le feu du scorpion
Chapitre 61
Les funérailles de Taureau, conduites par Narmer et placées sous la protection de la déesse Neit qu’invoquait sa prêtresse, furent le premier acte solennel du règne. Accompagné d’un taureau mort au combat, d’une vache et d’un veau recouverts d’onguents et de bandelettes, le chef de clan reposait dans une tombe aux murs tapissés de nattes de roseau.
Utilisant une patte de bovidé en bois, Narmer avait ouvert la bouche, les yeux et les oreilles du défunt dont l’âme s’était unie aux étoiles ; cette disparition marquait la fin de l’ère des clans, mais nul ne connaissait les projets du roi du Sud.
— La guerre est terminée, dit le Vieux à Gilgamesh, et j’espère que Narmer s’arrêtera là ! Tant de disparus, tant de blessés… Tes compatriotes ont eu raison de rendre les armes. On jouira tous d’une paix durable.
— Les dieux t’entendent, approuva le Sumérien, occupé à sculpter des objets en schiste qui intriguaient le Vieux.
— À quoi ça servira ?
— Narmer m’a demandé de préparer des offrandes exceptionnelles pour célébrer le début de son règne ; j’ai eu l’idée de façonner des palettes à fards célébrant ses exploits. Regarde celle-là : le voici représenté comme maître des animaux, tenant le cou de deux fauves soumis !
Le roi avait décidé d’épargner les Sumériens survivants : peu de soldats, surtout des femmes et des enfants. La dépouille d’Enki et les débris du vase maléfique avaient été brûlés à l’extérieur de la ville, détachant les vaincus de leur passé. N’éprouvant qu’une vague tristesse, Gilgamesh s’était senti libéré d’un carcan. Se voir autorisé à utiliser les matériaux des ateliers de Nékhen, être honoré de la confiance du monarque, créer des formes nouvelles… Ne s’agissait-il pas d’un rêve éveillé ?
L’artiste dévoila ses autres œuvres, des palettes en forme de bélier, d’éléphant et de poisson ; sur l’une des faces, un godet destiné aux fards. Un trou permettrait de les accrocher aux parois des sanctuaires.
— Superbe, jugea le Vieux ; ç’aurait été dommage de te trucider, mon gars ! Bon, je t’abandonne ; Scorpion m’a ordonné de veiller aux préparatifs du grand banquet d’intronisation, et je n’ai pas droit à l’erreur.
*
Scorpion repoussa Fleur, troublée.
— T’ai-je déplu ? s’inquiéta-t-elle.
— J’ai besoin de réfléchir.
Langoureuse, elle embrassa les bras de son amant.
— Narmer n’est qu’un souverain de pacotille ; notre véritable chef, c’est toi !
La gifle fut si violente que la jeune femme poussa un cri de douleur.
— Ne répète jamais ça, Fleur ! Sinon, je te considérerai comme une rebelle.
— Tue-moi, mais reste lucide ! Narmer et sa prêtresse t’ont volé le pouvoir. Quand ils t’estimeront inutile, ils t’élimineront. Ton grand ami n’est qu’un intrigant qui t’a habilement utilisé pour parvenir à ses fins. Moi seule t’aime et te sers sans limites.
Fière, le regard droit, Fleur attendait le coup fatal.
Lui jetant un œil à la fois furieux et interrogatif, Scorpion sortit de ses quartiers et traversa la grande cour de Nékhen à la recherche de son frère.
Narmer s’entretenait avec le Maître du silex et d’autres artisans chargés d’aménager des huttes où logeraient les familles sumériennes ; Scorpion croisa une grande femme à la peau mate et au front altier. Elle ne baissa pas les yeux lorsqu’elle se sentit dévisagée et ne manifesta pas la moindre crainte.
— Viens, Scorpion ! appela Narmer. Il nous faut répartir les habitants et leur attribuer des tâches précises.
Narmer n’avait changé ni de ton ni d’attitude, et continuait à solliciter l’avis de son frère avant de prendre des décisions.
— Je prônais l’extermination de ces Sumériens, rappela Scorpion, mais les survivants ne me semblent pas dangereux. À condition de les encadrer et de leur imposer une stricte discipline, ils nous serviront.
— Certains de nos soldats s’uniront à des Sumériennes, prédit Narmer, des enfants naîtront.
— Comptes-tu t’installer définitivement dans le Sud ?
