le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 25 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 25

 

 

Le Vieux aimait voir gambader l’oie du Nil qui régnait en maîtresse absolue sur la basse-cour, sachant qu’elle ne serait jamais réduite à l’état de conserve. L’œil perçant, d’un caractère exécrable, elle ne permettait à personne de la toucher et avait un appétit vorace, mangeant de préférence du blé et des dattes. Selon la tradition, le farouche animal avait poussé le premier cri sur terre lors de la création de la vie. Consciente de son importance, elle paradait volontiers et il valait mieux s’écarter de son chemin pour ne pas subir les morsures de son bec ; même les chacals se tenaient à distance.

Ce matin-là, un voile de brume recouvrait Nékhen, et le soleil ne parvenait pas à le percer. Des sons stridents réveillèrent le Vieux en sursaut, alors qu’il cuvait son vin en rêvant de sa jeunesse.

Au milieu de la grande cour, l’oie donnait l’alerte.

Scorpion fut le premier à se précipiter au sommet des remparts et à découvrir un spectacle hallucinant.

Armés de gourdins et de pierres grossières, des milliers de Vanneaux s’engageaient en silence dans la zone piégée, espérant que la brume les protégerait des tirs ennemis.

Lion et Crocodile lançaient leur grande offensive.

Les défenseurs accoururent en nombre aux postes de combat, on réveilla Taureau, Narmer répartit les tâches.

Les archers se mirent en position.

— Attendez ! ordonna Scorpion.

La marée humaine avait de quoi effrayer les plus endurcis, mais le dispositif de Narmer se révéla efficace. Les tessons de poterie blessèrent les pieds des assaillants, des centaines tombèrent dans les fosses hérissées de pieux, et les cadavres s’accumulèrent.

Subissant de lourdes pertes, les Vanneaux eurent envie de reculer. Le grognement des lionnes qui guettaient les fuyards les en dissuada ; aussi l’assaut se poursuivit-il, les vivants marchant sur les morts.

— Tirez ! ordonna Scorpion.

Quoique la mauvaise visibilité entraînât un manque de précision, les flèches décimèrent les rangs des Vanneaux, et leur ruée sembla endiguée.

Brandissant le couteau à manche d’ivoire avec lequel il avait tranché la gorge de la douce Gazelle, ambassadrice de la paix, Lion lança la seconde vague de Vanneaux, suivie de ses propres guerriers.

— Leurs réserves semblent inépuisables, dit Scorpion à Narmer ; nous ne pourrons pas les empêcher d’atteindre la grande porte et de l’enfoncer. Le choc frontal est inévitable.

— Et je ne vois pas Crocodile… Pourquoi lui et ses soldats ne participent-ils pas à l’assaut ?

— Lion et Crocodile se seraient-ils brouillés ? En ce cas, le reptile aurait repris sa liberté et quitté Nékhen !

— Lion n’agirait pas seul, objecta Narmer.

Les cris de l’oie du Nil déchirèrent leurs oreilles, accompagnés des hurlements des chacals.

— De l’autre côté, avertit Chasseur, un déferlement de monstres !

Jaillissant du Nil, des meutes d’énormes crocodiles couraient vers les remparts.

Narmer avait la réponse à sa question. Ne redoutant pas les flèches des archers, incapables de transpercer leurs carapaces, les reptiles ouvriraient des brèches où s’engouffreraient les guerriers de Crocodile.

— Je m’occupe du premier front, décida Scorpion ; demande à Taureau de traiter le second.

Les deux hommes se regardèrent.

— À la vie, à la mort, déclara Narmer.

— Nous vivrons, promit Scorpion ; la mort, je m’en charge.

Ses yeux étaient animés d’une flamme prête à dévorer n’importe quel adversaire.

— Ils approchent, prévint un archer.

Un mince rayon de soleil illumina une partie de la zone piégée, couverte de cadavres servant de chemin aux assaillants.

