le feu du scorpion

Christian Jacq · Chapitre 39 sur 62

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le feu du scorpion

Chapitre 39

 

Imitant les mouvements de la perche, Neit économisait ses forces ; et la créature de la déesse sortit du canal pour emprunter un bras du Nil traversant le delta. À plusieurs reprises, la prêtresse avait évité des campements libyens.

Lorsque la nuit tomba, le grand poisson se mit à tourner en rond et s’immobilisa au fond de l’eau ; Neit nagea jusqu’à la rive, écarta les hautes herbes et dégagea un petit espace où elle espérait dormir. Dérangée, une genette sauta d’une ombelle de papyrus à une autre.

Une pique jaillit des roseaux et menaça la prêtresse.

— Une femme ! s’exclama le Libyen. Accourez les gars, venez voir ma prise !

Une dizaine de gaillards hirsutes entourèrent la captive.

Lentement, elle se releva et les dévisagea un à un. Impressionnés, ils reculèrent de deux pas.

— La sorcière, s’exclama un maigrichon, c’est la sorcière que recherche le guide suprême, et nous allons la lui remettre !

Déjà, l’escouade imaginait une fabuleuse récompense : victuailles, nattes, pagnes neufs et des femelles prélevées chez les vaincus !

— On ne la touche pas, ordonna le maigrichon ; notre chef la veut indemne.

Un murmure de déception s’éleva, mais l’on se rendit à la raison.

— Suis-nous, on t’emmène au camp.

Immaculé, le tissu de la déesse n’était pas mouillé.

La tête haute, la prêtresse continuait d’effrayer les soldats ; cent légendes couraient à son sujet, et l’on parlait de pouvoirs magiques acquis auprès de démons à tête d’oiseau de proie.

Les brutes formaient l’une des centaines d’escouades mobiles chargées de sillonner en permanence le Nord afin de traquer d’éventuels résistants et de terroriser les habitants des hameaux. Ils volaient, violaient et tuaient quelques paysans de manière à démontrer toute la puissance de l’armée libyenne. Comment auraient-ils pu supposer que la chance les servirait à ce point ? Capturer la sorcière tant convoitée !

Une déception les attendait : leur feu s’était éteint.

— Pauvre imbécile ! éructa le maigrichon en s’en prenant à un édenté ; tu avais l’ordre de l’entretenir !

— Fiche-moi la paix, je…

La pointe d’un poignard lui piqua la gorge.

— On ne parle pas comme ça à son supérieur !

Le sang perla.

— Les incapables, on les élimine.

— Les dieux ont décidé de vous priver de feu, révéla Neit d’une voix posée. Moi seule peux obtenir leur clémence et le rallumer.

La déclaration de la sorcière stupéfia les soudards.

Le maigrichon repoussa l’édenté et brandit son arme vers la prisonnière.

— N’essaie pas de nous envoûter ! Surveillez-la.

Les piques formèrent un cercle menaçant.

Nerveux, l’officier voulut prouver qu’il maîtrisait la situation ; s’emparant d’un bâton de bois dur, il le ficha dans une cavité creusée au cœur d’un morceau de bois tendre et le fit tourner rapidement. D’ordinaire, rotation et frottement provoquaient une étincelle. Cette fois, échec humiliant.

Irrité, le maigrichon s’acharna. En vain.

La sorcière avait dit vrai. À l’inquiétude de passer une nuit sans feu et de risquer une attaque de prédateurs, s’ajoutait la crainte de cette femme trop belle, capable de jeter des maléfices. Même l’officier n’en menait pas large.

— Pourquoi… pourquoi nous aiderais-tu ?

— En échange de renseignements.

— Nous ne sommes qu’une escouade et…

— Ton maître a-t-il conquis la totalité du Nord ?

La poitrine du maigrichon se gonfla.

— Le guide suprême s’est rendu maître de ce pays et de ses habitants ! À présent, ils sont nos esclaves. La place forte de Taureau a été détruite, et nous installons des dizaines de garnisons dans des fortins qui repousseront n’importe quelle armée. Grâce à notre chef, cette terre est libyenne à jamais !

— Vive le guide suprême ! hurlèrent les soudards.

Neit masqua sa consternation ; le désastre était plus ample qu’elle ne le supposait.

— Cette victoire ne vous offre pas du feu pour la nuit, rappela la magicienne.

Ce retour à une réalité immédiate et angoissante dissipa la brève gaieté de l’escouade.