— Ce n’est pas à moi d’en décider. L’Ancêtre exigeait une victoire sur les Vanneaux, elle est acquise ; en se soumettant, leurs villages ont renoncé à combattre et reconnu mon autorité. Quelle sera la prochaine étape, quelles seront les prochaines épreuves ? À l’Ancêtre de tracer le chemin.
— Je ne regrette pas la disparition de Taureau, confessa Scorpion, car je n’oublie pas qu’il a massacré ma première milice et probablement détruit ton clan.
Narmer sembla sceptique.
— Ne me l’aurait-il pas avoué au moment de mourir ? Moi non plus, je n’oublie pas que je me suis juré d’identifier l’assassin de la petite voyante qui m’a sauvé la vie. Au cours des conflits, un être a démontré ses capacités de dissimulation : Crocodile. Il s’est enfui, ne renoncera jamais à nous abattre et persistera à nous tendre des pièges. Nous aurions tort de le mésestimer, surtout s’il s’allie aux Libyens.
— Tu as raison, il en est capable.
— Oublions ces sombres perspectives au moins quelques jours, préconisa le roi, et célébrons une grande fête en l’honneur des dieux.
*
Le Vieux était prêt à se faire éclater la panse. Plusieurs plats de viande, des poissons à profusion, des gâteaux, vin blanc et vin rouge… Les guerres victorieuses avaient du bon. Les animaux, eux aussi, bénéficiaient de ces réjouissances ; Vent du Nord et l’oie gardienne, en bons termes, appréciaient un menu riche et varié.
Bien que Narmer eût prouvé son aptitude à maîtriser les deux lionnes, occupées à dévorer des pièces de gibier, le Vieux ne s’en approchait pas. Quant aux fauves, ils se méfiaient du monstrueux taureau brun rouge qui protégeait Narmer ; guéri de ses blessures grâce aux soins attentifs de Cigogne, le grand mâle éprouvait une véritable vénération pour le roi du Sud, dont l’âme avait hérité de celle de Taureau.
— Tout est au point ? interrogea le général Gros-Sourcils, arrogant.
— Nous allons vivre des moments exceptionnels, assura le Vieux ; excuse-moi, j’ai d’ultimes vérifications à effectuer.
Gros-Sourcils savourait sa chance. Personne ne l’avait vu planter un poignard sumérien dans le dos de Taureau et quantité de fantassins vantaient sa conduite au combat. Narmer venait de lui confier le commandement de la troupe chargée de surveiller les Vanneaux et de réguler leurs activités de pêche et de cueillette ; en prime, le général était nommé porte-enseigne ; il brandirait une hampe surmontée d’un plateau sur lequel trônait un poisson-chat sculpté par le Maître du silex, annonçant le nom et la présence du monarque.
De nombreuses servantes disposaient les plats, mais une seule attira l’attention de Scorpion qui s’apprêtait à gagner une place d’honneur. La grande et belle Sumérienne s’acquittait de sa tâche avec dédain, comme si elle ne songeait qu’à s’échapper.
— Ton nom ?
— Ina.
— Mariée ?
— Non.
— Aimerais-tu entrer à mon service ?
— Ai-je le choix ?
— Nous nous reverrons à la fin des festivités.
Cette Sumérienne excitait Scorpion. Hautaine, superbe, elle ne serait pas facile à séduire, et la conquête n’en serait que plus exaltante.
*
Portant l’enseigne royale, le général Gros-Sourcils annonça Narmer, suivi des chefs de clan Cigogne et Chacal, précédant Scorpion et Neit.
Le monarque s’assit entre ses deux lionnes, ressemblant à des statues.
Le Maître du silex s’avança et présenta au roi une massue en calcaire dont la tête s’ornait d’une représentation du souverain soumettant ses ennemis.
— Les artisans de Nékhen tenaient à t’offrir ce symbole de ta victoire ; puisse ton règne nous procurer bonheur et prospérité.
Narmer se saisit de l’arme et l’éleva vers le soleil ; le rayonnement de la massue éblouit les participants au banquet.
— Gouverner ne saurait être le fait d’un homme seul, décréta Narmer ; c’est pourquoi une reine doit être associée au pouvoir. À cet instant, si elle y consent, la prêtresse de Neit devient mon épouse et régnera à mes côtés.
Lumineuse, parvenant à maîtriser ses émotions, Neit accepta la main que lui tendait Narmer.
Le vautour femelle, protectrice de Nékhen, traça un cercle au-dessus du couple royal ; et le Vieux écrasa une larme.
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