le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 37 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 37

 

Profitant de l’obscurité, une vingtaine de Vanneaux, vieillards, femmes et enfants qui ne se trouvaient pas en première ligne, s’enfuirent en direction du désert. Leurs chances de survie seraient minces, mais ici, à Nékhen, ils étaient assurés de mourir, offerts aux flèches ennemies.

Après l’annonce de l’échec du raid de Crocodile, quantité de rumeurs désabusées couraient dans les rangs des Vanneaux. Certes, la supériorité numérique des assaillants était un argument de poids ; suffirait-elle, cependant, à terrasser Taureau et ses guerriers ?

Persuadé du contraire, un boiteux avait organisé cette évasion, en compagnie de ses proches. Parqués à l’extrémité du camp de Lion, ils étaient trop inoffensifs pour faire l’objet d’une étroite surveillance. Ce succès, si modeste fut-il, sèmerait un léger trouble parmi leurs congénères ; à eux d’en tirer les conséquences.

Sommés de rester silencieux, les enfants obéirent ; et la petite colonne de fugitifs sortit de sa prison, le cœur battant.

Les dents serrées, le boiteux redoutait l’interpellation d’un garde dont il n’aurait pas repéré la position ; nul incident ne se produisit, et ce fut l’immense étendue du désert, au parfum de liberté.

— Nous avons réussi ! murmura le boiteux à l’oreille de sa femme.

— Ma tante sera heureuse.

— Ta tante… Tu ne devais parler de notre projet à personne.

— Elle, ce n’est pas pareil.

— Elle appartient au troupeau d’esclaves de Vorace ! Si elle a bavardé, si…

La réponse ne fut pas longue à venir.

Les grognements des lionnes figèrent d’effroi les évadés. Déjà, elles bondissaient.

*

Des milliers de Vanneaux furent contraints de contempler les cadavres dépecés.

— Aucun des déserteurs n’a survécu, clama Lion, et je réserve le même sort aux insensés qui tenteraient ce genre d’aventure ! Nous sommes en guerre, et vous êtes mes soldats. J’exige une obéissance absolue, sous peine de châtiments exemplaires. Et je ne me répéterai pas.

Vorace buvait du petit-lait. Grâce au bavardage d’une naïve, il avait dénoncé les séditieux au chef de clan et en retirait des avantages substantiels, notamment en nourriture ; et les Vanneaux, redoutant le trio de collaborateurs dévoués formé de Mollasson, de Gueulard et de Vorace, étaient définitivement soumis.

Lion rencontra Crocodile à l’ombre d’un saule, au bord du fleuve qui avait regagné son lit. Çà et là, des mares ; protégeant la cité fortifiée de Nékhen, des fossés remplis d’eau.

— J’ai perdu d’excellents éléments, déplora Crocodile ; comment les assiégés ont-ils réussi à les éliminer ? Les Âmes les ont dotés de pouvoirs redoutables.

— Ne les surestime pas ! Ce n’est qu’un incident mineur.

Les yeux mi-clos de Crocodile émirent une lueur verdâtre.

— Ils étaient mes enfants, et je les aimais. Toi, Lion, tu te moques des tiens, et tu ne penses qu’à ta gloire.

— Songerais-tu à te retirer ?

Le chef de clan à la crinière flamboyante retint son souffle ; sans son allié, et même avec l’appui de milliers de Vanneaux, l’issue du combat serait incertaine.

— Je vengerai les disparus, promit Crocodile, nous raserons Nékhen et je trancherai la tête de Taureau.

*

La crue avait dévasté les terres cultivables et modifié le paysage. S’ils étaient restés au bord du fleuve, les Vanneaux auraient été anéantis ; des voix s’élevaient pour remercier des collaborateurs de les avoir sauvés en les mettant au service de Lion et de Crocodile. En définitive, malgré les sacrifices à venir, le peuple acceptait sa soumission et se réjouissait de l’autorité de ses deux protecteurs qui assuraient sa subsistance.

Tout sentiment de révolte aboli, Mollasson, Gueulard et Vorace apparaissaient comme des héros, bénéficiant des faveurs des deux chefs de clan ; désormais, on dénoncerait les mauvaises têtes au trio, lequel ne manquerait pas de les signaler à ses maîtres. Ainsi, l’ordre régnerait et la majorité, docile et consentante, n’aurait qu’à se fier à ses guides.