— Cadence de tir maximum ! exigea Scorpion, pendant que son frère se rendait au palais.

Massue à la main, Taureau venait d’apparaître ; Narmer lui expliqua la situation. Déjà, les gueules des crocodiles, démantelant les briques crues, fragilisaient la base des remparts donnant sur le fleuve.

— Organise la protection des édifices de la ville sainte, ordonna le chef de clan ; ce sera notre ultime ligne de défense. Maintenant, je me réjouis d’affronter enfin cet hypocrite de Crocodile.

Assisté de Chacal, préposé aux sanctuaires, et du Maître du silex aux autres bâtiments, Narmer se mit aussitôt à l’œuvre, en gardant quelques soldats qu’il répartirait au mieux.

— Puis-je assurer la sécurité de la basse-cour ? demanda la petite voix du Vieux. Ces combats-là, ce n’est plus de mon âge !

— Rassure les animaux et surveille-les ; Vent du Nord contrôle les ânes.

*

Enfin à bonne distance, les archers de Lion réussirent à abattre une dizaine d’adversaires qui chutèrent du haut des remparts et furent piétinés par des Vanneaux revanchards. Une flèche érafla l’épaule de Chasseur.

— Sans gravité, affirma-t-il à Scorpion dont chaque trait faisait mouche. Impossible de les contenir… Regarde, ils veulent incendier la grande porte !

Hurlant afin d’extérioriser leur peur, des dizaines de Vanneaux se pressaient en maniant des torches.

— Toi et les archers, décida Scorpion, tuez-en le maximum. Je vais repousser cette meute.

— Tu es fou ! Ils sont trop nombreux, ils…

Scorpion rassemblait un groupe de miliciens équipés des derniers javelots qu’avait fabriqués le Maître du silex.

— Renversons la grande porte, exigea-t-il ; ses battants écraseront les porteurs de torches. Ensuite, vous me suivez et nous exterminons cette racaille.

Le jeune guerrier ne donna pas à ses hommes le temps de réfléchir. Tandis qu’ils exécutaient la manœuvre, il fixa le soleil, vainqueur de la brume.

— Animal de Seth, tu m’as promis ta force, et moi, la violence ; guide mon bras !

S’emparant d’une massue en calcaire de six kilos, le jeune guerrier changea de nature. Ses yeux devinrent rouges, son regard fixe, et il s’élança au milieu de la foule des assaillants, tel un démon enragé.

Envoûtés, ses hommes enjambèrent les battants de porte abattus et suivirent le sillon sanglant de leur chef, confronté aux guerriers de Lion dont il fracassait le crâne avec férocité. Affolés, les Vanneaux se dispersèrent ; rusée, une lionne se faufila entre des corps désarticulés et s’apprêta à bondir pour planter ses griffes dans le dos de Scorpion. Une brève hésitation lui fut fatale, car Chasseur la repéra et, coup sur coup, tira deux flèches qui la touchèrent aux reins ; immobilisé, le fauve émit un gémissement de douleur. Alerté, Scorpion se retourna, évita les griffes et acheva la bête.

Constatant son échec, Lion donna le signal de la retraite ; sa garde rapprochée le protégea, et une meute de lionnes, feulant, tous crocs dehors, forma une barrière infranchissable.

À peine essoufflé, ivre de violence, Scorpion semblait résolu à poursuivre le carnage.

— Nous avons beaucoup de morts, lui apprit l’un de ses miliciens, l’épaule ensanglantée, et il faudrait soigner nos blessés. Ne gâchons pas cette formidable percée.

Scorpion se calma et se rendit à la raison ; sa ruée avait coûté quantité de vies, de part et d’autre ; repoussé, Lion n’était pas en état de pénétrer à Nékhen.

*

Sapés par les dents des crocodiles que commandait le général préféré du chef de clan, un gigantesque mâle, deux pans de muraille s’effondrèrent. En apercevant les mâchoires ouvertes des reptiles, un soldat de Taureau s’agenouilla et se boucha les yeux.

