le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 23 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 23

 

Les assiégés de la place forte de Taureau vivaient dans l’angoisse, redoutant une attaque de la totalité des troupes libyennes ; le gros de l’armée semblait pourtant s’être retiré, son général ne laissant sur place qu’un nombre suffisant d’archers et de fantassins pour encercler les derniers résistants et leur pourrir l’existence.

Les petites équipes sortant de la citadelle afin de rapporter de l’eau et du gibier ne revenaient pas indemnes, et les réserves de céréales, dûment rationnées, commençaient à baisser. Inquiet, le capitaine tentait de se montrer rassurant ; la puissance du taureau de combat, animé par la magie divine, n’avait-elle pas repoussé l’adversaire ? De plus, le chef de clan sortirait forcément vainqueur du combat l’opposant aux fauteurs de troubles et ne tarderait pas à revenir du Sud. Un seul mot d’ordre : tenir bon.

L’officier se rendit à l’enclos où l’énorme bête brun-rouge mâchonnait des herbes fraîches ; disposant d’une vaste litière abritée du soleil, elle s’offrait de longues siestes.

Chaque jour, à la septième heure, l’officier éprouvait la même angoisse : l’abeille de Neit reviendrait-elle ? Tant qu’elle transmettrait son énergie au taureau de combat, il serait invincible. Privé de cette nourriture, il deviendrait vulnérable.

Le bourdonnement salvateur !

L’abeille se posa sur le vaste front du taureau, s’y frotta les ailes et les pattes, déposant ainsi une infime quantité du miel de la déesse qui rayonna à travers le corps entier du quadrupède.

Son regard épanoui rassura le capitaine.

*

Ouâsh écouta attentivement les rapports qu’avait rassemblés le dévoué Piti ; en provenance de toutes les régions du Nord conquises par les Libyens, ils n’évoquaient pas la moindre résistance. Réduits en esclavage, les indigènes nourrissaient les vainqueurs et leur bâtissaient de solides fortins, capables de résister à une tentative de reconquête.

— A-t-on des nouvelles sûres de la guerre des clans ?

— Selon des rumeurs à vérifier, l’affrontement final n’aurait pas commencé ; serait-il judicieux d’envoyer un détachement au Sud afin d’en savoir davantage ?

— Inutile, jugea le guide suprême ; quand nos premières lignes captureront fuyards et réfugiés, ils nous informeront. Une seule certitude, mon brave Piti : ce conflit détruira les clans, aucun n’en sortira vainqueur.

— Et la route du Sud sera ouverte… Le pays entier nous appartiendra !

— La patience est devenue la clé de notre succès.

— Certes, seigneur, mais il reste cette maudite place forte qui continue à nous défier ! À chacune de leurs sorties, nous harcelons les résistants, mais ils préservent leur arme majeure, l’invincible taureau de combat ! Ces insolents défient votre grandeur. Permettez-moi de torturer la prêtresse pour découvrir comment elle envoûte le monstre !

— Pas de précipitation, Piti ; utilisons d’abord ses pouvoirs à notre profit. Ne jouit-elle pas d’une grande popularité parmi nos soldats ?

— Je crains qu’elle ne nous envoûte tous !

— Mettrais-tu en doute ma perspicacité ?

— Oh, non, seigneur ! Mais la magie de cette femme n’est-elle pas redoutable ?

— Sois tranquille, je ne la mésestime pas ; et c’est moi qui mène le jeu.

*

Déjà la troisième cueillette, et pas le moindre relâchement de la surveillance des soldats commandés par Ikesh, nerveux à l’idée d’un maléfice qu’utiliserait la prêtresse afin de s’évader. Fait acquis : aucun soldat de Taureau ne rôdait dans les parages. Le Nubien avait bien exterminé la totalité de la garde rapprochée de Neit, laquelle ne pouvait compter sur une aide extérieure.

Intrigué, le Nubien l’observait. Calme, précise, elle semblait sereine, comme si l’épreuve de la captivité ne l’atteignait pas ; pourtant, son sort était entre les mains du guide suprême, et la jeune femme vivait peut-être ses dernières heures.

Dix guérisons à son actif, des soldats reconnaissants, craintifs et respectueux… Cette sorcière savait s’y prendre. Piti ne manquerait pas d’alerter Ouâsh, et le colosse noir accordait sa confiance au guide suprême. En cas de danger, il briserait les reins de la magicienne.

Goûtant ces heures de fausse liberté, Neit cherchait une faille et ne la trouvait pas. À l’évidence, personne ne se porterait à son secours ; elle devrait trouver seule un moyen de s’enfuir. Hélas ! le nombre de ses gardes ne diminuait pas, et leur attention demeurait constante.

S’élancer à travers les hautes herbes ne lui permettrait pas de leur échapper.