L’heure du triomphe approchait. Un soleil ardent asséchait les dernières flaques, l’eau des fossés s’évaporait, Nékhen devenait une proie accessible. Et, cette fois, l’attaque serait massive. Déçus par les raids antérieurs, Lion et Crocodile avaient décidé d’engager la totalité de leurs troupes.

Les assiégés ne résisteraient pas longtemps à ce déferlement de forces, les archers ne parviendraient pas à abattre la masse des Vanneaux, dont le sacrifice ouvrirait le chemin à Crocodile, avide de vengeance, et à Lion, pressé de montrer sa puissance et d’écraser enfin Taureau. Leurs régiments extermineraient des adversaires épuisés et remporteraient la guerre des clans.

Les préparatifs s’accéléraient, Crocodile ne quittait plus des yeux cette arrogante citadelle qu’il se promettait de détruire. De prochaines naissances de reptiles lui fourniraient des hordes de soldats et il couvrirait le Sud de casernes assurant son pouvoir ; à lui, le fleuve et les terres fertiles, à Lion la savane et les zones désertiques. Et ce partage ne serait pas négociable.

*

Rassasié de femelles Vanneaux vouées à son bon plaisir, Lion s’étendit sur son épaisse natte, songeant au déferlement de combattants qui lui offrirait la victoire tant espérée. Au fond, les autres chefs de clan s’étaient montrés stupides en ne reconnaissant pas sa capacité à gouverner et en ne s’inclinant pas devant lui.

Oryx, Gazelle, Éléphante étaient morts ; Taureau, Chacal, Cigogne ne tarderaient pas à disparaître. Restait l’indispensable allié, Crocodile… Indispensable pour gagner la guerre. Ensuite, gouverner le pays reviendrait de droit à Lion ; n’avait-il pas pris les initiatives, ne prouvait-il pas quotidiennement ses aptitudes ? Si Crocodile ne le comprenait pas, s’il refusait de rester à sa place, il subirait la colère du nouveau maître des Deux Terres.

La nuit était tourmentée, un vent violent soufflait, soulevant des nuages de sable qui agressaient les yeux des gardes. Regroupés dans des enclos, les lionceaux ne réussissaient pas à dormir.

Nerveux, un soldat crut distinguer une bête inconnue, s’approchant en silence. Il brandit sa pique, elle s’évanouit.

Intrigué, il s’avança.

— Montre-toi !

Les environs semblaient vides.

Alors qu’il se retournait, des mâchoires se refermèrent en même temps sur ses poignets et ses chevilles ; mains et pieds tranchés, se vidant de son sang, le malheureux n’eut pas la force de donner l’alerte.

Avant d’être horriblement mutilé, un deuxième garde poussa un cri d’effroi qui fit frissonner ses camarades postés à quelques pas. Ils accoururent à la rescousse, mais les prédateurs avaient disparu ; le soldat gisait, agonisant.

Et un autre spectacle, non moins abominable, les attendait : incapables de se défendre, les lionceaux avaient été égorgés.

Perdant de sa superbe, Lion était effondré.

Un rire jaillit des ténèbres.

— Les hyènes, constata-t-il, les hyènes !

*

Le Vieux appréciait le couchant ; repu, désaltéré pour une brève période, il observait le désert. Pourtant si lointaine, la paix semblait s’imposer à cette immensité se teintant d’ocre jaune.

Soudain, il se crispa.

En dépit de l’âge, et grâce au vin, sa vue restait bonne. À cet instant, il en douta ; attentif, il ne se trompait pas.

Une, puis un groupe de quatre, une douzaine de suivantes…

Affolé, il courut prévenir Scorpion, en grande conversation avec Narmer et les chefs de clan, préparant leur système de défense.

— Venez voir… C’est grave, très grave !

— N’aurais-tu pas trop bu ?

— Venez !

Le Vieux ne divaguait pas.

— Des hyènes, constata Cigogne, soucieuse.

— La dernière fois que je les ai vues aussi proches, précisa le Vieux, mille calamités sont advenues !

— Tu ne te trompes pas, approuva la cheffe de clan. Quand se produit l’année des hyènes, elle s’accompagne de violence, de malheur et de famine.

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