la jeune femme le fit basculer.
Libre… Elle était libre !
Les hurlements des Libyens la dégrisèrent. Orientant sa barque vers le milieu du canal, elle acquit de la vitesse, espérant distancer ses poursuivants ; mais Ikesh l’imita, et les ligatures de papyrus tardaient à céder.
Le long bras du Nubien se tendit, désireux d’agripper la poupe de la fuyarde et de la ramener à lui. Floué, le guide suprême châtierait avec un maximum de cruauté la femelle qui avait eu l’impudence de le tromper.
Au bord des larmes, Neit n’osait imaginer les tortures qu’elle allait subir. Ne valait-il pas mieux se percer le cœur de sa dernière aiguille ?
Les doigts du colosse saisirent l’arrière de l’esquif ; la prêtresse sentit le regard avide du prédateur et décida de se donner la mort.
Des profondeurs surgirent deux gueules équipées de dents acérées ; elles se refermèrent sur les jambes des soldats escortant Ikesh, et les crocodiles chargés de protéger Neit secouèrent leurs proies en les déchiquetant. La violence de l’attaque sema la panique, et le piétinement des fantassins provoqua la rupture des fragiles ligatures ; seule la barque du guide suprême refusa de sombrer. Rameutant ses troupes, Ikesh s’agrippa aux débris des esquifs, les survivants l’imitèrent ; tous redoutaient une nouvelle attaque des crocodiles, mais ils quittèrent le lieu du naufrage et accompagnèrent Neit qui s’éloignait à belle allure.
À peine Ouâsh touchait-il la rive que son embarcation céda ; Ikesh, Piti et quelques soldats réussirent à sortir du canal où avaient péri nombre de Libyens.
— Maudite sorcière ! s’exclama Piti ; elle avait décidé de vous tuer, seigneur !
Le guide suprême garda son calme.
— Elle m’a abusé, en effet, et je la retrouverai.
— M’autoriserez-vous à la supplicier ?
— Je m’en chargerai moi-même. Avant de mourir, elle dépassera les limites de toute souffrance.
Le sol était spongieux, l’eau continuait à monter.
— En marchant aussi vite que possible, préconisa Ikesh, nous avons une petite chance d’atteindre un fortin.
— Nous l’atteindrons, promit le guide suprême.
*
Les deux crocodiles escortaient la barque de Neit, propulsée vers le nord par un courant rapide. Cette fois, elle avait échappé aux Libyens, souhaitant qu’un maximum d’envahisseurs fut hors d’état de nuire ! Pendant de longs moments, la jeune femme savoura cette liberté retrouvée, en grande partie grâce aux émissaires de la déesse qui ne l’avait pas abandonnée. S’agenouillant, la prêtresse lui adressa une prière, en louant son nom secret, détenteur des puissances vitales.
De gros nuages encombraient le ciel et cachaient le soleil ; en revivant sa fuite, Neit acquit la certitude que le guide suprême, bénéficiant d’une chance insolente, ne s’était pas noyé. Elle le revoyait escalader une rive, entouré des rescapés. Désormais, il n’aurait qu’une obsession : mettre la main sur elle et la châtier.
Et la difficulté de sa tâche lui apparut : pour retrouver Narmer, il lui faudrait traverser le vaste territoire à présent contrôlé par les Libyens, seule et sans armes ! À l’évidence, pas le moindre espoir d’y parvenir. Unique issue : retomber prisonnière et subir d’abominables tortures.
Soudain, un épais brouillard enveloppa la barque ; désorientée, Neit aboutit à l’extrémité d’un canal que fermait une muraille de hautes herbes. Les crocodiles disparurent, la mangouste descendit de l’ombelle d’un papyrus et traça un chemin dans le fouillis végétal.
Confiante, la prêtresse la suivit.
Sans son guide, elle se serait égarée au sein de ce chaos obscur, hanté de bruits inquiétants et de cris de prédateurs en chasse ; ici, l’humain n’avait pas sa place.
La mangouste s’immobilisa, se dressa sur ses pattes arrière et fit un geste de vénération qu’imita la jeune femme.
Émergeant du brouillard, trois géants à tête de faucon, les Âmes de Bouto.
— Nul ne peut franchir cette frontière, dit une voix si grave que ses vibrations ébranlèrent le corps entier de la rescapée.
Vacillante, elle réussit à se tenir debout et affronta le regard enflammé des gardiens de la cité sacrée.
— Je suis la servante de Neit, déesse des eaux primordiales, et j’ai besoin de votre aide.
— Prouve ta qualité.
La prêtresse ôta lentement l’étoffe lui servant de vêtement et la présenta aux Âmes de Bouto.
— Ce tissu est l’œil de lumière, il crée les êtres vivants quand la déesse prononce les sept paroles victorieuses de la mort.
Les trois géants à tête de faucon se rapprochèrent de Neit qui se sentit à la fois écrasée et aspirée vers un ciel où brillait une clarté intense. Fière, elle osa contempler les Âmes.
— Puisque tu as prononcé la vérité, nous t’ouvrons les portes de Bouto.
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