le feu du scorpion
Chapitre 33
Recueillie et anxieuse, Neit découvrait la cité sacrée de Bouto dont les seuls habitants étaient les trois Âmes à tête de faucon. Le lieu saint comprenait deux sites, séparés par un bras du Nil ; le premier abritait le
temple de la flamme(4), le second celui de la Verdoyante(5), un immense cobra assurant la fertilité des sols.
Les Âmes se tenaient immobiles, gardant l’orient, le midi et l’occident ; leurs regards ne quittaient pas la prêtresse, vêtue de l’inestimable étoffe de la déesse, toujours immaculée, et répandant de suaves senteurs.
Se fiant à son intuition, Neit s’approcha du temple de la flamme, s’agenouilla et vénéra l’édifice au toit bombé, bâti en clayonnages de roseau ; là brillait un feu éternel, révélé à l’origine des temps.
— Dissipe les ténèbres, implora-t-elle, donne-nous la force de combattre le chaos et de rétablir l’harmonie.
La porte s’ouvrit.
Neit gravit la légère pente menant au sanctuaire et s’immobilisa sur le seuil, baigné d’une lumière aveuglante.
— Je suis ta servante, déclara-t-elle, et je porte le tissu primordial ; me permets-tu de te contempler ?
L’intensité faiblit, la lueur s’adoucit.
Le cœur battant, la prêtresse avança.
Au centre du sanctuaire, une flamme dansait, et ses mouvements incessants dessinaient des formes vivantes.
Fascinée, Neit aurait pu passer le reste de son existence à admirer ces volutes, loin de la fureur et de la folie des humains ; mais son pays était occupé, la mort rôdait, et elle n’avait pas le droit de déserter ainsi.
Elle se retira à reculons, effaçant la trace de ses pas ; en elle brillerait à jamais cette flamme à la fois purificatrice et créatrice d’énergie.
Le regard des Âmes avait changé ; à présent, Neit était dépositaire d’un des secrets de Bouto.
La voyageuse sentit qu’elle devait traverser le bras du fleuve en affrontant la violence du courant ; ne pas honorer le serpent divin provoquerait sa fureur.
Sur la rive, elle trouva des morceaux de papyrus finement découpés et destinés à façonner des nœuds magiques. Neit comprit qu’il lui fallait devenir elle-même une barque ; elle enserra ses chevilles, ses coudes et ses poignets.
Déterminée, elle descendit dans les eaux tumultueuses, écarta les bras et s’étendit à la surface, s’abandonnant au flot.
Le génie du Nil l’épargna et la transporta de l’autre côté où l’attendait un gigantesque cobra dressé. Neit s’aperçut que le reptile se composait de hautes flammes entremêlées et perpétuellement régénérées ; elles contenaient des arbres, des fleurs, des champs verdoyants, faisant naître une nature luxuriante, dispensatrice de richesses.
La prêtresse se prosterna, les ondulations du serpent l’enveloppèrent sans lui causer la moindre douleur ; au contraire, elle se sentit protégée au sein d’un cocon si protecteur qu’elle eut envie de s’endormir et de savourer une paix définitive.
Le visage de Narmer apparut et la réveilla ; ce délicieux sommeil était celui du trépas ! S’arrachant à son engourdissement, Neit se redressa et fixa le cobra aux yeux de feu. Cette fois, il lui transmit sa force.
Et la pensée de la prêtresse se nourrit des mouvements de la déesse serpent, allant du ciel à la terre ; se penchant vers sa disciple, elle lui embrassa le front et regagna son sanctuaire.
Alors, les Âmes de Bouto poussèrent un cri de joie.
Pour la première fois, une humaine avait traversé, vivante, les étapes de l’initiation aux mystères de Bouto ; et ce miracle changerait la destinée du pays.
*
La colère glacée du guide suprême effrayait même Piti, pourtant habitué à la dureté de son maître ; tant qu’Ouâsh ne se serait pas vengé de la sorcière qui avait osé se moquer de lui, la plus infime contrariété pourrait déclencher une violence destructrice.