— Debout, trouillard, et bats-toi ! Sinon, je te brise la nuque.

L’assurance et la carrure du chef rassuraient un peu ses troupes, inquiètes à l’idée d’affronter ces êtres horribles.

— Le ventre est leur point faible, indiqua Narmer ; plantons des lances dans leurs gueules et que les taureaux les attaquent par le flanc en tentant de les renverser. Plusieurs fantassins pourront alors leur déchirer les entrailles.

Taureau acquiesça.

— Les manieurs de fronde tiendront à distance les soldats de Crocodile qui espèrent parachever le travail des reptiles, ajouta-t-il, conscient de ses minces chances de succès.

Les chacals aboyèrent, annonçant l’entrée du premier intrus à l’intérieur de la ville sainte. Le chef de clan libéra ses meilleurs guerriers ; ils foncèrent, cornes en avant, accompagnés de Narmer et des fantassins serrant le manche de leur pique. Quant à Gros-Sourcils, il régulait les jets de frondes.

La mêlée fut effroyable. Payant de sa personne, Taureau fut le premier à perforer le ventre délicat d’un crocodile ; soulevant la dépouille, il la jeta sur des soldats essayant de l’embrocher. L’exploit stimula ses troupes et, quand Narmer réussit à l’imiter, la confiance s’établit, en dépit des atroces blessures qu’infligeaient les dents des monstres. Le jeune homme ne cessait de prononcer la formule de conjuration : « Crocodile, sois aveugle ! Moi, je possède une bonne vue ! » Freinant l’adversaire, le paralysant quelques instants, elle facilitait la tâche des taureaux et des chacals versant, eux aussi, un lourd tribut à l’intense combat.

Tapi au loin, Crocodile s’étonnait de la capacité de résistance des assiégés. Étant parvenus à repousser les reptiles hors de la cité, ils continuaient la lutte en terrain découvert, à proximité du fleuve. Erreur fatale… Les réserves sortirent de l’eau pour exterminer l’ennemi.

Alors qu’il croyait contenir les prédateurs, Taureau comprit que cette seconde vague le submergerait.

— Si nous reculons, confia-t-il à Narmer, ce sera la fin.

— Eh bien, ne reculons pas.

— Ne redoutes-tu pas la mort ?

— Mourir, c’est être vaincu.

Le chef de clan redressa la tête ; à un contre cinq, il prouverait sa valeur, bien qu’il n’eût aucune chance de triompher.

Certain de vivre ses derniers moments, Narmer songea à Neit ; la protection de la déesse lui permettrait-elle d’échapper au désastre ?

Une ombre immense recouvrit les belligérants ; survolant Nékhen, la mère Vautour recouvrait la ville sainte de ses ailes immenses.

— Attaquons, préconisa Narmer, elle nous protège !

Battant de la queue, les crocodiles semblèrent désemparés et tournèrent sur eux-mêmes ; Taureau enfonça leur aile droite, Narmer la gauche.

Le général Gros-Sourcils appuya la contre-offensive, et la précision des manieurs de fronde contraignit les fantassins de Crocodile à reculer. L’exemple du chef de clan galvanisait les siens, et les taureaux sauvages, déchaînés, massacrèrent les crocodiles.

Dépité, Gros-Sourcils crut que ses efforts seraient réduits à néant ; lui, le traître, acheté par Crocodile, le saboteur des armes, assistait à la victoire de ce Taureau qu’il haïssait.

Pourtant, la chance ne l’abandonnait pas ; emporté par son enthousiasme, le chef de clan se retrouvait isolé. Sa puissance dévastatrice lui donnait un illusoire sentiment d’invulnérabilité.

Ramassant une griffe de crocodile qu’avait sectionnée l’un de ses soldats, Gros-Sourcils la planta dans le cou de Taureau et s’esquiva. Au cœur de ce tumulte, personne n’avait remarqué son geste.

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