Ikesh ne la quittait pas des yeux, prêt à intervenir au premier comportement suspect. Tenant à commander l’escouade de surveillance, il épiait les faits et gestes de sa prisonnière. Lui échappaient les pensées de Narmer dont Neit ressentait l’intensité ; leur contact invisible ne s’était pas rompu et, malgré les épreuves endurées, ils parvenaient à se donner de la force.

— Il est temps de rentrer, annonça le Nubien.

— Je n’ai pas terminé, il me manque des plantes.

— Tant pis, je veux regagner le camp avant le coucher du soleil.

— Je ne préparerai donc pas de nouveaux onguents.

Les malades seraient mécontents et la troupe se plaindrait de la rigueur excessive d’Ikesh ; quelle menace faisait peser une simple femme sur de rudes soldats ?

— Dépêche-toi, prêtresse, et n’espère pas m’abuser.

Neit garda son rythme ; la pénombre serait-elle son alliée ? Elle déchanta lorsque plusieurs Libyens, obéissant à Ikesh, la serrèrent de près.

Et ce fut le chemin du retour.

Empoisonner les onguents et les rendre destructeurs ? Neit ne parviendrait qu’à immobiliser une poignée de militaires, et serait accusée de meurtre. D’abominables supplices précéderaient sa mise à mort.

Le guide suprême l’épargnait parce qu’il suivait un plan précis. Utiliser son savoir n’était qu’une étape, le but consistant à supprimer l’aide magique qu’elle fournissait au taureau sauvage. Ruse et douceur apparente ne seraient-elles pas plus efficaces que la violence ? L’homme qui avait fédéré les tribus libyennes était un redoutable tyran, sournois et pervers, capable de dissimuler sa cruauté sous de belles paroles.

La captive regagna sa hutte où elle disposait d’une jarre d’eau pour se laver, à l’abri des regards ; l’étoffe sacrée de Neit restait d’une parfaite pureté, comme si elle ne touchait pas le corps de la prêtresse. Et nul ne soupçonnait la valeur de ce vêtement. Certains soirs, le guide suprême la convoquait et l’interrogeait à propos de ses pouvoirs magiques, obtenant toujours la même réponse : seule la déesse agissait. Évitant de la harceler, Ouâsh se comportait à la manière d’un félin aux attaques imprévisibles ; aussi Neit s’attendait-elle à un brutal coup de griffe.

Ce soir-là, on la laissa en paix ; fatiguée par sa journée de cueillette, elle songea à l’homme qu’elle aimait et s’endormit en se promettant de le rejoindre.

*

Piti haïssait les femmes en général, et la prêtresse de Neit en particulier ; cette diablesse envoûtait son entourage et parvenait à séduire le guide suprême. Comment Ouâsh pouvait-il croire ses mensonges ? Il fallait une vraie sorcellerie pour échapper à la torture et bénéficier de l’estime des soldats !

Neit était dangereuse, seul Piti en avait conscience. À lui d’agir.

Au milieu de la nuit, il s’approcha de la hutte qu’occupait l’ensorceleuse ; cinq des dix gardes sommeillaient, les autres s’étonnèrent de la présence du conseiller de leur chef suprême.

— Partez, ordonna-t-il.

Mieux valait ne pas mécontenter Piti ; aussi les gardes s’éloignèrent-ils, préférant ignorer ce qui allait se produire. Ne s’agissait-il pas de l’exécution d’un ordre supérieur ?

Serrant le manche de son poignard, l’assassin tremblait ; stratège, il n’avait encore tué personne et ne supportait pas la vue du sang. Il lui faudrait se ruer dans la hutte, ne pas écouter les cris de sa victime et frapper de toutes ses forces.

Et si la femelle osait se défendre ? À cette perspective, le dos de Piti se trempa de sueur ; rencontrer une résistance risquait de le priver de ses moyens. Le souffle court, les jambes flageolantes, il parcourut à pas pressés la distance le séparant de l’entrée de la hutte.

— Tu vas mourir, sorcière ! marmonna-t-il, le bras dressé.

Un coup violent sur le poignet le contraignit à lâcher son arme.

— Serais-tu devenu fou ? interrogea Ikesh, dominant Piti de sa haute taille. Tuer cette prêtresse mécontenterait le guide suprême, et sa colère te détruirait.

Perdu, le meurtrier recula.

— Pourquoi désires-tu la sauver, Ikesh ?

— Notre chef a un plan, ne le contrarions pas. Moi aussi, je souhaite voir disparaître cette sorcière, mais j’attends les ordres.

Piti mesurait les conséquences de son échec.

— J’ai commis un faux pas et je le regrette ; m’en tiendras-tu rigueur ?

— Bien sûr que non, assura le Nubien, magnanime, et je n’en parlerai pas à notre maître.

L’air satisfait du géant noir mit Piti en fureur ; parvenant à se contrôler, il bredouilla des remerciements. Ikesh venait de prendre l’avantage, et le piéger ne serait pas facile ; néanmoins, le conseiller d’Ouâsh était passé maître dans l’art d’éliminer ses rivaux.

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