La prêtresse s’agenouilla et disposa ses bras en équerre, paumes ouvertes vers l’occident.

— Déesse de Bouto, donne-moi ta force et permets-moi de dissiper les ténèbres en te faisant renaître ici, au sein du chaos ; que ta lumière me guide et me libère.

Une brise parfumée se leva, et le foyer commença à rougeoyer ; fixant les braises éteintes, le regard de la sorcière les ranimait !

— On devrait s’enfuir, estima le bedonnant.

— J’abattrai les déserteurs, affirma le maigrichon.

La flamme jaillit. D’abord faible et rouge pâle, elle ne tarda pas à gagner de la vigueur, et des crépitements traduisirent le succès de la prêtresse.

Fascinés, les Libyens laissèrent tomber leurs piques et s’approchèrent.

Des volutes d’un rouge intense se déployèrent, enveloppant les membres de l’escouade. En tentant de les étouffer, au prix de mouvements désordonnés, ils attisèrent le feu qui les transforma en torches.

Incapables de se dégager, les soldats du guide suprême se ratatinèrent, et des fumées nauséabondes montèrent de leurs dépouilles noirâtres.

Après avoir remercié le cobra de Bouto, Neit regagna le fleuve ; sur la rive, des oiseaux, des dattes et des figues. À la surface affleurait la bouche de la perche, dispensatrice de ces nourritures providentielles.

Se sentant en sécurité, Neit se restaura et s’endormit.

*

À la pointe du delta et à l’orée de la vallée du Nil, la perche fit demi-tour, refusant de franchir la frontière du Sud. Privée de son guide, la prêtresse n’hésita pas à poursuivre son chemin. La mangouste et les deux crocodiles, eux aussi, étaient restés au Nord, comme s’ils n’acceptaient pas la fatalité et la domination libyenne.

Cette fois, Neit se sentait vraiment seule et livrée à l’inconnu, mais elle ne regrettait pas sa décision : rejoindre Narmer. Vivre loin de lui serait une mort lente.

— Ne m’abandonne pas, déesse, et permets-moi de suivre la voie juste !

Surgit un chacal, les oreilles dressées.

La jeune femme sourit.

— Est-ce toi mon nouveau guide ? Le chef de ton clan n’est-il pas l’allié de Narmer ?

Les yeux du canidé brillèrent.

— Ton nom ?

Dans le sable du désert, un rayon de soleil traça deux des signes que la déesse avait révélés à sa servante : un socle, le G, et une jambe, le B.

— Geb… Acceptes-tu de me conduire à Narmer ?

Battant de la queue, ses longues oreilles bien droites, le chacal prit la direction du sud en passant par le désert.

*

Geb connaissant les points d’eau, Neit ne risquait pas de mourir de soif ; excellent chasseur, il se nourrissait de lièvres que la prêtresse faisait rôtir.

Au terme de quatre jours de marche forcée, au crépuscule, Neit aperçut une fumée. Geb ne paraissant pas inquiet, elle l’accompagna au sommet d’une dune et découvrit un bivouac rassemblant une centaine de soldats, des femmes, des enfants et un impressionnant taureau sauvage qui ressentit aussitôt sa présence et celle du chacal.

Sortant de sa quiétude, il beugla en grattant le sol de ses sabots. Des archers se mirent en position.

Accompagnée de Geb, Neit se dirigea d’un pas tranquille vers ces hôtes inattendus.

Les arcs se baissèrent.

— Qui es-tu ? demanda un officier au visage fatigué.

— La prêtresse de la déesse Neit ; ce chacal m’a guidée.

— Nous sommes les rescapés de la place forte de Taureau, révéla le capitaine ; la violence de la crue l’a détruite, et nous avons été contraints de fuir, avec l’espoir de rejoindre notre chef de clan. Hélas ! beaucoup d’entre nous ont succombé… Nous nous sommes heurtés à des patrouilles libyennes, nous manquons d’eau et sommes harcelés par des hyènes.

Le regard de la jeune femme s’assombrit.

— L’année des hyènes… Sais-tu ce que cela signifie ?

— Seuls des vieillards en ont connu une ; ils parlent de famine, d’un déferlement de haine, de malheurs innombrables ! Voilà où nous mène la guerre des clans.

Le taureau sauvage s’était calmé, la prêtresse lui caressa le front.

— Ne désespère pas, recommanda-t-elle ; ce brave nous mènera à son maître et nous livrerons bataille afin de rétablir l’harmonie.

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