Échapper à la crue et rejoindre un fortin n’avait pas été facile ; sans l’instinct d’Ikesh, les Libyens se seraient égarés et auraient péri dans les marécages. Les débris de barques avaient permis de franchir les canaux et d’atteindre une zone désertique où des prisonniers achevaient d’édifier une tour crénelée, bâtie sur une butte.
À l’abri, le guide suprême recevait les rapports de ses commandants de forteresses ; certaines étaient endommagées, d’autres tenaient bon. On déplorait de nombreuses noyades et la destruction de cultures. Néanmoins, l’armée libyenne restait en état de combattre et de résister à une contre-offensive.
Enfin, se présenta le détachement chargé de surveiller la capitale de Taureau ; l’officier placé à sa tête était épuisé et couvert de boue, au terme d’une longue et pénible marche, mais il voulait informer son chef sans délai.
— Excellente nouvelle, seigneur ! La crue a sapé les fondations de la place forte qui s’est effondrée. Juste avant sa destruction, les assiégés se sont enfuis vers le sud, sous la protection du taureau sauvage. Leur manœuvre, rapide, m’a pris au dépourvu, et j’ai évité de m’approcher du monstre.
— Donc, tes archers n’ont pas tiré !
— À cette distance, c’eût été inutile ; et cette colonne de fuyards n’est pas une menace.
— As-tu exploré les restes de la place forte ?
— Rien à en tirer, seigneur ; à présent, le Nord entier vous appartient et les traces de l’ex-domination de Taureau sont effacées.
Excité, Piti se permit d’interrompre l’entretien.
— Seigneur, seigneur, venez voir !
— Que se passe-t-il ?
— Venez voir, je vous en prie !
Le guide suprême monta au sommet de la tour, et le spectacle lui offrit une réelle satisfaction : l’eau commençait à baisser, la décrue débutait.
*
En cet automne baigné d’une douce chaleur, Ouâsh pouvait se réjouir : son invasion était un triomphe ; toute résistance avait cessé, et les Libyens mettaient leur nouveau territoire en coupe réglée. Taillable et corvéable à merci, la population devait obéir au doigt et à l’œil, sous peine d’exécutions sommaires et publiques, décourageant les derniers téméraires. Ces esclaves nourrissaient les soldats du guide suprême et leur bâtissaient des fortins ; satisfaisant leurs moindres désirs, ils n’avaient droit qu’à de maigres repas ; les vieux et les malades mouraient à la tâche. Quant aux femmes, elles servaient d’objets de plaisir, et certaines avaient préféré le suicide aux viols répétés.
Comme mode de gouvernement, le guide suprême ne croyait qu’au règne de la terreur et à la domination absolue de son clan. Résidant désormais dans une solide citadelle, il jouissait de sa conquête avant d’envisager une prochaine opération d’envergure.
— Un détail troublant, seigneur, annonça Piti, gêné.
— Parle !
— À l’extrême nord, un territoire minuscule demeure incontrôlé.
— Pour quelles raisons ?
— Des murailles de végétaux, des marais dangereux, une brume permanente…
— Envoie un détachement et qu’il explore cette contrée !
Le conseiller se mordit les lèvres.
— C’est déjà fait, seigneur.
— Résultats ?
— La patrouille… a été anéantie.
— Pas de survivants ?
— Pas un seul. Nous n’avons retrouvé que des morceaux de cadavres ; et les yeux avaient été picorés !
— Ces incapables ont mérité leur sort, estima le guide suprême. Je ne tolérerai pas la sédition d’une tribu de pêcheurs, et je dirigerai moi-même l’expédition destinée à les anéantir.
— N’est-ce pas courir un risque inutile ?
— Personne ne saurait contester mon autorité ; nous allons débusquer ces résistants, mon brave Piti, et nous les torturerons en présence d’une foule nombreuse. Toujours pas trace de la prêtresse ?
— Malheureusement non, seigneur, mais nous finirons par la retrouver.
Le regard d’Ouâsh se durcit.
— J’y compte, Piti, j’y compte bien.
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